Charles Fagny nous raconte …

 

 

Jacqueline Daloze : Francine Jacques m'a demandé de vous rencontrer dans le cadre des commémorations du 60e anniversaire de la libération des camps et parce que vous avez un témoignage personnel par rapport à la guerre 40-45. Vous étiez résistant. On va commencer par le début.

Qu'est-ce qui vous a amené à être résistant ?

 

Charles Fagny : Le 10 mai 1940, j'ai été mobilisé au deuxième régiment de chasseurs ardennais pour faire mon instruction. Nous sommes évacués vers le midi de la France. Je suis rentré au pays le 14 août. Fin de l'année 40, j'ai été engagé dans la résistance après avoir prêté serment comme agent de renseignement. En 41, on m'a demandé en plus de faire de la presse clandestine. J'acheminais les journaux (la Libre Belgique) que j'allais chercher à Hamipré dans une maison blanche en face de l'église.

Je revenais à travers bois, par les chemins de campagne. Le paquet de journaux était placé sur mon vélo de façon à pouvoir l'éjecter en cas d'alerte. Je n'ai jamais été inquiété.

 

Jacqueline Daloze : Et donc, vous faisiez cela en plus de vos activités de tous les jours.

 

Charles Fagny : Je travaillais. je faisais cela en plus, je visionnais, j'écoutais, je savais, celui-là il faut le surveiller.

On se réunit à un tel endroit, ils sont plusieurs, combien, qui sont-ils, d'où viennent-ils, que font-ils ?  Je réunissais tous les renseignements écrits en imprimés sur des feuilles de papier fin que je remettais à un chef que je ne connaissais pas. En 1943, je suis entré dans la vraie résistance armée. Je suis mis en contact avec des parachutistes tout à fait fortuitement. Le dimanche 5 juin, après la messe de 10 heures, un jeune garçon était détaché de notre groupe, j'ai remarqué qu'il allumait une cigarette en cachette. je me suis approché de lui, aussitôt, il a jeté la cigarette. Il n'a pas eu le temps de l'écraser. Je l’ai ramassée. Le bout doré, c'était une Gold Flack (donc anglaise). Je l'ai accompagné jusqu'à son vélo et l’ai fait parler. Ses parents hébergeaient bien deux agents parachutistes. Je lui demande pour pouvoir entrer en contact avec, qu’ils fassent passer un message sur les ondes de la B.B.C. – un message que j’écris sur un papier : « les loups sont entrés dans la bergerie » -. Le 11 juin à 19h30, le message est passé. Le lendemain 12 juin, je me rends à St Lambert chez le garde-barrière. Louis Bulfrog (nom de guerre) me prend dans ses bras : « Enfin ! » c’est le lieutenant, le chef, le capitaine Edmond Goffer, c’est le radio. Ils étaient de vrais agents venus de Londres. Il est arrivé que des résistants aient été arrêtés par de faux agents.

J'ai dû former un groupe de huit hommes dont je suis le chef. J'ai reçu une mission en vue du futur débarquement. Ils ont demandé à Londres du matériel. De mon côté, j'ai cherché et trouvé une plaine de parachutage admise par le lieutenant. Deux parachutages ont eu lieu à la pleine lune les 11 et 19 août. 1500 kilos d'armes, munitions et explosifs. Le commandant du bombardier Halifax a réussi son travail. J'ai passé beaucoup de soirées dans la cachette (une citerne d'eau de pluie vide et desséchée) avec le lieutenant pour connaître l'assemblage des armes et des explosifs.

Le débarquement prévu pour l'automne 43 doit être remis au printemps prochain. Les deux agents reçoivent l'ordre de retourner. Ils partent à l'aube du 3 septembre rejoindre le point de départ (le groupe 1 à Beauraing). Le 7 septembre, ils partent vers la France pour un périple qui les conduira à Gibraltar via l'Espagne et le Portugal, après un arrêt prolongé en Espagne, arrêté par les anciennes gardes de Franco. De Gibraltar, ils ont rejoint l'Angleterre dans un bateau chargé de prisonniers allemands venant d'Afrique. Ils arrivent à Londres le 28 octobre. Me voilà seul avec le matériel. Le lieutenant Francou (de son vrai nom) m'avait bien expliqué le fonctionnement de tout le matériel, mais des expériences n'ont pu être réalisées. J'ai aussi reçu des ordres pour le futur débarquement. Le groupe de huit hommes utilisés pour les parachutages était en réserve pour le jour J.. Je devais rassembler le groupe d’Etalle de Paul Albert, d’Arlon Lamury, de Virton, le lieutenant de gendarmerie Mahy. Notre groupe recevrait les ordres de Londres pour couper les routes, faire sauter les ponts, pour diriger l'ennemi et le bloquer pour forcer un encerclement sans trop de combats. C'était mon travail. En essayant un explosif pour faire tomber un arbre, avec comme allumage un crayon à retardement de cinq heures, je me suis aperçu le lendemain à une heure en venant dîner à la maison, en passant devant le chemin emprunté la veille, que l'arbre n'était pas tombé. J'avais fixé la charge sur un arbre visible de la route, la sapinière était retirée à 250 m. Je me suis dit quand je rentrerai tantôt (je ne savais pas à quelle heure j'allais rentrer ; j'avais commencé ma journée à quatre heures du matin ; je travaillais chez Dussard à Sainte-Marie), j’irai voir ce qui s'est passé.

 

Jacqueline Daloze : Que faisiez-vous comme travail ?

 

Charles Fagny : J'étais chauffeur mécanicien ; j'entretenais tout le matériel fixe et roulant. Avec le camion, je conduisais du matériel où il était nécessaire. Dans l'entreprise, il y avait la scierie, la menuiserie et le bâtiment (la reconstruction).

