LES CAHIERS DU CAPORAL-CLAIRON PAUL FAILIN

DU 3e RIC

 

J'étais à Rossignol le 22 août 1914

 

Né le 31 mars 1889 à Saint-Denis, de parents Alsaciens émigrés. Le jeune Failin est très tôt attiré par l'armée. Aux activités paisibles de son père menuisier, il préfère la vie d'aventure que lui propose l'armée coloniale avec ses missions en Afrique. A 18 ans il s'engage pour cinq ans au 3e Régiment d'Infanterie Coloniale à Rochefort et participe à la prise de Fès avec la colonne Gouraud, puis à celle de Marrakech avec Mangin.

 

A Rossignol, le 22 août 1914, Failin, clairon et agent de liaison, réussit à échapper au massacre. Il erre pendant plusieurs mois, avec l'aide de la population belge, seul puis avec plusieurs camarades, dans les bois et sapinières en Belgique près de Saint-Vincent.

 

Ses notes, écrites une quinzaine d'années après sa participation au combat de Rossignol, et retranscrites ci-après, regroupent la période qui précède la mobilisation jusqu'à sa capture par les Allemands le 13 janvier 1915 et sa détention au Luxembourg en février.

 

 

Juillet 1913, retour de congé

 

Trois mois de promenades et de parties de plaisir sont bien vite passés et il faut songer à rentrer au corps. Et un beau soir je reprends le chemin de la gare Montparnasse, où je retrouve de nombreux copains. Partis à 21 h 15, nous sommes à Rochefort à 7 h du matin après avoir passé la nuit à faire la fête dans le train. A la descente comme nous entendons les clairons, nous allons leur rendre visite avant de rentrer au quartier. Rochefort n'a pas changé, toujours aussi silencieux. Je suis affecté à la neuvième compagnie ; peu de changement dans le casernement depuis 1908. Un réfectoire a été aménagé au rez-de-chaussée et les bureaux du major et du trésorier ont émigré à la Fonderie. La clique du régiment qui n'avait que trois clairons en compte maintenant soixante avec les élèves. Gougrand, notre ancien caporal en 1911, est notre sergent avec les caporaux Husson, Etchevers et Aubry. Il faut entendre cela quand nous allons au terrain d'exercice, tout en fantaisie d'un bout à l'autre.

Le colonel Lamolle qui a un faible pour les clairons est heureux, quant au lieutenant-colonel Mortreuil il préfère la fanfare.

Le colonel est un homme à forte corpulence, aux grosses moustaches, le tout surmonté de son képi rigide et à la hausse.

Le lieutenant-colonel Mortreuil est petit, mince, exigeant pour le salut - même pour les officiers - qu'il rend au garde-à-vous. Tout à l'opposé est le lieutenant-colonel Doudoux qui rentre du Maroc, son képi saumur bien équarri, et, dans le même genre, le médecin-chef Hazard. Voilà pour les officiers supérieurs.

Le capitaine de la 9e Compagnie s'appelle Bouvier.

 

Je fais un séjour à l'hôpital à la suite de mon ampoule forcée que j'ai attrapée à mon départ de Marrakech. Elle ne s'est pas refermée depuis, cela m'a occasionné une adénite.

 

J'ai repris mon service et suis affecté à la 5e Cie qui est reformée.

 

En octobre, à la suite de la loi de 3 ans, il y a des changements de garnison. Un régiment de chaque brigade, sauf Paris, va aller tenir garnison dans les grandes villes, ce qui va nécessiter des changements dans la composition des DIC. Ici c'est le 7e qui va aller à Bordeaux. Nous continuons à former brigade ensemble, mais le le RIC de Cherbourg et le 2e RIC de Brest passent à la 3e DIC avec nous. Le 3e Bataillon remplace à Marennes le bataillon du 7e.

 

Mon nouveau capitaine à la 5e se nomme Royer ; grand, maigre, il porte un appareil autour des reins à la suite d'une chute de cheval. Sa manie, lorsqu'il rentre au magasin ou dans la chambre, s'il se trouve un quart de pain à sa portée, il le fait disparaître morceau par morceau tout en vous causant, il n'y a plus qu'à retourner voir le garde-magasin. Au demeurant un chic type, un peu aigri seulement par son avancement, il a douze ans de grade. Nous attendons un contingent d'appelés originaires des Antilles et de la Guyane ; tout le bataillon doit être de couleur.

 

Nous avons tout préparé pour leur arrivée, lits faits, mais au réveil changement de décor, presque tous ont laissé les draps pour se rouler dans leur couverture, d'autres sont même sous le matelas. Puis il faut leur montrer à se cirer, astiquer, faire la chambre ; pour aller au café, il n'est pas facile de les faire lever, mais voyant que leur quart reste vide, ils s'y font. Avec cela ils sont gâtés, thé chaud au retour de l'exercice. Tous les soirs, ce sont les danses dans les chambres. Le moindre exercice ou marche les fatigue. Et voici les premiers froids, beaucoup tombent malades, si bien qu'ils sont dispersés dans les régiments du Midi, quelques uns aux zouaves.

 

Nous faisons l'école maintenant, à la vieille ferme sur les bords de la Charente, endroit peu abrité, le vent est glacial, mais je supporte très bien le froid.

 

Comme tout, l'hiver passe, et au mois de mars il fait de belles et chaudes journées. Gougrand se marie et part en retraite. Etchevers qui vient d'être promu sergent le remplace, mais pour peu de temps.

 

Nous sommes de service à l'arsenal pour le lancement du contre-torpilleur « le Protet », puis c'est un sous-marin dont nous voyons la mise à l'eau.

 

Etchevers est désigné pour le Tonkin et Husson prend le commandement, notre belle clique a déjà fondu, mais elle est quand même bonne, et si le 57e d'Infanterie qui a remplacé le 7e a une très belle musique, sa clique ne peut rivaliser avec nous.

 

J'ai toujours plaisir à prendre la garde à l'Arsenal ; entre mes instants de service, j'aime à grimper sur « la Cornélie » une vieille frégate en bois qui sert maintenant d'atelier, il y a également à côté un vieux cuirassé haut de bord qui doit dater de Courbet ; je vais également voir les navires en cale sèche, je préfère cela à la garde de police.

 

Husson nous quitte, il part en congé libérable. Comme plus ancien, je fais fonction de caporal au 2e bataillon ce qui m'exempte de garde.

 

Nous recevons un contingent de réservistes pour les tirs de combat qui ont lieu à la Giraudière (ile d'Oléron). Nous allons jusqu'au Chapus, de là une petite chaloupe nous mène dans l'île. Nous y faisons connaissance de notre nouveau divisionnaire, le général Raffenel. Le capitaine Royer est chargé de la conduite de l'exercice.

 

Puis voici le 14 juillet, repas excellent au bataillon. Guillemot qui sort de l'hôpital touche un rappel de 52 francs, pour mon compte je possède une dizaine de francs et Herbreteau le tailleur une vingtaine environ, pendant trois jours nous allons nous en payer et le bureau de tabac de la rue Thiers nous verra souvent, autrement dit, tant qu'il en restera.

 

Aubry part en congé libérable et me voici fonctionnaire chef de service pour le régiment, j'ai pour adjoint Dorait de la 6e Compagnie, quoique n'ayant pas de galon j'ai la main sur mes quarante clairons et élèves pendant le service, après je redeviens le camarade.

