TINTIGNY A TRAVERS LE TEMPS

Note

La présentation historique contiendra en outre la description des traces actuellement visibles, qu’il s’agisse de bâtiments, de sites naturels ou de petits éléments du patrimoine local.  Ces éléments sont repris en encadré.  De la sorte, on pourra utilement référer les épisodes de l’histoire locale aux sites encore accessibles.

Considérer Tintigny à travers le temps, ne consiste pas seulement à restituer au fil d’une rigoureuse chronologie l’ensemble des événements qui ont constitué son histoire.  Ce qui d’ailleurs, n’aurait guère de sens car toute restitution historique implique nécessairement le choix d’un fil conducteur.  La présentation des événements marquants de l’histoire locale, du moins de ceux qui ont laissé – ou dont subsiste – une trace, ne constitue qu’une première étape dans la réflexion historique.

En nous appuyant sur les réflexions d’Antonio Piaser[1], nous proposons de mettre en évidence des « événements-pivots », c’est-à-dire des événements qui marquent et déterminent le moment où une société aboutit à la fin d’une période pour entrer dans une autre.  Ces événements constituent les indicateurs d’un changement du mode de vie en société, et ils ont donc une portée globale.  Dans l’histoire de Tintigny, on retrouve la trace de ces moments d’inflexion, de ces tournants pris sur un plan politique, économique ou culturel.  Tintigny a d’ailleurs été, peut-être plus sensiblement que d’autres localités, marquée dans son développement par ces événements de portée plus générale : on le verra à travers les événements d’août 1914, mais aussi dans les traces d’un passé plus lointain.  D’autres événements, moins dramatiques, ont marqué des tournants dans les modes de vie : ouverture des voies de communication ferroviaire ou vicinale, etc.  Mais il conviendrait dans une étape ultérieure du PCDR, de préciser davantage ces événements qui, à l’échelle locale, ont marqué la transition vers une autre façon de vivre en société.  Ce travail de réflexion historique pourrait utilement s’appuyer sur les travaux des historiens locaux.

Le mode de vie d’une société à un moment donné peut être considéré comme « la cristallisation dans un espace donné et une temporalité donnée, des solutions que l'acteur dominant est parvenu à imposer aux besoins retenus comme prégnants dans les différentes sphères d'activité selon la logique des finalités qui lui sont propres »[2].  Ce mode de vie dominant est défini en tant que « synthèse sociétale stable ».

Selon Piaser, chaque sphère d'activité est marquée par une rationalité propre qui évolue en autonomie relative par rapport aux rationalités des autres sphères d'activité.  Les rationalités sphérielles, ayant subi l'influence « cristallisatrice » des principes généraux de structuration[3], qui viennent de l'extérieur, se réverbèrent en quelque sorte les unes sur les autres.  Les concepts de « temporalité sociale » et de « rapports intersphériels » prennent ainsi toute leur importance dans une analyse des synthèses sociétales.

D'un point de vue théorique, on peut ainsi voir que le mouvement de cristallisation, enclenché par les principes structurants de base, atteint à un moment donné un point d'équilibre instable, suite à quoi s'amorce un mouvement de désagrégation.  Pendant une temporalité plus ou moins longue, la logique du mouvement de cristallisation reste relativement stable, c'est-à-dire fidèle aux propositions des novateurs en début de période, tandis que le système de valeurs continue à évoluer.  Lorsqu'une société arrive à son « âge d'or », on assiste à une rupture de logique.  Ceci ne veut pas dire que la dynamique des synthèses sociétales fonctionne de manière dialectique ; au contraire, on peut voir qu'il peut y avoir antécédence dans le sens où des germes de la synthèse à venir sont déjà présents pendant l'ancienne, de même qu'il peut y avoir survivance dans le sens où une société peut subsister encore à certains endroits alors qu'elle a déjà été supplantée par une autre.

Dans le cas qui nous occupe ici, on peut voir notamment des logiques nouvelles venir s'implanter dans une société préindustrielle qui était sur le point d'être dépassée, de même que d'anciennes logiques qui ont continué à subsister sous une nouvelle société.

C'est à travers le concept d'« intervalle-frontière » que la théorie de la périodisation peut être articulée avec l'observation.  « Un intervalle-frontière est une temporalité réduite mais dense du point de vue du changement sociétal, pendant laquelle se produisent, dans les principales sphères d'activité de la société, des événements à fort pouvoir symbolique appelés ‘événements-frontière’.  Ceux-ci se caractérisent par une double appartenance : ils révèlent à la fois de la synthèse sociétale dépassée, pour laquelle ils constituent des menaces de destruction et de la synthèse sociétale qui s'élabore, dans laquelle ils ont le statut de revendications stratégiques »[4].



[1]     Les mouvements longs du capitalisme belge, Bruxelles, Editions Vie Ouvrière, 1986.

[2]     Piaser A., op.cit., p.14.

[3]     Piaser pose l'hypothèse qu'il existe des principes de base qui structurent les sphères les plus importantes d'une société selon une même logique, c'est-à-dire des principes capables de sortir de la "sphère-source" dans laquelle ils sont nés et se sont développés, pour envahir des sphères sémantiquement voisines, et cela du niveau général au niveau comportemental. (p.21)

[4]     Piaser A., op.cit., pp.23-24.