11 novembre – récit de Marie CONROTTE

En 1914, Marie Conrotte a 11 ans. Elle écrit :

Le 22 août, une patrouille allemande qui vient du côté de Marbehan arrive à Ansart à 5 heures du matin. A Gravière des Français en embuscade derrière les haies, d'un coup de fusil, abattent un cavalier allemand. Une demi-heure après le canon tonne sur Grimodé. C'est le signal du carnage. Les incendies commencent à Tintigny, les hommes qui ont le malheur de sortir sont tués à bout portant.

Deux heures plus tard c'est le tour d'Ansart. Ils commencent par faire sortir des caves les gens qui y sont cachés, et tirent directement sur eux. L'instituteur Draime est le premier à être tué d'un coup de révolver, Joseph Rossignon et sa femme Irma sont blessés et leur maison brûlée. C'est un spectacle effrayant de voir toute la population sur la rue chassant le bétail au milieu des balles et des obus qui sifflent. On va devant soi suivant son chemin sans s'apercevoir qu'il y a du danger et sans se demander où on va. Les uns prient, les autres pleurent, d'autres se disent au revoir.

Tante Emma propose à bonne-maman de retourner chez elle et elles reviennent sans difficulté jusque dans leur cave. Maman a peur de rester dans les flammes et elle ne veut pas rentrer dans les maisons. Elle nous emmène tous les quatre vers Grimodé. Nous nous cachons à l'ombre d'un peuplier. Il est midi.

Nous y sommes à peine de cinq minutes, couchés dans la haie, serrés les l'un contre l'autre pour mourir tous ensemble, que l'armée vient du côté de Grimodé, et les premiers soldats qui nous aperçoivent tirent sur nous. La balle passe au-dessus de papa, perce le pied à maman, traverse le dos à ma soeur Anna et m'emporte un morceau de la cuisse. Nous entendant crier les Allemands viennent voir l'effet de leur coup de fusil et nous entourent : ils nous fouillent pour voir si nous n'avons pas d'armes. Nous y restons jusque cinq heures.

Puis nous allons nous reposer derrière le talus de la passerelle où presque tous les habitants du village sont blottis et n'osent bouger. Ils réclament tous à boire et personne n'ose aller en chercher. Papa qui ne craint plus rien va leur chercher un seau d'eau et une cruche de café. Il me ramène à la cave sur un tombereau.

Par la fenêtre, papa aperçoit une bande de civils escortés par la Croix-Rouge. Monsieur le Curé marche en tête, entre Monsieur Lefèvre, notaire, et Monsieur Lamotte, bourgmestre. Ils ont les mains liées derrière le dos, comme mes 2 cousins Justin et Siméon Goffinet qui sont liés ensemble.

Quelle nuit passée dans la fièvre, l'inquiétude et la souffrance ! Il faut pourtant refaire le pansement de nos plaies, il n'y a pas de médecin ni d'infirmier au village, il faut aller ailleurs. Papa attelle deux chevaux au chariot, et couchées sur la paille et les matelas, il nous conduit avec Monsieur et Madame Rossignon à Marbehan. Tout le long du chemin on rencontre des débris de guerre, ici un soldat français tué, là des chevaux abandonnés courant dans tous les sens.

A Marbehan les usines de Monsieur Lambiotte sont transformées en ambulance, elles regorgent de soldats blessés, les médecins n'ont pas le temps de s'occuper des civils. Nous devons nous contenter d'un petit pansement fait dans un corridor, par les infirmiers de la Croix-Rouge de Marbehan. On nous conseille de nous faire soigner par les médecins de Tintigny.

En revenant nous rencontrons plusieurs groupes de Français désemparés, la crosse de fusil en l'air et le drapeau blanc en tête, ils cherchent à se rendre. En sortant de la tranchée de Grimodé nous apercevons un groupe d'hommes tués à l'entrée de la prairie des Loïnes, au pied du remblai. C'est un affreux spectacle de voir Monsieur le Curé mort, couché sur son dos, et beaucoup d'autres. Il n'y a plus de doute, ce sont ceux que nous avons vu traverser le village la veille, escortés par la Croix-Rouge.

Ils étaient quarante-deux.