 

La mobilisation

 

Quelques jours avant c'est l'assassinat de l'archiduc héritier d'Autriche, qui alimente quelque peu les conversations, sans que pour cela nous puissions rien en déduire ; ce n'est que quelques jours plus tard que nous en verrons les conséquences.

 

Puis c'est l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie, nous commençons à voir la guerre approcher ; aussi quand le 2 août les ordonnances qui rentrent pour la soupe de 10 h, nous disent que l'affiche de mobilisation est posée, sans attendre les ordres. Nous commençons à préparer nos ballots d'effets à laisser ici.

 

Puis je liquide de ma malle tout ce qui m'est personnel, tenue fantaisie, mon clairon, chaussures de ville, je revends le tout au caporal clairon de Marennes qui est libérable, je vends également chemises, caleçons, mouchoirs que j'ai au blanchissage, à Guillemot. Le soir, nous retrouvons au bureau de tabac, Aubry qui a rejoint immédiatement ; les réservistes commencent à arriver, nous retrouvons les mêmes que nous avons eus en juin, anciens zouaves, beaucoup de basques, des parisiens ayant servi à Nancy à la division de fer. Nous aidons tous ces gens à se loger dans les intervalles, tous les locaux disponibles sont bientôt pleins, c'est maintenant le tour des écoles, dans les jours qui suivent nous aidons nos fourriers à équiper tous ces hommes, ce qui est un jeu pour nous soldats de carrière. Un sergent-major clairon nommé Founougnous est arrivé au Corps mais me laisse tout le soin du service, car il est libérable. Aubry également se décharge sur moi des états de nomination et d'affectation des clairons dans le régiment et le 33e de Réserve, je soumets le tout au capitaine Caries chargé des clairons, le colonel ne veut pas de réservistes au 3e. Aubry est nommé sergent et je passe caporal au 1er Bataillon.

 

Toutes ces corvées et ces allées et venues donnent soif et les réservistes nous emmènent souvent à la cantine, où nous déjeunons aussi à leurs frais. Etonnement d'un réserviste à qui je distribue son paquet de pansement. « Pourquoi faire » me dit-il ? « Prends toujours, tu en auras sûrement besoin. »

 

Le quatrième jour les deux régiments, le 3e et le 33e son frère, comme dit le colonel Lamolle effectuent une courte marche pour la mise en main. Les deux régiments ont une composition identique, huit cent soldats de carrière, moitié des appelés et réservistes.

 

L'encadrement est excellent ; tous les officiers de réserve sont d'anciens sous-officiers en retraite ayant fait de nombreuses campagnes, pleins de fougue, comme s'ils avaient encore vingt ans. Le cinquième jour voit le départ du 33e sous le commandement du lieutenant-colonel Doudoux qui va dans la région de Maubeuge, paraît-il Ce soir là, le sergent de garde veut nous empêcher de sortir ; nous lui faisons une sérénade, si bien que le colonel qui habite tout près, vient s'enquérir de ce bruit, et donne l'ordre au sergent de nous laisser sortir, disant qu'il avait confiance que personne ne manquerait au départ. Invité par des jeunes soldats à dîner, nous y faisons honneur ; mais ceux-ci envisagent le départ avec effroi et nous essayons de leur remonter le moral.

 

Le départ et l'entrée en Belgique

 

Le sixième jour à 10 h, le colonel embarque avec le 2e Bataillon, commandant Chibas-Lassalle ; à minuit c'est le lieutenant-colonel Mortreuil et le 1e Bataillon, commandant Sauvage ; quelques amis sont venus me faire leurs adieux, et la patronne du tabac me souhaite... bon voyage.

 

Nous passons à Niort, Saint-Pierre-des-Corps, ensuite nous venons contourner Paris par Corbeil. Passons à Montereau. A plusieurs reprises, le lieutenant-colonel rappelle à l'ordre les jeunes soldats et réservistes qui entonnent Marseillaise, chant du départ, sans doute pour s'étourdir. « Vous chanterez là-haut, quand vous irez à l'assaut, ici, je ne veux pas vous entendre. »

 

Vers Mailly, une avarie de machine nous immobilise pendant trois heures ; c'est avec plaisir que nous descendons pour nous dégourdir les jambes, j'ai l'impression que les os me percent la peau au genou. De nouveau en route, nous arrivons à Troyes où doit s'opérer la concentration ; mais là après un arrêt prolongé, nous contournons la ville et prenons la direction du nord. Une nuit de plus à passer, quelques accidents mortels sous les tunnels, et au matin c'est l'arrêt : Revigny. On descend, casse-croûte pendant qu'on décharge le matériel, et en route. C'est dur de reprendre la route, nous sommes rompus par ces trois jours de voyage, mais enfin l'on met sac au dos avec plaisir, nous traversons Bar-le-Duc, peu de monde encore dehors.

 

A la première pause, un peloton de dragons, 6e Régiment vient prendre la tête du régiment. Le colonel Lamolle leur recommande de bien nous éclairer. Quelques habitants, surtout des enfants, nous suivent pendant quelque temps et nous apprennent les dernières nouvelles... Le Kronprinz serait pris. La fameuse turpinite aurait fait de ses effets. Puis nous voici sous les forts de Verdun, où nous arrivons après une étape très pénible par une très forte chaleur. Quelques hommes sont morts. C'est par escouades que nous avons laissé les hommes sur la route. Malgré mes conseils, les hommes qui étaient devant moi buvaient quart d'eau sur quart d'eau, moi-même, pourtant entrainé à la chaleur, j'ai eu beaucoup de peine à terminer.

 

But de l'étape : Fleury. L'étape suivante nous mène à Civry où nous passons la Meuse. Nous séjournons. Le matin : repos, l'après-midi pour donner aux réservistes quelques notions du nouveau règlement 1913. Le déploiement en tirailleurs se fait par un, et naturellement ceux-ci, habitués à avoir un camarade de combat, se trouvent groupés après trois bonds, et arrivent même à se trouver en paquet. Au beau milieu de cet exercice, « Alerte », nous rentrons immédiatement, départ dans une demi-heure. « Je vais voir si les Marsouins sont toujours des Marsouins », nous dit le garde-champêtre du village qui doit être un ancien.

 

Dans le temps donné, nous voilà partis en direction nord, nous traversons Dun-sur-Meuse, où nous sommes interpellés par les camarades de la brigade de Paris. Marchant dans le caniveau je me blesse au pied droit, et fatigue beaucoup. Nous sommes sur les hauteurs de Stenay à une heure du matin, après avoir accompli cette étape au pas accéléré, après une pause nous descendons en ville où nous couchons à la caserne d'artillerie ; vu un « taube » abattu la veille. A midi, nous en repartons pour Baalon, les avants- postes sont pris par le 7e RIC dans la nuit, nouveau départ pour Chauvency­Saint-Hubert.

 

Nous faisons connaissance avec notre cavalerie de corps qui est le 3e Chasseurs d'Afrique de Constantine ; pour beaucoup d'entre nous, anciens du Maroc, nous en sommes contents, car nous avons toujours fait bon ménage ensemble. Pendant les trois jours que nous allons passer ici, nous les verrons revenir chaque jour de reconnaissance avec de nombreux trophées.

