« On l'a fait pour les enfants »...

Le témoignage de Marthe Adam-Martin, Juste parmi les Nations.

Marthe Martin, de son nom d'épouse Adam, a reçu en 1988 la médaille et le diplôme de Juste parmi les Nations, un titre octroyé à 9.000 personnes « qui ont risqué leur vie pour venir en aide à des Juifs ».Un titre dont elle se défend: « On ne l'a pas fait pour ça, vous savez! On l'a fait pour les enfants... »

... 87 garçons Juifs, cachés au château du Faing, à Jamoigne, ente 1943 et 1945. Marthe y était institutrice gardienne.


La petite Marthe Martin est née en 1917 à Corbion, où le travail de douanier de son père avait attiré la famille.  Elle est la seconde, une grande sœur l'ayant précédé 9 ans plus tôt.

La famille trouve le moyen d'envoyer ses 2 filles aux études.  Elles seront institutrices.  Marthe est diplômée en 1935. Elle effectue des remplacements.

Durant la guerre, la famille habitait Pin.

Ce jour-là, Marthe Martin sortait du « Chapelet », lorsqu'elle croise le curé du village, à vélo:

- Ca ne te ferait rien d'aller au château, à Jamoigne ?  Il y a un rassemblement d'enfants de prisonniers, et on demande une institutrice gardienne pour s'en occuper un peu.

-  Pourquoi pas? Puisque Je n'ai rien d'autre, autant aller là. C'est la même chose.

-Va te présenter demain.

« On n'en savait pas plus... » se rappelle Marthe.

Les Canards

Marthe avait la responsabilité des petits, à partir de 3 ans parfois, selon ses souvenirs. Il fallait s'occuper d'eux en permanence. Plutôt qu'institutrice, c'était bien plus un rôle de mère de substitution qu'assumait Marhe auprès de ces petits en quête d'affection. Trouver des occupations (promenade, dessins, ...), ravauder les vêtements, consoler les cauchemars, rassurer lorsque le courrier n'arrivait pas. C'était plus souvent un proche qui écrivait que les parents, cachés ou décédés.

Madame Taquet s'occupait personnellement de chaque enfant, donnant le baiser du soir à chacun, s'inquiétant des retours après les promenades.

Pourtant, le Château ne semblait pas vivre dans une transe inquiète: on allait cueillir des poires, qu'on faisait cuire aux cuisines. C'était un grand plaisir pour les enfants d'emmener les chaussures à réparer chez le cordonnier, ... La vie s'organisait par patrouille, sur le modèle scout. L'équipe de Marthe s'appelait les Canards, et il ne fallait pas leur prendre leur fanion!

Un enfant, un jour, lui avait confectionné un nœud de foulard avec des déchets de cuir, ramassés chez le cordonnier: un cadeau qu'elle conserve précieusement.

Marthe se souvient encore des bas blancs, « avec des floches » que sa mère lui avait tricotés.

L'hygiène, en particulier, était soignée: les enfants se lavaient torse nus. Une hygiène qui contrastait parfois fortement avec celle qu'avait connue précédemment les enfants. Marthe ne se cache d'ailleurs pas d'avoir contracté la gale d'enfants fraîchement arrivés.

Quant aux vêtements et à la nourriture, le nécessaire était assuré, en grande partie grâce à la solidarité des familles juives.

Les jours passaient, « avec des satisfactions ».

L'alerte

Une alerte (le 25 juillet 1943) leur causa pourtant beaucoup d'inquiétude.

Alors qu'elle était dans sa chambre de la tourelle, Marthe entendit des pas sur le gravier. Mme Taquet reçut les visiteurs. Luxembourgeoise, elle parlait allemand.

La visite de la feldengendarmerie se solda par l'arrestation d'un réfractaire, caché lui aussi au château comme quelques autres. Il avait été dénoncé. Mais les enfants ne furent pas inquiétés. Les Allemands ne soupçonnaient pas l'existence de Juifs au Château!

En passant par la chambre de Marthe, un soldat s'arrêta devant la photo de son fiancé et s'en émut: « Ah! Prisonnier en Allemagne! »

Un autre (ou le même?) s'émut devant un tout petit, réveillé en sursaut et parla de ses enfants, restés au pays: « J'en ai un comme ça.. ».

Marthe se souvient du beau chahut des enfants réveillés, et de la précipitation avec laquelle on les emmena en promenade. Une telle précipitation qu'un moniteur enfila son manteau sur son pyjama! Mme Taquet cherchait à mettre de la distance entre les enfants et les soldats, bien sûr...

Les enfants étaient très conscients des dangers et cachaient leur identité sous un nom d'emprunt. Parfois, pourtant l'émotion de l'arrivée les trahissait. Ainsi, un petit lança à Marthe son véritable patronyme. Son grand frère foudroya l'institutrice son regard. Peu de temps après, Marthe le rassura en lui faisant comprendre qu'elle avait « oublié ».

Mademoiselle Martin quitta le château peu de temps avant la fin des hostilités, pour seconder sa sœur, institutrice à Fontenoille, en gardant son enfant.

Les retrouvailles

Bien longtemps après la guerre, un de ses « petits » reprit contact un beau soir.

Monsieur et Madame Adam accompagnèrent leurs hôtes jusqu'à leur superbe maison de Rhode-Sainte-Genèse, son ancien petit protégé ayant prospéré dans la confection.

Cette première réunion préludait à d'autres, dont la cérémonie de 1988 qui honora Marthe Martin, ainsi que 8 autres membres du personnel du Château du Faing.

Aujourd'hui, Madame Adam vit toujours à Breuvanne, entourée de l'affection des siens, attentive à chacun, accompagnant à l'occasion fille et petite-fille dans leurs emplettes.

Sa médaille n'est pas affichée au mur, tant s'en faut. Elle en rit même, comme d'une incongruité: « On était jeunes, on ne se rendait pas compte. On l'a fait pour les enfants... »

J. Daloze
asbl Histoire collective

 

 

(1) pour ces informations et toutes celles qui complètent le témoignage de Marthe Adam, voir Dominique ZACHARY, La patrouille des enfants juifs, de – éd. Racine, Bruxelles 1994