 

Mon arrestation : je rentre avec le camion ; il était 15 heures. Je demande au patron de la scierie: qu'est-ce que je fais maintenant ? Cela fait déjà quelques jours que tu commences de bonne heure ; repose-toi, il est trop tard pour refaire un transport. J'étais content. Je suis retourné et malheureusement pour moi ! En passant devant le chemin, je m'y suis engagé. Effectivement, l'explosif n'avait pas sauté. Je l'ai décollé de l'arbre et l’ai mis dans le sac de mon vélo. En sortant du bois sapin, mon pneu arrière se déjante ; je dégonfle, remets le pneu, le regonfle. Je fais 20 m pas plus. Je tombe nez à nez avec 2 feldgendarmes et le garde champêtre de Sainte-Marie. Ils m'ont demandé ma carte d'identité. J'ai pris mon portefeuille dans la poche droite de mon veston. Comme toujours quand j'accomplissais une action de ce genre, j'avais un alibi sûr. Je leur ai dit : j'ai trouvé cette chose fixée à un sapin ; comme j’avais vu en passant à midi des enfants dans le bois qui regardaient quelque chose, peut-être une bête morte. J'avais le temps, ma curiosité m'a poussé à aller voir : un explosif ! Comme j'étais sur le chemin et pas sur la route qui relie Sainte-Marie à Fratin, j’ai dit, pour éviter un accident, je porterai cet engin au bourgmestre de la commune.

Ils m'ont emmené à la feldgendarmerie de Tintigny à vélo. Je dois monter à l'arrière du camion de ravitaillement accompagné d'un soldat armé d'un fusil. Le camion s'arrête au début de la rue des Faubourgs à Arlon ; c'est la feldgendarmerie. Je suis attendu. Un occupant des lieux me fait monter à l'étage, il m'accompagne. Il me fait asseoir sur une chaise devant une cheminée en marbre et lui devant sa machine à écrire.

 

Jacqueline Daloze : C'était un interrogatoire musclé ?

 

Charles Fagny : Oui, deux hommes sont entrés dans la pièce, ils ont enlevé leur ceinturon avec revolver, l'ont déposé sur la table, enlevé leur veste, et relevé leurs manches de chemise. J'avais compris... Je ne raconte pas. Je ne veux pas raconter. Je ne raconte jamais à aucune de mes conférences, cela ne se raconte pas. Vers minuit, après avoir été mis k.o., je ne sais pas combien de fois j'ai été conduit à la prison à la cellule 25 au troisième étage. Le lendemain matin, à 7 h 30, on est venu me chercher. Je suis resté jusqu'à 15 heures. Je racontais toujours la même chose et rien d'autre. Vous avez été soldat ? oui, j'ai été chasseur ardennais, je sais juste marcher au pas. Je ne sais même pas tirer. Je resterai au secret 15 jours, le temps de me refaire un visage et ne plus marcher courbé. Les coups reçus de ces sauvages me gênaient encore dans les cotes et le dos. Le 25 octobre, un gardien est venu me sortir de ma cellule. Arrivé au bureau du directeur, il m'a menotté. Nous sommes arrivés en ville, rue Joseph Netzer, avant la Banque nationale de Belgique, une porte était ouverte, au-dessus, sous un balcon, une inscription en arc de cercle : Krieg Justisix. Dans le fond du couloir dans un grand bureau, un gradé était assis devant une table ; il m'a interrogé, il m'a fait mettre debout : vous êtes bien Charles Fagny?

Oui

Vous êtes domicilié à Fratin commune de Sainte-Marie sur Semois?

Oui.

Vous avez quel âge ?

