Discours prononcé par Benoît PIEDBOEUF, Bourgmestre de Tintigny le 22 août 2014 – inauguration de l’exposition de Bellefontaine

 

En 1979, jeune étudiant encore,  j’avais acheté  le livre du grand scientifique et philosophe Louis Leprince-Ringuet, qui était  intitulé « Le grand merdier, ou un espoir pour demain ».

Il y décrivait l’état du monde, et l’espoir qu’il mettait à voir l’Europe y prendre sa place.

Quand j’ai lu ces dernières semaines une série de récits sur la guerre de 1914, et surtout sur l’état du monde juste avant 1914, ce sont ces termes là qui me sont venus à l’esprit , passez moi l’expression, c’était « un grand merdier » !

C’est évidemment facile a posteriori d’émettre une opinion et d’avoir une analyse de la situation, une vue panoramique, et d’ailleurs que dira l’observateur dans cent ans, de la situation du monde aujourd’hui ?

C’est facile, mais c’est utile à la bonne compréhension ou plutôt à la bonne incompréhension de tout ce qui a suivi …

Un embrouillamini insensé, des velléités de conquêtes, de revanches, de colonialisme, de rivalités politiques et économiques, de désirs de domination, d’expansion, d’égos démesurés, de sentiments de supériorité, de racisme latent…

Une abjection d’irresponsabilité et d’aveuglement. Et puis…

Cette guerre qui se déclenche, finalement sans surprise, plusieurs états la préparaient ; certains plus que d’autres, certains pour attaquer, d’autres pour  défendre.

Cette guerre qui mobilise des générations de jeunes hommes en pleine force de l’âge, bercés par l’illusion de la force du droit, du bon droit, bercés par la certitude du  triomphe de la raison et de la justice, et qui tous, partirent au combat le cœur léger, certains de la victoire et de la suprématie de leur armée.

Qui tous durent déchanter, mais qui ne le purent pas tous, car des millions sont morts ou furent estropiés, perdant la vie ou la possibilité de vivre bien, à cause de la folie de quelques uns. A cause d’une Europe puis d’un monde, malade de son état.

La boucherie fut atroce, la violence inouïe, les stratèges désemparés, les soldats déchiquetés.

Chaque année, aux dates anniversaires, de moins en moins nombreux, nous martelons la volonté du souvenir, nous exhortons au devoir de mémoire et nous écrivons en lettre d’espoir mais aussi d’illusion : « plus jamais ça ».

C’est un vœu, c’est la certitude du mal, c’est la conscience du bienfait de la paix.

Mais, que dire de notre monde ? Comment croire que l’on vit en paix ? Comment ne pas craindre nos lendemains et ceux de nos enfants ? Comment se convaincre que la civilisation progresse et que les risques diminuent ?

Comment ne pas intégrer que la barbarie est latente, qu’elle est dans nos gênes et que c’est tous les jours et pas seulement aux moments jubilaires, qu’il faut se battre intérieurement pour s’apaiser, pour apaiser nos relations avec les autres, que c’est à  une attention et à un travail quotidiens qu’il faut s’astreindre ?

Par l’éducation, par l’enseignement, par la lecture, par la pratique de la méditation, par l’étude philosophique, par le travail.

Peu importe finalement que nous soyons peu nombreux aux cérémonies, c’est l’effet du temps qui passent, et c’est la disparition des témoins  qui estompe la vigueur du témoignage, ce qu’il faut c’est, sans relâche, éduquer, expliquer, ouvrir les yeux et les oreilles, chasser les dogmatismes, refuser les œillères, apprendre le dialogue, la communication directe et pas virtuelle, c’est dire les choses, arrêter les hypocrisies, combattre les mensonges, les affabulations, former l’esprit critique et prendre dans les religions , pour ceux qui y adhèrent, les messages d’amour et pas les rejets, il faut refuser la haine, sans cesse , sans relâcher jamais  son effort et sa vigilance.

C’est l’enseignement qu’il faudra retenir de cette année 2014 qui, au-delà du remarquable travail de restauration , de mises en scène, de création de supports, doit servir de rafraîchissement des idées et des comportements de tous les parents , de tous les pédagogues, de tous ceux dont la mission , le métier ou le devoir est de tisser au jour le jour l’écheveau de la paix,  de la compréhension des humains entre eux, et du rejet de la barbarie.

*

Tout ce travail quotidien doit pouvoir s’appuyer sur des récits, sur des témoignages, sur des supports à la réflexion, sur une connaissance du  monde et des gens.

Cette année 2014, pour la première fois réellement et en profondeur, au-delà des victimes militaires et en dehors des célébrations annuelles des fusillés de Rossignol, ce sont les civils et les victimes civiles dont on a rappelé le souvenir et dont on a évoqué les atrocités vécues dans toute notre région.

La lecture des récits, la lecture du travail de merveilleux historiens autodidactes tel René Bastin permet de se rendre compte de la barbarie, de l’incroyable méchanceté volontaire dont on été victimes ces civils terrorisés, molestés, torturés, assassinés.

Le long travail, patient, méticuleux de René, qui est une somme de plus de 500 pages, est l’aboutissement d’une vie de mémoire, de défense des valeurs paternelles et  d’une volonté infaillible de savoir et de faire-savoir.

Toujours audacieux d’une réalisation, jamais économe de sa personne, René a poussé le sens du détail à l’extrême et il nous a apporté en couronnement de ce travail - si je ne le connaissais pas je dirais monacal ( et pas seulement pour son goût de l’Orval qui récompense d’un travail accompli )- une maquette exemplaire que nous avons devant les yeux et dont le commentaire , en lumières et en voix- va nous être proposé pour mieux comprendre cette bataille, qui secoua nos champs et nos bois, qui abreuva nos sillons de ce sang mélangé d’amis et d’ennemis, finalement de ce sang humain sacrifié.

Le récit écrit s’est enrichi de témoignages allemands, les batailles de St-Vincent et de Bellefontaine sont traitées séparément, et la liste des victimes a été complétée, pour donner un livre riche d’illustrations et de témoignages, un livre qu’il faut lire pour comprendre et dont la vocation est de servir de support à la réflexion sur la vie et qui ne fait pas, loin s’en faut, l’éloge de la folie.

Merci René de ce travail exceptionnel, merci à tous ceux qui t’on apporté un soutien moral ou physique, merci à tous ceux qui ont poussé le souci de la vérité jusqu’à restaurer ce lieu même qui fut un hôpital de campagne, dont le drapeau blanc orné d’une croix rouge remet en mémoire, que tout cela s’est passé ici…

22 Août 2014, BP.