 

Nous quittons Chauvency à minuit, et après de nombreux à-coups dans la marche, nous arrivons à Breux au petit jour. L'on se déchausse, les feux sont allumés pour le café et la soupe, l'on se prépare à prendre un peu de repos, quand l'ordre arrive de repartir, ce qui provoque de nombreuses récriminations, nous arrivons en fin de journée à Fagny, à la frontière Belge où nous devons cantonner, pour le 1e Bataillon ; les 2e et 3e sont à Limes, premier village belge. Il n'y a que quelques maisons à Fagny, aussi allons-nous être tassés, deux sections par grange ; il faut dormir assis, impossible de sortir pendant la nuit qui va être pluvieuse.

 

Le 22 août 1914

 

Le 22 au matin, départ de très bonne heure, car l'étape est longue à parcourir, il s'agit d'aller coucher à Neufchâteau, soit une trentaine de kilomètres.

 

Par la route qui descend vers le ruisseau qui sépare la France de la Belgique, nous passons le panneau frontière et foulons le sol belge, nous traversons le village de Limes, tout en longueur et entrons bientôt sous bois. Le brouillard est très épais, et les arrêts fréquents, ce qui nous fatigue beaucoup, car nous n'avons pas le temps de poser le sac. Quand le brouillard se dissipe nous sommes encore à la Soye, endroit admirable avec ses étangs ; de chaque côté de la route, des ruisseaux d'eaux claires qui murmurent dans le frais matin.

 

Après une pause nous passons le pont de la ligne de Virton à Bertrix et bientôt nous sortons de la forêt ; laissant Bellefontaine à notre droite, nous nous engageons dans le chemin de Saint-Vincent, à ce moment un avion allemand nous survole à faible altitude, l'on voit distinctement le pilote qui se penche pour mieux observer, mais personne ne tire, l'ordre était formel de ne tirer sur aucun avion.

 

Un peu avant d'entrer dans Saint-Vincent, sur mi talus, des tranchées d'un petit poste allemand. Au centre du village, les généraux Lefèvre, Raffenel, Rondony. Il est 10 h à l'église. Pour sortir du village, nous remontons par la route de Breuvannes, nous faisons halte le long du bois longeant la route, derrière ce bois, sur la hauteur, la ferme du Chenois.

 

Quelques dragons fouillent le bois dans lequel il y aurait des uhlans. Le colonel envoie une patrouille sur la route vers Tintigny. Cette patrouille reçoit le premier obus tiré sur nous de Termes.

 

Le 1er Bataillon se porte par sections dans la même direction et se forme en colonne double, ligne de section par quatre en carapace, distances et intervalles de 40 mètres ; à l'endroit dit « la forge », les obus arrivent sans arrêt sur nous. Je suis à ma place avec les agents de liaison sous les ordres de l'adjudant de bataillon. Prêts à se déployer, on ne commencera à tirer qu'à 1500 mètres rappelle le commandant. « Agent de liaison » appelle le commandant. C'est pour moi ! Je me présente. « Vous allez retourner à la corne du bois dire au caisson de munitions de suivre le bataillon », me dit le commandant. Je pars rapidement, environ cent mètres à faire : après quelques instants, dans le parc formé dans le champ voisin je trouve le sergent de l'échelon à qui je communique l'ordre. « Où est le bataillon ? » me demande le sergent, je lui indique l'endroit, et lui dit de me suivre…

 

A la corne du bois se trouvent Aubry et la fanfare, je serre la main à Aubry et à quelques musiciens en leur souhaitant bonne chance et je retourne vers l'endroit où j'ai laissé le bataillon ; mais arrivé à la forge... plus de bataillon. Je croise le colonel Lamolle, mais je ne lui demande rien ; poursuivant mon chemin vers Tintigny, je pensais qu'il n'avait pu se déployer que vers la droite… Je rencontre également le cycliste du colonel qui ne peut me renseigner, je continue d'avancer encore un peu, je sens le vide devant moi ; seuls les balles et obus continuent d'arriver de cette direction. Je fais donc demi-tour, et voyant vers Breuvannes des lignes de tirailleurs, je me porte de ce côté évitant les fusants qui viennent de Termes par des écarts de vingt mètres à droite et à gauche. Un petit ruisseau se présente, puis j'entre dans Breuvannes, je m'arrête pour souffler le long d'une maison où je suis à l'abri des obus venant de l'est. Retrouvé là Besseau du 3e Bataillon avec qui j'ai fait mes classes, Lèbre, un copain de Saint-Denis. Je me remets en route et arrive aux abords du Pont de Breuvannes, sans avoir de renseignements sur mon bataillon.

 

Le pont est sous le feu de l'artillerie allemande. Venant de la direction est, les obus percutants éclatent avec fracas dans le but d'empêcher tout passage : couché dans le fossé droit, à vingt mètre environ, je laisse passer les unités du 3e Bataillon, et attend le moment propice pour passer ; je profite d'un court répit entre les salves des batteries pour passer en vitesse ; à peine suis-je à l'entrée de la route d'Orsainfaing que le tir reprend ; pour l'instant me voici à l'abri, je fais de nouveau une petite pause, depuis ce matin que j'ai le sac au dos, je suis rompu, et j'ai tellement soif que je ne sens pas la faim. Remontant, je trouve la 6e Compagnie adossée au talus de la route, cette unité est sous le feu intense d'une compagnie de mitrailleuses et ne peut riposter.

 

Je me remets en route et reprend la route de Rossignol où j'espère toujours retrouver mon bataillon. Un peu plus loin, dans le fossé, près du Ponceau de la Civannes, je vois quatre brancardiers, je leur donne l'ordre de monter vers Rossignol où l'on a besoin d'eux.

 

La route est encombrée par les trains de combat et régimentaires et il faut me faufiler dans cet encombrement. J'arrive près des équipages d'artillerie, et demande si l'on a vu le 1e Bataillon, mais personne ne peut me renseigner ; un grand conducteur blond me fait observer les coups heureux des pièces qui tirent sur les lignes de tirailleurs en direction de Termes. Ceux-ci sont cloués sur place et ne peuvent progresser.

 

Quittant la route je déborde sur la gauche, et ne voyant pas de tirailleurs de ce côté, je regagne de nouveau la route et me dirige dans un pré sur la droite, où j'ai aperçu un caisson de bataillon, espérant y trouver une indication, mais il appartient au 2e RIC. Comme il est embourbé et qu'il est impossible de le sortir de là, j'essaie avec l'aide du conducteur, de faire sauter le cadenas, de façon à faire parvenir les munitions à l'avant où l'on doit en avoir besoin, mais n'ayant pas d'outils assez puissant, je dis au conducteur d'aller à l'artillerie pour emprunter une pioche et de faire le nécessaire.

 

Je continue mon chemin vers Rossignol, quand dans un enclos, je vois un petit groupe entourant un drapeau, ainsi que quelques mitrailleuses ; je m'avance rapidement vers eux, peut-être est-ce le drapeau du 3e RIC ; je reconnais Claveau, mon ancien camarade de tente au Maroc, nous nous serrons la main, heureux de nous revoir. « Voilà ce qui reste du le RIC » me dit-il. A ce moment un obus venant de la ferme du Chenois éclate sur nous, nous disperse. Par un chemin de terre je continue sur Rossignol et leur groupe se dirige vers la sapinière du château, de laquelle je vois sortir le général Rondony ; voyant un caporal-clairon du 3e RIC, il me dit « où allez-vous ? - je cherche le 1e Bataillon, mon général. » Il n'a pas l'air très content.