23 ans

Il m'a fait raconter mon arrestation, ce que j'avais trouvé et comment. Il conclut en disant, voilà deux semaines que vous êtes au secret, je ne vois rien contre vous, je devrais vous libérer. Seulement, voilà - il prend deux feuilles de papier - deux lettres anonymes contre vous, vous êtes soupçonné d'espionnage et de sabotage. Je dois vous garder. Je réintègre la cellule. Le 15 décembre, très tôt, un gardien me nomme et me dit de prendre tout. Je l'accompagne. Au rez-de-chaussée, 10 hommes bien habillés face au mur. Le gardien me dirige devant le directeur de la prison qui me remet tous mes objets personnels. Je suis revenu dans le couloir d'où nous sommes emmenés tous sous bonne escorte, hors de la prison, où attendait un camion pour nous embarquer. J'accompagne 10 otages, trois d'Arlon, cinq d'Athus et deux d'Aubange (dont le notaire Henrion). Lui, connaissait le chemin pour avoir déjà été arrêté comme otage, il nous prévient qu'il y a un endroit stratégique ; si on va tout droit, c'est la citadelle de Liège, ce n'est pas bon. Si on tourne à gauche c'est mieux. À un moment donné, le camion ralentit et tourne à gauche, direction Huy, la forteresse. Après avoir escaladé la montée de la citadelle, nous arrivons sur la place au centre du fort. Delvigne, l'interprète, nous répartit dans des chambres à 18. J'étais avec les otages d'Arlon, ceux d'Athus étaient dans la chambre à côté. Nous avons fêté Noël avec des jeux de société, les chants, des histoires et la messe de minuit dans une chambre inoccupée. Le 5 mars après-midi, un convoi de 450 détenus est escorté vers la gare. Dans des wagons de marchandises, déjà chargés de sacs de blé, le train part la nuit tombée. Où va-t-on ? Quand il fait halte, les portes sont ouvertes ; on reçoit l'ordre de sortir ; c'est à ce moment que nous savons lire le lieu où nous sommes : à Vught, en Hollande. Il pleut, il fait noir, pas d'éclairage, c'est la guerre, nous sommes escortés par des SS hollandais avec leur chien berger allemand qui nous poussent pour avancer plus vite. Nous quittons la route et tournons à droite, passons sur un pont de bois. On ne voit rien, nous marchons sur du sable, pour enfin, épuisés, nous arrêter devant une porte éclairée. Ordre d'abandonner valise et paquets. À ce moment cela va très vite, 4 par 4 on entre à l'intérieur d'une grande place. Un ordre : tout nu ! Plus de montre, de bague, plus rien. Près d'un coiffeur -- il y en a quatre -- en 30 secondes, il tond les cheveux ras, nous allonge sur une planche, et enlève le reste de notre pilosité. Chaque groupe de 100 passe à la douche. Après, au magasin d'habillement, on nous donne un caleçon de toile, une chemise de toile, un pantalon rayé, une veste rayée, toujours la même, des semelles de bois recouvertes d'une toile kaki munie d'un lacet. Une écuelle en fer blanc avec deux anses et deux ficelles, une pour tenir le pantalon et l'autre pour lier aux deux anses de l'écuelle de façon à pouvoir se la passer sur le dos et pour cause, sur la poitrine, il ne fallait pas cacher le numéro matricule -- le mien : 9347 --. En une demi-heure, d'un homme on est un numéro... Nous sommes tous conduits dans des blocs en quarantaine pour éviter une épidémie éventuelle dans le camp. Lors de mes conférences, j'explique : un camp de concentration, c'est une très grande prison (Vught : 250 ha) entourée de deux haies de barbelés électrifiés (haut de 3,50 m) entre les deux haies, un canal de 4 m de large et 1,50 m de profondeur, côté camp, une zone neutre de 3 m surmontée d'un rouleau de barbelés, un chemin de ronde interdit aux détenus saufs aux Flamands qui ratissent la zone tous les jours et pour les gardes. Celui qui met un pied dans cette zone est abattu. L'intérieur du camp, c'est un alignement de blocs jumelés, à gauche le A, à droite le B. J'occupais le bloc 18 A. Derrière le camp habité, s'étendaient sur plusieurs hectares les kommandos dirigés par la Luftwaffe surveillée par les SS et des kapos (détenus de droit commun). On y débitait des carcasses et des pièces d'avions américains ou anglais arrivés sur place par trois camions Berliet ou par chemin de fer. Les tôles étaient découpées en carré de 75 cm et les moteurs et train d'atterrissage démontés. Le 15 mars, je suis sélectionné pour un kommando extérieur. Il pleuvait. Embarqué à cinquante dans des wagons à bestiaux, on est arrivé en gare de Roosendaal. Nous avons été logés dans les greniers d'une grande école entourée de barbelés. Le lendemain matin, comme tous les jours, deux camions nous attendaient ; nous devions monter à 100 sur la plate-forme de la remorque. Cinq sur la largeur et 20 en longueur. Les cinq premiers assis, les jambes repliées, les cinq suivants passaient leurs jambes sous le bras des précédents pour ne faire qu'un bloc. Les rangées extérieures se tenaient au rebord du plateau. Plusieurs jours, les remorques étaient couvertes de 6 à 7 cm de neige (giboulées). Le reste du temps, il a plu. Ma tenue n'a pas séché depuis notre arrivée ; normal, veste et pantalon devaient être pliés sur le tabouret au pied de notre couche. Nous venions remplacer les détenus du mois précédent. En arrivant au chantier, « Loos » vite descendre de la remorque, je vois, comme tous, ce qui nous attend. Une tranchée antichar de 20 m de large et 8,5 m de profondeur creusée par étages, des manches d'outils dressés telle une forêt de tuteurs. 250 m sont déjà creusés et talutés. Les SS et les capots dirigent les bagnards vers les outils ; moi je dois rester avec un petit groupe à l'avant de la tranchée. J'ai une bêche pour couper des carrés de gazon de 30 cm sur 30. Nous sommes quatre avec chacun un coéquipier qui porte les gazons qu’on lui pose sur ses avant-bras. Il fallait couper les carrés sur une largeur de 40 m (20 pour la tranchée plus 10 de chaque côté pour les talus. Le gazon sert à les recouvrir pour rendre l'obstacle le plus invisible possible. Les SS et leurs chiens font déjà des malheureux : des porteurs de lunettes reçoivent une gifle, dans la boue, elles sont écrasées d'un coup de botte. Il est interdit de s'arrêter, de se reposer, un chien arrivait et mordait le détenu au bras ou aux mollets. J'ai entendu des tirs de mitraillettes ou de revolver, on ne pouvait pas regarder sous peine d'être battu à mort ou abattu, c'était dur d'entendre les cris de douleur sous les coups de goumis, ensuite les gémissements et le coup de feu d'un SS. Les kapos enlevaient les vêtements du cadavre et le portaient dans le talus. Pourquoi tant d'horreurs ? Dans la tranchée il y avait des détenus qui n'avaient jamais eu une pelle en main ; ils ont été les premières victimes innocentes de ce kommando parce qu'ils avaient comme nous tous une très lourde condamnation (les travaux forcés). En plus, il y a les malades, dans le froid, trempés jusqu'aux os, dans la boue, avec les pieds nus dans des semelles de bois.

 

Jacqueline Daloze : Je suppose, pas plus nourris que cela, en plus ?

 

Charles Fagny : Non, le matin, on recevait une tranche de pain sec (Au camp 2, avec margarine) avec un peu de café (de l'eau brouillée à midi, du gruau d'avoine cuit à l’eau avec des oignons et comme je ne les aimais pas, je les jetais ; les hollandais les ramassaient derrière moi). Bref, on avait faim. Le soir, une tranche de pain sec.

Un jour, je faisais face à la tranchée pour couper le gazon, j'ai vu un forçat avec l’écuelle passée devant (la ficelle est trop longue). Un SS l’a vu, a pris sa pelle et au garde-à-vous, lui a écrasé son écuelle sur la poitrine ; le pauvre était bon pour le talus. Le soir, la camionnette qui venait de Vught, apportant le ravitaillement, amenait des détenus en bon état et repartait avec les blessés et les malades. Le matin, à l’appel, le nombre 200 était là. Les blessés étaient « réparés » à l'hôpital du camp, les morts étaient dans les talus. C'est cela le camp de concentration : concentrer des détenus pour les mettre au travail.

