Rencontre avec Charles Fagny, résistant et rescapé des camps de concentration

 

 

Voilà déjà quelque temps, j'avais lu le livre rédigé par Charles Fagny: "Pourquoi moi?". Un livre d'impression plus que de relation, donc, marqué d'images non exemptes d’humour, et surtout d’une profonde humanité, de celle qui aide sans doute à tenir debout.

 

Un vêtement qui témoigne

C'est dire si j'étais intriguée à l'idée de rencontrer son auteur.

Rendez-vous est pris. A mon coup de sonnette, la porte s’ouvre. Elle encadre un homme, petit, très droit, émacié sans doute, comme tout entier dans son regard, intense.

Dans le salon, la tenue du détenu  trône, accrochée  au grand bahut.

« Touchez-la, m’encourage mon hôte. C’est solide, c’est de la toile d’ortie. »

Et comme les enfants que Charles Fagny rencontre dans les écoles depuis 1995,  je touche: c’est rêche, très rêche! Et très propre. Charles Fagny s’étonne lui-même que l’odeur de la crasse ne se soit pas définitivement incrustée dans les fibres.

Ce tissu témoigne, mais dignement, comme son dernier propriétaire (parmi ses prédécesseurs figure un  fusillé: en témoignent les trous de balles dans le tissu).

 

 

Comprendre les silences

Il ne faut pas compter sur mon interlocuteur pour s’attarder sur les détails horrifiques. "Ca ne se raconte pas". Je dois décoder la fine ironie pour démasquer les passages à tabac, avant et après les mises au secret. Et rester attentive, à quasi écouter entre les mots, les silences, pour voir les brimades aux porteurs de lunettes; celui-là qui tombe, parce qu'il a eu le tort de sourire à un gardien   et de se protéger du coup en retour; les régimes de famine (une eau "brouillée" pour café, du gruau d'avoine aux oignons, deux minces tranches de pain au souper, parfois quelques morceaux de betterave dans un bouillon clair); et l’incertitude, omniprésente.

 

Résistant

Dès fin 1940, Charles Fagny est sollicité; il entre dans la Résistance comme agent de renseignements, avant de contribuer à la diffusion de la presse clandestine. Un mot de cette presse: il faut se rendre compte que toute la presse (on parlait surtout de presse écrite et radio)  était aux mains de l'ennemi.  Recevoir une information donnant un autre point de vue revêtait une valeur inestimable. C'était aussi très risqué: pour ceux qui lisaient, écoutaient, mais aussi et surtout pour ceux qui en assurait la réalisation (dans des presses clandestines, en zone libre) et la distribution. Ce qui signifie littéralement vivre une double vie. C. Fagny était chauffeur-mécanicien: il "faisait ses heures" en ouvrant grands les yeux pour repérer toute activité digne d'intérêt, tout en assurant les contacts clandestins, les transports, et plus tard en  organisant des parachutages de matériel. Inutile de dire que les nuits étaient courtes!

 

La lutte armée

En 1943, toujours sous le couvert de son activité officielle, C. Fagny passe à la résistance armée lorsqu'il apprend l'existence de parachutistes anglais dans la région.

D'abord en compagnie de ces parachutistes, puis seul avec son groupe, Charles Fagny attend "Le Jour J". On parle déjà de débarquement en 1943, mais c'est prématuré: les Américains ne sont pas en assez grand nombre aux côtés des Anglais). Il n'empêche: des groupes se forment, prêts à intervenir. Ils tentent d'entraver l'ennemi par des sabotages.

 

L’arrestation

C'est une explosion ratée qui lui vaudra d'ailleurs d'être arrêté, le 8 octobre 1943 et mis au secret durant deux semaines, à Arlon: "En montant sur le tuyau de chauffage,  je voyais l'heure au clocher de l'église Saint Martin ainsi que la grille du marchand de charbon, rue du Musée [...]. Je suis resté seul jusqu'à mon jugement le 25 octobre. C'est très long deux semaines, seul dans une cellule."

Bien qu'on ne puisse rien prouver, il sera quand même retenu, à cause d'une dénonciation.

Elle lui vaudra de passer le restant de la guerre (plus un mois)  dans des camps de travaux forcés.

 

Détenu

"En une demi-heure, on passe d'un homme bien en un numéro.[...] On n'était rien, on était des détenus." Il y a l’abandon des bagages, la déshabillage, le corps mis à nu jusqu’à la moindre pilosité (et la nudité est un des éléments du scénario de  déshumanisation : à chaque comparution,  les détenus doivent se déshabiller), et l’obligation de répondre par son matricule.

Commencent alors de multiples tribulations: Huy, Roosendael, Oranienburg, où l'humidité était si prégnante que son "beau costume" n'a pas séché de tout le mois. Vught où il apprend le débarquement des alliés. Un évènement, heureux, mais traduit pour les détenus en une recrudescence de tâches pénibles: il fallait réparer les dégâts des bombardements.  C'est à Vught aussi qu'il échappe de très près à une extermination. Il fallait évacuer le camp; 450 hommes étaient en surplus: ils furent abattus. 

Mr Fagny cite encore Venlo et Sachsenhausen. Parfois, il retrouvait des camarades du pays, et les nouvelles, bonnes ou mauvaises s'échangeaient.  

C'est à Rathenow qu'il sera libéré le 26 avril 1945: "C'est un miracle si j'en suis sorti. On a souffert, longtemps, comme quelqu’un dont on déclare qu’il est mort d’une longue et douloureuse maladie… C’est différent d’une mort brutale, aussi affreuse soit-elle. Il fallait continuer à vivre en souffrant."»

 

Vivre l’instant précis

Tous ces souvenirs restent présents à l'esprit de Monsieur Fagny, qui les égrènent, non sans un solide sens de l'humour, avec une attention de ne pas choquer l'auditeur par des détails trop crus.

Je ne peux pas m'empêcher de lui demander "comment il a fait pour tenir le coup":

«  Il fallait  vivre l'instant précis. Faire bien attention.  Penser à la minute même, pas à la précédente, pas à la suivante; on pouvait mourir la minute suivante. La mort était partout, autour de nous. Et recommencer le lendemain, comme ça tous les jours.  »

Vivre l’instant précis, c’était ne pas broncher lorsqu’on abat le compagnon de travail (parce qu’on ne peut RIEN faire), et saluer le lendemain matin, lorsque c’est possible, un autre  avec toutes les civilités. Pouvoir passer de la bête de somme à l’être humain conscient.

 

Bien sûr, la réadaptation ne fut pas facile: même au village, chaque arbre restait suspect d’abriter un danger mortel.   Reprendre la vie quotidienne fut aussi un nouvel apprentissage, après l'émotion des retrouvailles (et là, l'accent gaumais a pointé sa chanson depuis déjà un bon moment). 

 

Un découpage du temps, une économie de survie, le terme n’a jamais si bien servi.

L’héroïsme ne consisterait-il pas d’abord à être au quotidien, toutes conditions confondues?

Entretenir cette petite flamme, bien au-delà des discours et des leçons apprises.

 

J. Daloze

Histoire collective

 


Charles FAGNY nous raconte ce qu'il a vécu ...