 

A cet instant un obus arrive du Chenois. « Restez avec moi » me dit-il. Nous nous couchons le long de la haie ; à la jumelle, il regarde d'où viennent les coups. Autour des pièces, on voit à l'œil un des hommes s'agiter, et le départ des coups ; il y a quatre mille mètres environ. « Ce sont les prussiens ? me dit-il - Je crois que oui, mon général ». « Allez dans le bois de sapins, vous y trouverez le commandant Mas, dites-lui de rassembler tous les hommes qu'il pourra, et de venir former une ligne ici. »

 

Dans la sapinière je retrouve un vieux camarade Leferrand, caporal-clairon au 3e Bataillon, qui me mène au commandant. Je lui communique l'ordre du général, puis constatant que mon bataillon n'est pas dans le village, je reste avec le commandant Mas. Nous sortons de la sapinière, une vingtaine, tout ce qu'il a pu rassembler ; le commandant est venu prendre position entre la route et le chemin de terre, nous nous arrêtons dans une dépression, avec trois hommes, je me place sous un petit arbre, puis ayant réfléchi, je vais près du commandant. A peine, suis-je placé qu'un obus éclate à hauteur de l'arbre, tue ou blesse grièvement tous ceux qui sont restés dessous. Nous, qui ne sommes qu'à deux mètres, n'avons pas une égratignure.

 

Puis le commandant nous fait mettre en ligne, sur le bord de cette dépression, face à Rossignol ; nous voici à genoux, sous les feux venants de toute part. Avec une ficelle d'un paquet de cartouches, j'attache ensemble ma musette, dans laquelle j'ai une boule entière, et mon bidon plein d'eau, de façon à prolonger la carapace. Il n'y a plus qu'à attendre les ordres ou la mort.

 

A ma gauche, j'ai un jeune soldat, la tête enfouie dans les mains, il attend le coup de grâce, sans même essayer, malgré mes conseils, de se creuser un trou avec sa pelle-bêche. Les pièces qui tirent du Chenois nous envoient des obus qui, rasant la crête, passent entre nous. Le caporal Barbin, qui est à ma droite, me dit avec son accent bordelais « fais chaud, hein ! j’te crois que je réponds, mais tout à l'heure, il y en a un qui va nous torcher d'une drôle de manière. » Je ne sais depuis combien de temps nous sommes là, quand tout à coup, un obus venant de l'arrière éclate juste au-dessus de nous, je reçois un shrapnel en plein crâne, j'accuse le coup par un : « touché », le sang m'inonde la figure, je sens son goût fade dans la bouche ; je demande à Barbin si je suis bien touché, « un petit trou » me dit-il. Attendons encore, mais pas pour longtemps. Sans doute la pièce a-t-elle rectifié, cette fois l'obus arrive, éclate à faible hauteur, un nouveau choc sur le crâne et sur le bras, le coup est si fort que j'embrasse la terre et sent son goût âcre et humide. « Je suis foutu. » dis-je à Barbin pendant que je sens mes yeux tourner, et qu'avec rapidité, je revois toute ma vie, toute ma famille me passer devant les yeux. Je me raidis et fais des efforts pour ne pas me laisser aller... Ce ne sera pas pour cette fois, l'éblouissement cesse et je reprends mes esprits. Me voici hors de combat, ma présence n'a plus d'utilité. Je me glisse un peu en arrière, et descend dans le pré pour me faire panser ; il y a là des caissons vides. Je me mets dessous et demande à un jeune soldat de me faire mon pansement, mais il tremble tellement qu'il ne peut y arriver et je suis obligé de défaire mon paquet moi-même. Je veille à ce qu'il ne mette pas les mains sur la compresse, presque seul je réussis à faire un pansement qui tienne, il est vrai que le sang qui coule abondamment cimente le tout.

 

Je quitte mon sac, après avoir pris mon livret et quelques objets personnels, je reste un moment à l'abri des éclatements, mais non des balles sous ce caisson, puis voyant que le combat se rapproche, je pense qu'il faudrait essayer de sortir de ce cercle, je repars vers Breuvannes.

 

Quel massacre ! La route est encombrée : caissons, chevaux morts ou blessés, hommes, les arbres abattus forment un enchevêtrement ; sur tout cela à chaque instant d'autres arbres ou branches s'abattent ; dans le fossé je revois mon conducteur d'artillerie mort, une écume rose à la bouche. Une ambulance est remplie de blessés, hurlants, geignards, achevés par tous les projectiles qui pleuvent de tous côtés : assis, adossé à la roue, le médecin-major, une tache rouge à la poitrine, semble attendre la mort.

 

Je m'arrête un instant derrière une pièce que le lieutenant pointe lui-même sur des lignes d'infanterie que l'on voit à courte distance. « Ne restez pas là, me dit-il, vous allez vous faire casser une jambe. » En effet, les culots m'arrivent aux pieds, je suis comme fou, à chaque coup de canon, c'est comme si l'on m'arrachait la tête. Un jeune artilleur, à genou près de sa pièce, tire au mousqueton sur les tirailleurs qui arrivent maintenant sur nous. « Allons, les gars, les dernières cartouches ! » dit-il.

 

Venant de Rossignol, un groupe d'une centaine d'hommes, à leur tête un sergent-fourrier ; « on va y aller à la baïonnette » dit-il. Ils se jettent sur la gauche, en direction de Breuvannes, la pièce tire son dernier obus. Je me dirige alors vers un petit bosquet, face aux Allemands et me laisse tomber d'un seul coup, face en avant ; la première ligne arrive sur moi, s'arrête... Je serre les dents attendant le coup qui doit me finir, mais ils repartent ; c'est le tour d'une deuxième ligne, même temps d'arrêt sur moi, je fais celui qui râle, les voilà qui partent à leur tour. Encore quelques coups de feu, des cris, je les entends hurler : « Hourra ! », puis un silence, ils doivent être en train d'examiner les pièces et désarmer les prisonniers. Cependant l'un d'eux doit être étonné de ne pas avoir vu de pantalons rouges, j'entends l'un dire « kolonial ! ».

 

Cependant il me tardait que la nuit arrive, pour essayer de m'éloigner de la route, je craignais toujours que pour une chose ou une autre, ils viennent près de moi ; il y avait aussi un cheval blessé, non loin de là. Enfin voici le crépuscule, j'enlève sans bruit mon équipement, mon bidon, je sors de ma musette mon couvert, quart et assiette, et rampant, je m'éloigne lentement, m'arrêtant de temps en temps pour écouter si personne ne me voit, ni m'entends ; heureusement les moissons sont encore sur pied, je peux sans être vu de la route m'éloigner ; d'ailleurs des coups de feu isolés me donnent à penser qu'il ne doit pas faire bon rester là. Je me rabats légèrement sur la droite, mais en direction de Breuvannes qui brûle, j'aperçois une sentinelle, ce qui m'oblige à me dissimuler. Des chants s'élèvent de cet endroit, ce sont les Allemands qui célèbrent leurs exploits ; je suis à ce moment près de la route d'Orsainfaing bordée d'une haie, je m'y fraye un passage avec mon couteau, ce qui me demande un bon moment, tout cela avec un œil sur ce factionnaire ; je travaille de la main gauche, car je ne peux me servir de la droite ; passé de l'autre côté je longe un instant le fossé, mais un hennissement me cloue sur place, je pense de suite à une vedette, à ce moment ma main se place sur une baïonnette, j'écoute prêt à la défense, mais à un second hennissement je reconnais un cheval blessé. Quelques instants de réflexion, puis pensant que Breuvannes est occupée, j'escalade le talus opposé, mais là il fait clair comme en plein jour, et d'ailleurs le pont doit être gardé ; je retourne sur ma gauche légèrement en arrière mais au bout d'un instant de marche le « Hait werda » d'une sentinelle, suivie d'un coup de feu, me fait stopper de nouveau. Pensant qu'il existe un cordon de sentinelles autour du champ de bataille, je rentre dans un champ de blé en arrière et à gauche et décide d'attendre le jour, d'ailleurs je suis à bout de force.