 

Jacqueline Daloze C'est considérer que les hommes ne sont plus que des numéros, pour en faire du matériel.

 

Charles Fagny : Le 17 janvier 2005, les Polonais ont commémoré avec faste (47 nations invitées) la libération des camps d'Auschwitz et Birkenau, le 60e anniversaire, ils ont bien fait, pour montrer au monde, ce dont les nazis allemands, autrichiens, hollandais, français, italiens et belges ont été coupables pendant la guerre.

Le lendemain, j'ai vu et entendu le président de l'association des anciens de Buchenwald, Arthur Haulot, invité à la RTB, dire : mais bon Dieu ! Et les camps de concentration, qu'en fait-on ?

 

Jacqueline Daloze : Je voulais vous demander : comment fait-on pour survivre, en vivant des choses pareilles ?

 

Charles Fagny : Il faut vivre l'instant présent en faisant très attention, la minute passée l'oublier, la suivante, ne pas y penser. On doit obéir aux ordres donnés en allemand ou en néerlandais, savoir se présenter et dire son numéro dans les deux langues, je vous assure on apprend plus vite qu'à l'école, sinon on est fortement punis... Je vais vous raconter un fait que je ne donne pas aux élèves de 11 - 12 ans, mais bien aux adultes : je suis penché occupé à décoller le deuxième gazon que mon coéquipier attendait. Je vois passer un chien, suivent de bottes qui s'arrêtent, font un quart de tour à gauche, après deux ou trois secondes, j'entends «paf» et je vois la tête de mon voisin de gauche tomber à mes pieds, je n'ai pas réagi. Que s'est-il passé ? Je n'ai rien vu, mon coéquipier est revenu, il n'y a plus de SS ; lui, il a tout vu : quand le SS est passé avec son chien, il s'est relevé, il s'est arrêté de travailler, il a souri au SS qui le regardait, lequel a voulu le boxer. Au lieu de se mettre au garde-à-vous comme il est de rigueur, il a levé le bras pour se parer; le SS a dégainé et tiré : rébellion ! On entendait frapper, crier, tirer tous les jours plus ou moins, je me disais à quand mon tour ? Peut-être une balle perdue, il fallait s'attendre à mourir. Un kommando de la mort... C'est cela l'extermination, la différence, je l'explique au cours de mes exposés. Quand vous ouvrez le journal à la page des nécrologies, vous lisez, un homme de 48 ans décédé inopinément, il est mort et n'a pas souffert, c'est ce que l'on dit. Dans d'autres colonnes, un monsieur, 54 ans, décédé suite à une longue et pénible maladie, mort aussi après avoir souffert des mois. C'est cela le camp de concentration, la finalité est la même, mais la avec la souffrance en plus. À Auschwitz (camps d'extermination), une demi-heure après l'arrivée du convoi, pour ceux ou celles qui n'avaient pas été sélectionnés, la mort avait fait son oeuvre dans la chambre à gaz. Une dame est venue à l'athénée d’Athus, elle avait six ans quand sa maman et son papa ont disparu dans les allées de la mort, que peut-elle avoir vu pour raconter ? les élèves n'ont rien compris, de plus, elle parlait mal le français.

 

Jacqueline Daloze : Comment une enfant a-t-elle survécu ?

 

Charles Fagny : À l'arrivée d'un convoi, des enfants et des jeunes gens bien portants étaient sélectionnés et dirigés vers le camp de Birkenau pour travailler, les enfants étaient traités à part. Il y eut des rescapés, c'est une chance. C'est cela la différence entre camps d'extermination et un camp de concentration. La finalité est la même. Continuer à vivre en souffrant, quand j'ai été arrêté, je faisais 65 kilos, à ma libération j’en pesais 38... Je les ai perdus par le travail, la faim, la maladie, le froid.

 

Jacqueline Daloze : Vous avez connu d'autres kommandos ?

 

Charles Fagny : Le 15 mai 44, je suis sélectionné de nouveau pour un kommando extérieur à 200. Après avoir été reprendre notre nécessaire de toilette, nous sommes montés dans des wagons à bestiaux à 50. Nous partons du quai à l'intérieur du camp, pour arriver dans un champ d'aviation à Venlo, nous logerons dans un hangar d'avions. Ici il fait chaud et pour changer nos gardiens sont des soldats de la Luftwaffe, tous des invalides descendus du front russe, ce ne sont pas des brutes. Le travail : aménager une piste supplémentaire, creuser, remplir un vallon avec du sable et les pierres chargées dans des wagonnets Decauville, deux lignes de 20 wagonnets reliés entre eux par trois gros maillons. Le 6 juin, après le repas de midi, qui se passait au campement, en revenant du chantier, notre gardien s'approche de moi et me dit à l'oreille : « ils ont débarqué ». Je demande quand ? Aujourd’hui 6 juin à cinq heures ; où ? en Normandie, pourvu qu'ils restent ! Vous parler français ? Oui, je suis alsacien, j'ai été engagé de force. J'ai été blessé en Russie, soigné à Berlin et je suis ici en convalescence. Le 16 juin la nuit, le champ d'aviation a été bombardé, notre hangar n'a pas été touché, hélas, notre gardien a été tué par une explosion, il était de notre côté. Le 26 juin au retour du travail, des SS de Vught près de la camionnette du camp attendent notre retour. Après l'appel un SS donne une lettre au chef de camp qui crie mon numéro : 9347. Je me présente, le SS me met un bracelet de ses menottes au poignet  gauche, m'emmène et me fait monter à l'arrière du véhicule. Pourquoi moi? Et menotté ? Par le train nous arrivons en gare de Vught. Un véhicule nous attend et nous ramène au camp. Arrêt sous la porte cochère, un S.S. entre chez le chef de camp, il revient avec un papier qu'il me remet et m'enlève le bracelet en me disant de partir à mon bloc. Je retrouve mon camarade Antoine Gabin ; je lui raconte mon retour, nous allons voir les Arlonnais : Omer Habaru, le docteur Everling, Raymond Thill. Omer Habaru me dit qu’un nouveau est venu de la prison d'Arlon, il est de Florenville, il me connaît. Je ne connais personne de Florenville. Le voilà, je suis présenté, c’est vrai, on ne se connaît pas, mais il a entendu parler de moi en cellule ; son voisin de droite, Georges Balon, m'a dit de dire à Albert Fagny que j'avais dû dire à mes bourreaux que Charles m'avait recruté sinon ils m'arrachaient les ongles des mains. À ce moment, je comprends pourquoi on est venu me reprendre à Venlo sous bonne garde. Je vais rejoindre mes camarades à Arlon. Je pardonne à Georges, je comprends, il a déjà certainement souffert et il sera condamné à mort. Je ne dors pas la nuit, le matin, au déjeuner, je donne une procuration à Antoine pour prendre le soir un ou deux colis qui me sont envoyés. Un appel, je tremble, je m'y attendais : le Lager Fürher crie 9347 ! Je me présente, l'interprète me donne un papier, je dois voir le lieutenant de la Luftwaffe au kommando. Je demande à l'ober kapo où se trouve son bureau. Il m'indique : là ! Je frappe à la porte. J'entends : « entrez ». J'entre et me mets aux garde-à-vous. Il me demande : « Vous êtes bien Fagny Charles ? ». « Oui ». « Mécanicien ajusteur comme j’ai lu sur votre dossier : « mekaniker schlüsser ». Vous savez réparer les autos, les motos ? ». « Oui, c'est mon métier ». « J’ai une moto D. K. W. elle est en panne, elle est passée dans trois garages. On n’arrive plus à la mettre en marche ; elle est là devant, vous la prenez, je vous donne un ordre pour le feldwebel du garage qui se trouve au bout de l’allée ; si vous arrivez à la dépanner, vous la ramenez ». J'ai eu un bon accueil et une place au garage avec coffre à outils. Après une demi-heure, le moteur tournait. Je suis sorti avec la moto qui fumait, je l'ai essayée, et l’ai reconduite au lieutenant qui m'a sermonné parce que je ne pouvais pas rouler avec (je devais la pousser). « Pour vous remercier, je vous nomme chef du garage ». Était-ce la raison de mon retour de Venlo entre deux SS et menotté, je n'y crois pas. Mon retour à Arlon ne me quittera pas malgré les aveux du lieutenant. Au garage, j'avais du temps libre. Un matin, j'allais dans le grand chantier pour voir si Antoine travaillait et à quel poste. En passant entre deux ateliers, je vois un détenu embourbé avec son chariot, les quatre roues enfoncées dans le sable. Je cours lui prêter main-forte et le sortir de cette triste situation. Sur le plateau, il y avait une douzaine de pales délices de moteurs de bombardier. « Mais pourquoi êtes-vous venu à mon secours, vous m'avez sauvé la vie, si un SS était passé, je sais quel aurait été mon sort ». « J'ai vu que vous étiez à bout de force, je n'aurais pas voulu vous voir humilier et souffrir. Je me serais senti responsable, je vous aide à tirer le chariot ». Il veut savoir qui je suis : Belge, de quelle région, de Gaume ? « je connais très bien la région, j'étais curé à Léglise où j'ai été arrêté, vicaire à Tintigny, curé à Latour, curé à Sainte-Cécile de 1931 à 1943, curé à Léglise de juillet 1943 au samedi 23 octobre, arrêté pendant la messe du matin. Je vous remercie encore, je vous promets de ne plus passer de ce côté ». « J'insiste pour connaître votre nom ». Je me nomme. « Je n'oublierai jamais ».

 

Jacqueline Daloze : Et l'évacuation du camp de Vught ?

 

Charles Fagny : Le 4 septembre après l'appel du matin, on n'a pas été au travail, le chef de camp par la voix de son interprète nous dit : « vous rentrez tous à votre bloc, on viendra nous appeler pour passer aux douches, on vous donnera des sous-vêtements propres, parce qu'on va vous remettre la Croix-Rouge hollandaise ». Après la douche, on s’est rassemblés entre copains. On se disait : « on n'entend pas tirer, la guerre est encore loin ». Tous nous étions inquiets. Omer Habaru nous avoue que Raymond Thill a passé plusieurs nuits à doucher des détenus des grandes villes de Hollande. Les convois arrivaient la nuit ; en rayés, ils formaient des rangs, en plus, nous savions que tous les kommandos extérieurs étaient rentrés. Le lendemain matin (le cinq) à l'aube, mon camarade Antoine me réveille : « Charles, tu entends, on entend une mitrailleuse, on n'entend pas répondre. On verra bien ». On va déjeuner, rassemblement sur la place d'appel, sans les écuelles, sans rien, on ne va pas travailler. Pendant l'appel, on voit un camion entrer par la porte cochère. Il contourne la place et passe devant les cuisines. Je dis à mon copain : « regarde il y a du sang qui coule du plancher du camion qui se dirige vers le four crématoire ». Il repasse 10 minutes plus tard et par la marche arrière, des mains faisaient des signes et on entendait chanter. Le camion sort du camp et à peine 10 minutes après, on entend la rafale de mitrailleuse. Je compte 25 coups de grâce pour achever les blessés. Pendant le ballet sordide du camion, le dolmetsher présente des feuilles à Mayeröf, le Lager fuhrer. Il appelle des numéros qui viennent se placer derrière lui. Quand s'arrêtera-t-il ? Des détenus que j'ai côtoyés sont du nombre. Ils partent rejoindre le bunker... 450 détenus ont été tués.