 

Le 23 août

 

Au petit jour, j'entends les clairons allemands, ce doit être le rassemblement, bientôt j'entends le roulement de l'artillerie et le bruit d'autres armes. Mettant à profit un instant de calme, et dans la crainte d'être pris, je déchire mon carnet de route et tout ce qui pourrait servir à renseigner l'ennemi. Maintenant le silence règne, je rampe jusqu'à la lisière du champ, une route le longe, route d'Orsainfaing sans doute, de l'autre côté un bois, assez grand, un coup d'œil à droite et à gauche, puis je traverse rapidement et entre sous bois obliquant vers la droite, mais je ne vais pas loin, je me sens sans forces, la tête vide, je choisis un buisson de noisetier touffu, et entre au centre, avec mon couteau je coupe d'autres branches que je pique en terre pour me mieux masquer, ensuite je tire mon mouchoir d'ordonnance et le noue aux quatre coins, il me servira de coiffure pour cacher mon pansement. Bonne inspiration, car à peine terminé, j'entends des bruits de pas et quelques hommes s'arrêtent au pied du buisson où je suis caché, je ne comprends pas ce qu'ils disent, mais certainement qu'ils m'ont aperçu et sont tout étonné de ma disparition. Pas un ne pense à fouiller à leurs pieds, les voilà qui s'éloignent, je reste un moment à attendre puis n'entendant et ne voyant plus rien, je reprends ma marche, me voici à la lisière du bois.

 

Devant mes yeux et un peu à droite, un clocher : Breuvannes, peut-être ; dans les champs et prés, à ma droite des hommes jeunes coiffés de casquettes à galons d'or, sans doute des étudiants en médecine, ramassent les blessés, ce n'est pas le moment de me montrer. Je reste caché à la lisière, bientôt j'entends des coups de feu, et des balles perdues arrivent jusqu'à moi, j'ai l'espoir un moment que la bataille recommence et que je sois délivré : mais cela dure peu et me voici de nouveau seul. Je me sens de plus en plus faible, je n'ai mangé qu'un mince morceau de pain depuis le 22 au matin, je me tâte le pouls et ne me sens pas de fièvre ; que la journée me semble longue ! Je n'ose aller plus loin.

 

Journée du 24

 

Je me rappelle avoir repris connaissance après de nombreux évanouissements où je me retrouvais sur lisière du bois ; à ces moments tel un lapin je m'empressais de regagner le couvert ; là je grignotais quelques noisettes, essayant de boire mon urine mais remettant cela à plus tard, comme tout blédard je supportais bien la soif.

 

Journée du 25

 

Enfin un soir que je crois être le 25, je me sens assez de volonté et de force pour partir, rampant dans un sillon, me voilà en route ; je descends une légère pente et je pense aussitôt que je vais trouver de l'eau ; en effet à peu de distance je rencontre un petit ruisseau, la Rulle ; je bois longuement, puis repart. Bientôt une masse sombre, c'est un bois, je m'en approche lentement, écoute, puis arrive doucement à la lisière où je passe la nuit ; au petit jour j'en fais prudemment le tour : sur un côté il y a des sacs desquels j'extrais vite les biscuits, je prends également une vareuse et bonnet de police qui me seront bien utiles car les nuits sont fraîches ; je mange un biscuit puis décide de rester là jusqu'au soir ; avec un bouteillon j'irai chercher de l'eau. Dans la nuit une gamelle d'eau et deux biscuits me font une excellente trempette ; puis je décide de me rationner à un demi-biscuit par jour ne sachant pas si je pourrais en trouver d'autres.

 

Journée du 26

 

Je regarde les civils ramasser les morts, quand tout à coup j'entends des pas qui se rapprochent vers le bois, je n'ai que le temps de me jeter derrière les buissons : ce sont deux civils et je suis sûr qu'ils m'ont vus car je les entends répondre à un allemand qu'il n'y a plus personne.

 

Journée du 27

 

Dès la nuit tombée , je repars, arrive à un enclos, sur le bord d'une route, je sens une odeur de phénol, je le contourne sur la face arrière et arrive sur un chemin de terre que je suis un moment ; il commence à pleuvoir et voyant des lumières à ras du sol je pense à des feux mais je me rends compte que ce sont des vers luisants ; le chemin tourne vers la droite et de nouveau les forces m'abandonnent, et comme il pleut fortement je passe entre les fils de clôture sans faire aucun bruit et debout sous un sapin quelque peu abrité, je passe le reste de la nuit.

 

Journée du 28

 

Dès les premières lueurs du jour, je commence à couper des branches de noisetier pour me faire un masque; bien occupé à ce travail, j'entends des voix, je me laisse tomber à terre aussitôt et vois deux factionnaires enveloppés dans leurs toiles de tentes tourner en cercle à dix mètres de moi. Dès qu'ils ont disparus de ma vue, je recommence à garnir ma cachette.

 

Sans la pluie qui les a empêchés de m'entendre et leur toile de tente sur la tête, j'aurai sûrement reçu un coup de fusil, aussi je ne bouge pas de ma place et pourtant la position n'est pas commode toujours accroupi ou allongé sur le côté gauche, de plus trempé ; heureusement que j'ai une vareuse.

 

Je suis caché près de la porte grillagée, un grillage me séparant du chemin ; dans la matinée des cavaliers que je reconnais à leurs éperons passent dans le chemin, je ris intérieurement de voir tant d'Allemands passer si près de moi, je pourrais les toucher, et pas un ne se doute que je suis là. Un enfant vient abattre des pommes à côté de moi, je l'appelle doucement mais pris de peur il se sauve.

 

Dans l'après-midi un homme passe dans le chemin, je l'appelle, psitt, psitt doucement, d'abord étonné, il regarde autour de lui, profitant de ce que les factionnaires sont masqués par les arbres, je me montre. « Cachez vous, malheureux, me dit-il, il y en a plein la ferme. » Je lui demande la direction de Limes, puis il me donne une gaufre et une pomme et repasse encore une fois ou deux en me disant quelques paroles.

 

A la nuit tombée je me glisse entre les fils de fer et rampant sur les coudes, je pars dans la direction indiquée ; lorsque j'ai dépassé l'enclos je me relève ; le terrain est en pente et je traverse un champ où les gerbes de blé sont en tas ; dans le fond un ruisseau où je me désaltère, puis je repars, revient boire encore, repars de nouveau ; je ne suis pas en haut du talus opposé que l'idée de ne pas trouver à boire me fait retourner sur mes pas et de nouveau je rebois. Comme toujours le peu de chemin parcouru m'épuise et je me dissimule sous un tas de gerbes.

 

Journée du 29

 

Je passe toute la journée en mangeant des grains de blé ; dans l'après-midi une femme tricotant, passe en conduisant ses vaches ; les bêtes en passant happent les gerbes et me découvrent, malgré mes chuts et cela par deux fois. La femme a du avoir peur puisque malgré mes signes elle n'a pas osé s'approcher. La nuit vient et je ne me sens ni la force ni la volonté de partir.