 

Jacqueline Daloze : Pourquoi 450 ?

 

Charles Fagny : Ils n'avaient su rassembler que 50 wagons et à 80 dans chaque il n'y avait de place que pour 4000, les 450 étaient de trop ils les ont abattus. Fin d'après-midi, des gardes armées ont formé comme un entonnoir où nous allons tous passer pour arriver au quai d'embarquement. Il est tard quand les portes se ferment et nous voilà partis vers l'inconnu. 5 nuits et 5 jours sans eau, sans nourriture pour arriver en Allemagne au camp de Sachsenhausen et le jour même conduits au pas de course en quarantaine aux usines Heinckel où nous avions comme seul repas à midi cinq pommes de terre cuites la chaire bleue donc traitées. Après trois jours je suis sélectionné. Il faut passer nu devant une commission, des militaires et des civils. « Pourquoi nu ? » C'est à ce moment que j'ai perdu à jamais Antoine mon camarade... (Il est mort au camp de Neuengam). Ordre d'aller me revêtir et rassemblement à l'arrière du bâtiment. A cinq cents nous retournons à Sachsenhausen pour être réimmatriculés. Pendant la douche, ma tenue est passée à la désinfection et mon numéro 9347 est remplacé par celui qui est cousu 98722. Nous recevons une écuelle en émail rouge. Nous sommes restés trois jours pour ce travail. Le 15 septembre nous partons à cinquante par wagon sans nourriture et arrivons devant un petit camp entouré de barbelés. Un kapo forme son groupe de 100 détenus. Les quatre autres, pareil, le nôtre a cousu sur sa veste un triangle rouge, c'est bon signe, car les triangles verts ce sont des droits communs (des criminels). Au bloc 1, Hans notre kapo, nous donne les ordres : le matin, lever à quatre heures, mettre le pantalon, enlever la chemise, devant le bloc en rang par cinq, au lavoir, les blocs passent à tour de rôle, attendre son tour, quand il pleut, il neige et s'il gèle (-32°). C'est un kommando de la mort, travail maximum, repos minimum, nourriture minimum. L'usine d'avions où nous allons à pied est à 3 km ; nous allons et revenons toujours dans le noir. Le matin un peu d’eau brouillée, rien d'autre ; à midi, un demi-litre d'eau avec 10 petits cubes de betterave rouge ; le soir, un pain de 500 g pour 16, de petites tranches, c’est le début de la fin. À la mi-octobre, un camion amène du matériel humain (25) et repart avec le même nombre ; il y a déjà des malades et des blessés. Tous les dimanches à midi, il y a un arrivage (45 ou 25) de retour à Sachsenhausen, ils passent à la chambre à gaz (ils sont inutiles). C'est de ce retour que Hans m'a sauvé. Nous sommes libérés le 26 avril, il était temps ; je ne pèse plus que 38 kilos. Ce sont les Russes qui nous sauvent de Rathenow, ce commando de malheur et de misère voulu par Hitler dans son décret de juillet 1941 « nuit et brouillard – nacht und nebel » et contresigné par l'amiral Ketels en décembre de la même année (pour ce motif il sera condamné à mort à Nuremberg et pendu à la prison de Spandau). Le camp est évacué le lendemain 27 avec des chariots attelés pour les plus faibles. Nous sommes avec les premières lignes du front ; les soldats tuent des porcs à la mitraillette, à nous de nous nourrir. Le 1er mai, un colonel nous fait remettre un brassard blanc avait écrit en rouge à côté du marteau et de la faucille : « prisonnier politique belge » en russe, naturellement. Pour survivre, impossible de rester groupés. On forme des groupes de cinq. C'est en cherchant de la nourriture dans Postdam en ruines que des soldats russes nous ont emmenés dans un camp à Coswig où nous étions ravitaillés. Tous les cinq avons décidé de nous évader, car nous craignions d'être embarqués pour la Russie. Plusieurs fois nous sommes allés vers l'Elbe ; nous voulions rejoindre nos alliés américains. Hélas, pas de pont, le fleuve est large de 700 à 800 m. La septième fois, en passant une colline à gauche, nous avons trouvé un stalag français avec son drapeau au centre. Avec autorisation, nous avons rencontré le commandant du camp occupé à discuter de l'évacuation des prisonniers avec un collège de la nouvelle armée. Le 7 juin nous nous évadons du camp russe pour la dernière fois et rejoignons vers cinq heures le stalag, notre sauveur. Nous sommes prévenus, il y a 35 km de marche, arrêt toutes les 50 minutes et à midi pour la soupe. Nous arrivons en vue de Dessau. Trop tard. Nous dormirons dans un pré roulés dans des couvertures (celle de Rathenow que j'ai gardée longtemps). Le lendemain, le 8, on passe devant une commission composée de civils et de militaires de plusieurs nationalités. Devant les Belges, je décline son identité. Ils ont mon nom : « passez ! » Enfin à l'Elbe, une barge arrive de l'ouest avec 100 réfugiés. À notre tour d'emprunter la voie de la liberté. 10 minutes de traversée et nous sommes accueillis par des hôtesses qui nous disent : « Vous attendez ici, vous, c'est spécial ». Nous recevons à manger et seulement dans l'après-midi, un camion G. M. C. recule vers nous pour nous charger. Le chauffeur est noir, un GI, il nous sort de la ville en roulant sur des ruines. Nous roulons enfin sur une double route qu'il emprunte parfois à gauche à cause des trous de bombes. Nous avançons à une vitesse folle. Sur le côté de la route, une pancarte « Hall -- Leipzig ». Le chauffeur klaxonne et oblique à droite dans une allée barrée. Un MP lève la barrière, c'est un champ d'aviation. Le camion s'arrête sur une vaste plaine et, le conducteur, après avoir scruté le ciel, se sauve à toutes jambes : il nous abandonne. Il a vu le dernier avion, celui qui devait probablement nous rapatrier. Peu de temps s'écoule et voilà deux engins carrés, conduit par un soldat. Il vient nous chercher. Ce sont des jeeps (je n'en avais jamais vu) ; ils nous conduisent devant un des bâtiments. Un des G.I. me donne un carnet et un crayon, pour inscrire les noms et prénoms de nous 7. Nous entrons dans un réfectoire, nous recevons de la purée de pois et deux oeufs sur le plat. Pendant ce temps, les deux civils ont été appréhendés ; ils sont belges, mais aussi S. S.. Après avoir mangé un peu, un officier nous dit : « vous allez prendre une douche pendant que vos vêtements passeront à la désinfection (pour la dernière fois). Voilà des lits où vous dormirez. Demain après le déjeuner, vous serez conduits sur la plaine et attendrez votre avion pour le retour. Vers 10 heures les avions Dakota commencent à atterrir. Notre départ est prévu vers 11 heures. 150 appareils se rangent pour le départ. Le pilote et le copilote du premier avion devant lequel nous sommes assis descendent de l'échelle, se mettent à l'ombre sous l'aile et jouent aux dés. Pas de camions-citernes pour ravitailler tous ces oiseaux. Il est l'heure, nous montons par l'échelle, un des deux soldats nous passe nos paquets ; l'intérieur est dégoûtant. À nos pieds il y a de l’huile, des papiers. Nettoyer, ils ne connaissent pas, ils n'arrêtent pas de voler. À 11 heures, les moteurs ronflent et c'est parti. Arrivé à son altitude, le tremblement s'arrête. Par le hublot, je vois des Dakota partout, mais après quelques minutes, nous sommes seuls à prendre la direction de la Belgique. À 1 h 15 un petit choc se fait sentir, nous venons de toucher le sol de notre patrie. Quand l'avion s'arrête, un G.M. C. recule près de la porte que le copilote vient d'ouvrir. Nous sautons dans la benne avec nos riches souvenirs. Les trois soldats anglais prisonniers de guerre restent un moment pour repartir aussitôt pour leur patrie. On nous attend au réfectoire de l'aéroport national de Melsbroeck avec du chocolat chaud et des tartines doubles coupées en quatre. Nous grimpons ensuite dans le même G. M. C. et nous traversons toute la ville. À chaque arrêt au feu rouge, les citadins voyant nos tenues rayées nous lancent parfois des gâteaux, des fruits ou des fleurs. Nous arrivons au centre de rapatriement. Le local de la J.. O. C. au Midi. Là, recommence le rituel des interrogatoires par la PJ, la sûreté de l'État, la gendarmerie. Trois visites médicales. Et puis les interviews des reporters de l’I.N.R. et les journaux nationaux. Une dame, de noir vêtu, ose me marchander 10 cm² de ma veste allant jusqu'à 50 000 F. Ma veste représente autre chose que de l'argent. Des gens nous demandent d'où nous venons ? si nous n'avons pas connu un tel ? J'ai reçu un colis de la Croix-Rouge et un billet de 100 F. Je demande comment je dois retourner chez moi. On me répond : « si vous aviez été deux pour la Gaume, vous auriez un taxi ; seul, vous repartirez demain matin par le train ». Impossible de téléphoner après 18 heures : on ne « sort » plus du Brabant. Je n'ai pas dormi la nuit, assis sur le rebord d'une fenêtre, j'ai regardé Bruxelles. On est venu me chercher pour déjeuner, car je n'avais pas de montre. Je n'ai pas eu le temps de faire un brin de toilette ni me raser. Deux oeufs sur le plat (encore) avalés en vitesse avec deux tranches de pain. Le tram pour la porte de Namur allait arriver, un homme du service a porté mes colis jusqu'à l'arrêt du tram ; il a demandé si quelqu'un descendait à la rue du Luxembourg pour le Quartier Léopold. Plusieurs voyageurs y descendaient et ont été très aimables, ils ont porté mes affaires, ils se rechangeaient. Arrivé à la gare, je présente mon libre parcours (reçu au centre d'accueil) l'employé me dit que le train va partir. Il téléphone au quai, le chef garde a répondu : il attend l'employé qui m’aide à descendre l'escalier ; le garde rouvre une portière du premier wagon me trouve une place et range mes colis. Étrange ! Nous avons été trois frères sur le quai sans nous voir ! Jean était remonté par l'escalier de sortie, il avait accompagné Albert qui était venu passer une visite pour réintégrer la gendarmerie après ces cinq années prisonnier de guerre. C'est à la gare de Marbehan qu’Albert m’a reconnu au milieu d'un attroupement. Je l'entends encore : « c'est toi, Charles ? »

 

Jacqueline Daloze : Vos parents étaient prévenus de votre retour ?

 

Charles Fagny : Non, ils ne savaient rien, c'est mon frère Albert qui a téléphoné de la gare à Fratin. Il n'a pas prévenu le communal de Sainte-Marie comme je lui avais demandé. Je ne suis pas revenu par le train à Sainte-Marie. Oscar Protin de Tintigny a voulu me ramener. La place de la gare de Sainte-Marie était remplie de personnes qui m'attendaient. J'ai dû descendre de voiture, la place étant cernée. Mme Moreaux m'a offert une limonade. Quand je suis sorti, M. Moreaux tenait le drapeau belge au-dessus de moi et son fils Roger jouait la Brabançonne. Pour la première fois depuis mon arrestation, des larmes ont coulé de mes yeux. C'est là que mes parents m’ont rejoint. À Sainte-Marie la route est barrée il y avait du monde, avec le drapeau de l'école des soeurs. Je ne vois pas Marcelle, elle n'a pas été prévenue. Après un moment, elle arrive en courant avec sa soeur, elle ne me quittera pas de la fin de journée. Elle m'a attendu on ne se quittera plus - nous avons fêté nos 50 ans de mariage-. Le retour à Fratin fut pareil. C'est bizarre, les gens n'ont pas changé, mais moi j'ai changé. Je pesais 20 kilos de plus.