 

Journée du 30

 

Sans arrêt, je grignote des grains de blé, mais dans la journée j'ai une petite émotion ; de la troupe que j'évalue à une compagnie passe presque sur moi et leurs bottes écrasent le bas des gerbes. Cette fois, si je ne suis pas pris, j'aurai vraiment de la chance, mais ce n'est pas pour cette fois ; le soir je fais un effort et me voici gravissant la pente ; lorsque je me sens las, je cherche mi endroit boisé pour m'y cacher. Bientôt une masse sombre se dessine, je fais de la marche d'approche et en atteint la lisière ; au petit jour je l'explore mais n'y trouve rien de suspect.

 

Journée du 31

 

A une dizaine de mètres j'aperçois un tonnelet, s'il y avait du pinard, cela ne me ferait pas de mal ! Je me décide dans l'après-midi et en rampant, faisant peu de chemin à la fois, je le touche : vide ! Le reste de la popote est là, saindoux moisi et d'autres débris mais rien de bon ; je regagne mon bois et pour aujourd'hui je me contenterais de mon demi-biscuit et d'un peu d'eau que je boirais dans un trou creusé par un pied de cheval. Mais tout à coup mon cœur se met à battre avec violence et mon bras droit qui était comme mort se met à se replier violemment, quoique je le maintienne fortement avec ma main gauche, je me sens étouffer et je me dis que je vais crever là ; l'angoisse m'étreint. Au bout de quelques instants, le sang affluant normalement, l'ankylose disparaît et je retrouve l'usage de mon bras, obligé de me coucher toujours sur le côté gauche pendant des jours entiers à cause de ma blessure à la tête et de mes contusions.

La nuit venue, je repars toujours en direction de la frontière et arrive sur une route : sur ma gauche je trouve un parapet, c'est la Rulle qui va se jeter un peu plus loin dans la Semois ; je descends sur le bord croyant trouver un gué , puis je reprends la route mais avant d'arriver au pont, je pense qu'il est peut être gardé ; des coups de fusil tirés en avant m'invitent à plus de prudence et ne sachant où passer la rivière, je reviens sur ma droite pour y chercher une cachette, mais rien d'autre qu'un petit bosquet à cinq cent mètres en arrière.

 

Journée du 1er septembre

 

Au jour, à une corne du bois, je trouve des paniers à obus allemands ; c'est d'ici, (la cote 345) que les batteries tiraient sur le pont de Breuvannes que l'on voit distinctement à l'œil nu. Un enfant d'une dizaine d'années arrive pour faire pâturer ses vaches, un jeune chien qui l'accompagne ne cesse de venir aboyer près de ma cachette, mais je suis si bien caché que l'enfant ne peut me voir.

 

Un peu plus tard des moissonneurs viennent à proximité pour y faucher le seigle, je me montre sur la lisière et leur fait signe ; l'un d'eux Arthur Guyot se détache et vient me causer ; il me dit de rester caché, part au village d'Ansart qui est proche et me rapporte du café chaud et des tartines de beurre. Le café n'est pas fameux mais il me semble bon, car c'est mon premier repas chaud depuis le 20 août.

 

Je lui demande où je pourrai passer la Semois, il me donne les indications nécessaires, tout en restant sur la lisière je les regarde travailler cela me distrait et de temps en temps ils viennent me causer ; mais depuis dix jours que je vis seul sans parler ni entendre de voix humaines, je suis complètement assourdi et leurs voix ne me parviennent que faiblement.

 

Dès qu'il m'est possible de partir, me voici en route, je file vers le gué que je repère assez facilement aux piétinements que font les bêtes en y venant boire. Malgré cela je m'y aventure prudemment n'avançant un pied que lorsque l'autre est bien d'aplomb, l'eau me monte bien jusqu'au dessus des genoux, puis redescend graduellement ; me voici de l'autre côté, puis un talus se présente couvert de buissons épineux où j'ai du mal à me frayer un chemin, j'y déchire mon pantalon et ma capote ; enfin me voici en haut, je traverse un champ de seigle lorsque j'entends des chants allemands puis un galop de cheval sur la route. Dans l'incertitude me voici de retour à la lisière du champ pour m'y mettre à couvert, et dans la journée du 2, rampant dans les champs, je reviens examiner les lieux ; une carriole passe sur la route et pour passer le temps je grignote des grains de seigle.

 

La nuit venue, je pars en obliquant plus à droite, trouve des endroits éclairés par la pleine lune, où tranche la masse sombre des sapins et des pièces d'eau où jouent des rayons de lune. Il me semble être dans une vaste propriété, je finis le reste de la nuit dans un champ de seigle sur les gerbes en lisière d'une sapinière.

 

Journée du 3

 

Dès que le jour pointe, je remets les gerbes en place puis j'explore le bois ; il y a des tranchées pour tireur debout, garnies de paille et protégées par des barbelés ; j'ai d'un côté un clocher qui doit être celui de Bellefontaine dont je vois juste le faîte et sur ma droite celui de Saint-Vincent ; continuant mon inspection je découvre un paquet de sucre cristallisé dont je fais mes délices après en avoir extirpé quelques fourmis ; quelques sacs, une corde à mulet, des débris de lettres qui proviennent du 7e RIC ; sur un fragment d'une de ces lettres, une femme recommande à son mari de faire tout son devoir car ce sacrifice ne sera pas vain et plus tard ses enfants seront tranquilles.

 

Dans l'après-midi un vieillard et une jeune femme viennent moissonner ; en rampant je vais près d'eux pour avoir quelques renseignements ; ils me recommandent de bien me cacher, une dizaine d'allemands occupant Saint-Vincent ; ils me donnent également des tartines de pain et beurre ainsi que fromage blanc et un peu de café.

 

J'apprends par eux qu'il y a deux Français qui habitent dans une maison près de la gare de Bellefontaine. Aussi la nuit est à peine tombée que je pars tellement j'ai hâte de me retrouver avec des Français, ce sont peut-être de mes camarades ? Je suis bien sur le chemin indiqué par les deux personnes de Saint-Vincent, quand tout à coup dans la pénombre je vois quelqu'un qui vient vers moi, pas le temps de me cacher, par précaution je prends mon couteau à la main, si c'est un allemand à ne pas me laisser prendre. Un peu surpris car lui même me prenait pour un allemand, il m'interpelle à la mode du pays : « Qué nouvelles ? Ca va » dis-je « il paraît qu'il y a deux Français par ici, les connaissez-vous ? » « mais oui c'est moi qui leur ai indiqué la maison où ils se cachent, et tous les soirs ils viennent passer la soirée chez nous… Vous allez venir jusqu'à la maison, je tiens un café à la gare mais attendez que j'aille jeter un coup d'œil dans mon pré où j'ai mis deux chevaux français que j'ai recueillis. » Le chemin de terre mène derrière chez lui. Quel bon accueil, tout le monde s'empresse après moi. « Vous allez boire du café et manger » me voilà à table, de grandes tartines de la grandeur de la boule, entre temps mes deux Français arrivent, l'un du 23e RIC, nommé Charmes, le deuxième un corse du 22e RIC un peu renfermé. Mais je suis obligé de refuser à manger, ils me gavent toujours, j'en suis à ma quatorzième tartine, la chaleur aidant, j'éprouve un immense besoin de dormir, cela me semble bon de dormir dans un lit et après avoir pris congé et remercié ces braves gens, guidé par mes deux compatriotes, nous nous dirigeons vers la maison.

 

Dans la nuit je me réveille, pris de violentes coliques, je sens des étouffements, heureusement que je n'ai pas mangé de viande, ni de solide, cela aurait été sûrement ma dernière nuit. Fatigué, je me réveille assez tard. Charmes m'a apporté des effets civils et a enterré mes effets militaires.

 

L'après-midi, pendant deux heures, il va essayer de décoller mon pansement, morceau par morceau, aussi dur que du fer, le ciseau à peine à couper malgré les compresses d'eau chaude. D'une façon incomplète il dégage le tout, ma première blessure est refermée. Avec un linge je me fais un pansement provisoire. Nous allons rendre visite à Gavroy puis entrons dans la gare de Bellefontaine où il existe une boite à pharmacie bien garnie ; je fais une ample provision de bandes et de compresses, mais malheureusement, je ne trouve ni teinture d'iode ni antiseptique. Je passe une meilleure nuit et le matin, nouvelle séance de nettoyage de ma tête, avec les ciseaux il n'est pas facile de couper les cheveux autour de la plaie qui est profonde ; le shrapnell est-il dedans ? Il ne peut le voir. Je me confectionne une petite calotte avec de la gaze de façon à ne pas avoir de pansement apparent.

 

Survie dans les bois...

 

Pendant les quelques jours qui suivent, je reprends des forces. Le père Gavroy, le cafetier de la gare, nous fournit en chevreuil, de quoi me redonner du sang, c'est moi qui m'occupe de la cuisine, il y a des pommes de terre à la cave et un bon morceau de lard. Nous entendons au loin en direction du Sud-Ouest, un roulement de tambour, la canonnade dure 2 jours, une grande bataille se déroule par là.

 

Je disais au Belge : « Nous avons été battus ici parce que nous n'étions pas assez nombreux, mais les Allemands vont s'affaiblir avec l'occupation des pays, et en Champagne ils auront un million, et peut-être plus de Français devant eux, et cela ne se passera pas de la même façon ! »

Des bruits contradictoires viennent à nos oreilles, nous devions apprendre par la suite qu'ils avaient perdu une grande bataille en France. Nous étions allés à la gare dans un café voisin de chez Gavroy pour y chercher un morceau de lard, quand des Allemands font irruption dans la salle, nous avons eu le temps de passer dans la cuisine et nous esquiver par les arrières.

 

Dans un champ, à gauche de la route de Saint-Vincent, nous avons vu un cheval qui a l’arrière train brisé, cette pauvre bête a tondu l'herbe tout autour d'elle ; dès qu'il nous aperçoit il nous regarde comme s'il implorait du secours, si nous avions eu un revolver je l'aurai achevé, car il n'est pas guérissable et condamné à mourir de faim.

Entre temps les Allemands ayant quitté Saint-Vincent, je suis allé avec Charmes et la fille Gavroy jusqu'au village. Nous avons fait la connaissance de la famille Warzée qui nous donne un peu de lard ainsi que le boulanger qui nous donne un pain.

Nous continuons à aller passer la soirée chez Gavroy, quelques trains circulent sur la ligne, les Allemands qui les conduisent nous font signe en passant. La maison qui nous abrite est située sur la voie entre la vieille route de Limes et un chemin qui va rejoindre la route de la Soye à Virton. La maison d'à côté est vide, il y avait un phono. Charmes l'a apporté, et le matin, en se levant il nous réveille avec « le pavé parisien ou l'or ou l'argent » de Lehár. Cela m'étonne qu'aucun Allemand ne l'ait encore entendu puisque de la maison Gavroy on l'entend bien et il y a trois cent mètres environ. Nous mangeons la basse-cour car les bêtes qui n'ont rien à manger vont chercher leur nourriture dans le bois et ne reviennent plus, il y a également un sac de farine, le Corse nous fait du pain.

 

Un beau jour, au moment de faire à manger, plus de lard et la farine a disparu également ; nous nous en passerons et mangerons des pommes de terre qui ne nous manquent pas. Nous avons mangé des truites que le Corse a été pêcher dans la Soye.

 

Nous sommes allés Charmes et moi à la maison du garde entre les étangs et la route de Jamoigne et nous passons sous bois car elle est visible de loin et il serait dangereux pour nous d'y pénétrer sans avoir observé s'il n'y a personne aux alentours. Nous trouvons quelques effets, une paire de chaussures usagées à ma pointure, quatre énormes pots de confiture, nous voilà chargés, nous avons fait un ballot dans une taie, mais en face de la route de Jamoigne un pot s'est renversé et pour ne rien perdre nous raclons la toile avec nos couteaux, puis non sans peine nous arrivons à la maison.

 

Un matin où nous allions à la gare en passant par le bois, nous voyons une locomotive arrêtée et des Allemands qui déménagent le mobilier du chef de gare. Nous replions prudemment. Mais un de ceux-ci coiffé d'une casquette de chauffeur ou de mécanicien, qui passe de notre côté, nous arrive dessus. Nous faisons semblant de chercher des traces de gibier. Charmes échange quelques mots ou plutôt quelques signes ; moi je m'éloigne. Charmes qui m'a rejoint me demande pourquoi je ne suis pas resté, il n'y avait rien à craindre ; « Peut-être, mais admettons que ma casquette s'accroche à une branche, si peu fin que soit le boche. Il aurait vu mon pansement et aurait peut-être voulu savoir d'où venait ma blessure »

 

Ayant repris mes forces, j'ai l'intention d'essayer de regagner la France et essayer si possible de passer les lignes ; Charmes veut partir avec moi, nous partons un soir et en passant à Limes nous nous arrêtons pour causer avec le cantonnier, Monsieur Harquin qui nous fait dîner et coucher chez lui. Le lendemain, nous sommes repartis longeant la frontière et en franchissant celle-ci dans un village belge nous entendons des cris d'enfants, mais nous distinguons mal, peut-être est-ce mania ou Allemands, peut-être est-ce des soldats Allemands qui se livrent à des brutalités ?

 

Dans le village de ?  Une femme nous offre un café au lait où il y a beaucoup plus de chicorée que de café, tous ces gens nous racontent les misères qu'ils ont du subir, cette femme avec un enfant au sein a été obligée de rester la journée et la nuit entière dans un pré avec les autres habitants sans aucune nourriture. Nous arrivons à Charbeaux ; avisant un vieillard assis devant sa porte, nous lui demandons s'il peut nous donner quelque chose à manger ? « Oh, non si les Allemands le savaient, ils me fusilleraient » Je lui réponds assez vivement et nous poursuivons notre route. Dans une ferme, nous trouvons une femme en larmes, son frère a été tué par les Uhlans et comme il était parti enterrer l'argent elle ne sait ou il a pu le cacher. Elle nous donne trois œufs et nous la quittons, devant ce piètre résultat de notre incursion en France, nous tenons conseil, nous ne pouvons pas continuer notre route de cette façon, refus de nous donner abri et surtout pas de nourriture. Nous décidons de retourner sur nos pas.

 

Passé la frontière, nous demandons à un homme s'il peut nous donner à boire ? « Mais dit-il, entrez donc, avez-vous mangé ? non eh bien, vous allez manger avec nous. » Nous acceptons de bonne grâce cette invitation. Puis nous quittons ces braves gens non sans les avoir vivement remercié de leur bon cœur.