 

Jacqueline Daloze : La réadaptation à la vie courante ?

 

Charles Fagny : Les premiers jours, cela a été dur. Je ne savais plus dormir dans mon lit, je dormais sur la descente de lit, j’étais habitué à dormir sur des planches  ou à même le sol. Pour les repas, je mangeais 5 à 6 fois, très peu.J’allais me promener, j’essayais de ne pas penser, mais parfois, des choses me rappelaient des instants passés en Hollande ou en Allemagne ; je ne disais rien, je ne parlais pas de la résistance, ni des prisonniers politiques (des camps de concentration). J’en ai parlé la première fois en 1995 : au cinquantième anniversaire de la libération.

 

Jacqueline Daloze : Qu’est-ce qui vous a décidé à raconter ?

 

Charles Fagny : La journée du 8 mai 1995 organisée par l'école communale en honneur des prisonniers. Après les cérémonies officielles, j'ai été invité dans une classe avec des élèves de cinquième et sixième année pour leur parler de la résistance et l'après-midi, j'ai commenté le film d'Alain Resnais (nuit et brouillard). Le 14 mai, mon fils m'a invité à l'école de Vance où j'ai parlé de la vie dans les camps de concentration de 13 heures à 16 heures. Les enfants écoutaient sagement, ils en voulaient plus, avant de sortir de la salle, ils m'ont demandé : « Vous revenez demain Monsieur ? » J'étais heureux j'avais conquis des jeunes... En prenant un café, mon fils m'a dit, comme tu racontes si bien, tu dois écrire tes mémoires. J'ai commencé à écrire pendant 2 h 30 environ, mon crayon suivait ma mémoire, tout en évitant des moments cruels, mes souvenirs intenses me faisaient faire des retours en arrière. La présentation de mon livre a eu lieu le 21 août 1999 à l'auditorium de l'école de Tintigny devant un parterre d'invités et de connaissances. Ce fut un succès, encore maintenant on m’en redemande, surtout après mes conférences.

 

Jacqueline Daloze : Après ces années très dures comment avez-vous repris pied ?

 

Charles Fagny : En écrivant mon livre et au contact des élèves de tout âge et en soirée avec des grandes personnes, comme à l'Hôtel de Ville de Florenville, à l’INDA à Arlon, à Houdemont au Soleil-Levant en 2000, à Libramont, invité par le Rotary Club de Neufchâteau. Chaque fois je revis mon passé et je suis heureux de voir l'intérêt porté par les auditeurs qui veulent toujours en savoir plus. Je ne lis pas, je raconte sauf le préambule que je lis au début. Je remercie d'abord et je lis : « vous allez connaître mon passé concentrationnaire qui n'est pas et ne sera jamais dans les livres d'histoire. Et cependant la période que nous vivons est on ne peut plus délicate et incertaine ; le mot guerre est sur tous les médias et à la télévision ne vous laissez pas entraîner par des négationnistes qui cherchent à renverser notre démocratie, la bête immonde resurgit de partout : le nazisme, le Front National, le Vlaams Belang, soyez vigilants. Je vais vous entretenir d'une période volée de ma jeunesse vécue dans les camps de concentration de Vught en Hollande, de Sachsenhausen en Allemagne et dans les kommandos de la mort. C'est mon devoir de mémoire, je l'ai écrit dans ce livre (je le montre). Au moment où nos libérateurs franchissaient nos frontières, un dernier convoi de prisonniers politiques quittait la Belgique pour un destin tragique. 19 otages d’Arlon étaient dans ce train. Quatre seulement sont revenus. J'ai vécu comme tous mes camarades un hiver 1944-45 exceptionnellement rigoureux, -32°, une descente aux enfers. Nous-mêmes ne savions pas que nous vivions la longue agonie de millions de détenus d'une entreprise démentielle organisée par Hitler et ses acolytes. Il fallait que quelques uns reviennent pour raconter ce qu’ils avaient vécu. Je suis de ceux-là malgré les démons de l'asservissement. Je vais m'y employer.

 

Jacqueline Daloze : Ça vous fait beaucoup d'activités ?

 

Charles Fagny : Cela me fait revivre mon passé, je dois préparer mes conférences, mes auditeurs ne sont pas toujours les mêmes

 

Jacqueline Daloze : Vous avez été décoré après la guerre ?

 

Charles Fagny : Oui, voilà les bijoux : la croix du prisonnier politique, avec sur le ruban, une barrette et quatre étoiles, quatre fois six mois de captivité, celle de la résistance, la commémorative avec deux sabres entrecroisés, celle du volontaire combattant et celle de l’Armée Secrète. Aussi un document signé par le colonel Marissal, chef de la deuxième direction du ministère de la Défense belge à Londres, daté du 15 avril 1945 (libéré le 26) en remerciement des services rendus aux alliés, il est sur une page de mon livre.

 

Jacqueline Daloze : Vous avez une idée, pourquoi vous avez été dénoncé ?

 

Charles Fagny : La jalousie, bien sûr, parce que j'avais reçu des parachutages qui m'ont été volés et que j'ai récupérés ; j’en étais responsable.

 

Jacqueline Daloze : C'est votre vécu ?

 

Charles Fagny : Oui ! La guerre a commencé le 10 mai 40 et s'est terminée le 10 juin 45 : cinq ans et un mois. Oublier le passé, c'est se condamner à le revivre.

 

 

Texte suite à l'interview de Jacqueline Daloze de l'ASBL Histoire Collective en vue de la rédaction d'un article paru dans la revue communale de mai 2005