 

Nous arrivons à Villers devant Orval, là, nous apprenons que deux soldats Allemands sont en traitement et que paraît-il ce sont des messins, je décide d'aller me faire nettoyer mes blessures et en même temps de les voir. Pendant que la sœur s'occupe de moi, je me renseigne et devant l'affirmative, nous demandons à les voir et ma foi tant pis si ce sont de faux lorrains. Entrent deux beaux gaillards en uniformes gris, ce qui malgré tout me cause une impression qui disparaît vite devant la franchise de leurs mains tendues. En buvant une tasse de mauvais café, ils nous content comment ils s'y sont pris pour rester à l'arrière après s'être battus toute la journée contre des Français en tirant en l'air et que c'était dur de recevoir des coups de fusil sans les rendre, l'un d'eux me dit : « il y a toujours à la maison un drapeau Français et le père espère toujours pouvoir le mettre à la fenêtre un jour »

 

Nous nous séparons en nous souhaitant bonne chance et comme le temps s'est mis à la pluie, l'un d'eux me donne une capote d'infanterie noire avec le grand col à la prussienne que je trouve très pratique, je parcours la route qui nous ramène à Limes ainsi affublé. Là, ne sachant où aller nous nous décidons à frapper à la porte des Harquin qui sont à table et partagent avec nous le traditionnel plat de pommes de terre et la salade ; nous prenons congé et sous la pluie, dans une nuit d'encre, distinguant à peine la route, harassés, nous arrivons à la maison du pont de la gare où nous retrouvons notre collègue et notre lit.

 

Le lendemain matin nous allons chez Gavroy à qui nous racontons notre aventure, puis nous reprenons notre vie. Un matin que nous revenions du bois, nous avons vu des traces de fer à cheval devant la porte, encore une émotion, heureusement que nous étions absents.

 

Du nouveau ce jour ; à peine sommes-nous arrivés chez Gavroy qu'il nous dit avoir trouvé dans le coffre de la voiture, le reste du lard et la farine ; c'était notre corse, qui de peur de ne pas en avoir assez, avait trouvé ce moyen de ne pas partager avec nous. Gavroy l'accuse alors d'avoir pris ses œufs, car depuis quelques temps ses nids étaient souvent vides. Il nous revient à l'esprit qu'il en était de même à la maison, il n'avait jamais bien faim ou bien arrivait en retard pour manger. De retour nous lui annonçons la nouvelle, il devient pâle et Charmes veut le tuer, car il nous menace de son rasoir, mais je lui dis de le laisser, qu'il s'en aille où il voudra et qu'on ne le revoit plus sur notre chemin. Nous avons un appétit féroce, dans un repas sans pain il est vrai, nous mangeons presque une oie avec des pommes de terre autour et ma foi nous nous laissons aller à ce genre de vie, mais tout a une fin. Un jour que nous venions d'accommoder la dernière, je me disposais après déjeuner à mettre le jus de côté pour le soir, quand j'entends Charmes qui m'appelle ; j'arrive à la porte pour voir Turc le chien de la maison s'élancer vers un groupe de personnes qui débouchent du pont : c'était la famille Boucq qui rentrait. Naturellement ils étaient avertis de notre présence ici ; nous faisons connaissance et chose curieuse, partis avec les troupes françaises, ils étaient venus échouer à Sarcelles chez les Rousseau ; un marchand de chevaux de Saint-Denis pendant que moi, j'étais dans leur maison. Ils nous disent que nous resterons chez eux car, dans le fond nous avons évité le pillage de leur maison ; mais deux jours après, nous voyons arriver l'homme essoufflé comme s'il avait fait une longue course « attention, dis-je à Charmes, il y a du nouveau, sauvez-vous, nous dit-il, les Allemands fouillent le village de Lahaye[1] et vont venir par ici. » C'est bon dis-je à Charmes, on s'en va. Nous ramassons nos quelques affaires et au revoir, mais nous ne sommes pas dupes de cette comédie.

Nous allons jusque chez Gavroy, puis ensuite nous prenons le chemin de Limes, là apercevant le fils Harquin sur le seuil de sa porte, nous lui contons notre mésaventure. Il nous fait entrer, manger et nous offre de coucher chez lui, ce que nous acceptons avec joie.

 

Dans la nuit, nous sommes réveillés par la cavalerie qui passe sous nos fenêtres ; au travers des persiennes, nous les voyons passer, mais ce n'est pas vers la France qu'ils vont. Nos hôtes ne sont pas rassurés et nous-mêmes sommes inquiets car nous avons peur qu'ils ne cantonnent dans le village et pensons à nous assurer une retraite par les arrières de la maison qui est adossée au banc de Limes (nom donné ici à la colline nord-ouest) mais ce n'est qu'une alerte. Le matin, levés de bonne heure, nous sortons dans le village, prêts à nous cacher pour éviter des ennuis à ces braves gens. Vers 7 h, de nouveaux débris de troupes : cavalerie, artillerie, de nombreux fanions indiquent le mélange des troupes ; postés près de la fabrique de sabots, nous assistons à ce défilé. Il y a là avec nous, deux réservistes du 7e RIC, l'un de Bordeaux, l'autre de Libourne ; un réserviste du 3e RIC de Tours nommé Dubreuil, un chasseur d'Afrique et un soldat du 1e RIC appelé Desmottes.

Toutes ces troupes qui montent vers Bellefontaine nous disent : « Nach Paris » avec un rire qui sonne faux.

 

Pendant trois jours, nous allons arracher les pommes de terre sur le banc de Gérouville pour les habitants qui ont fui devant l'invasion. Le bourgmestre a voulu nous voir pour nous dire qu'il vaudrait mieux pour nous de ne plus rester dans le village. Il nous a payé une goutte mais en sortant de chez lui, nous entendons arriver une voiture ; c'étaient des Allemands qui venaient chercher de la bière à la brasserie de la Soye ; presque à leur nez, voilà tous mes types qui se jettent dans un renfoncement et escaladent le banc de Limes. Charmes et moi nous sommes obligés de les suivre et dans leur frousse, ils nous emmènent jusqu'aux douze fontaines (sur la carte deux fontaines). Il y a là un petit abri de trois mètres sur deux mètres cinquante, une petite soupente qui sert de dortoir ; un véritable pigeonnier ; en arrivant nous avons fait cuire des pommes de terre. Le lendemain, le premier levé allume le petit poêle et la fumée nous oblige à déguerpir. Nous dégustons un café bien chicoré sans sucre. Comme son nom l'indique, douze petites sources sortent de terre au pied de l'abri.

 

Un nouveau venu nous est arrivé : un petit gars de la classe 1911, nommé Lemaire, échappé de Montmédy, il appartient au 165e d'Infanterie. A la suite d'une discussion avec le libournais, Charmes s'en va avec le chasseur d'Afrique.

 

Un soir, je décide d'aller faire un tour à la maison du garde pour voir si nous pourrions y trouver un récipient assez grand, car celui que nous avons est vraiment trop petit ; toute la journée il faut faire cuire des pommes de terre en robe des champs que nous mangeons à la croque au sel et cela ne tient pas beaucoup au corps de six jeunes gens jamais rassasiés. Je pars avec Marcel Lemaire et le Libournais et le soir nous rentrons avec une vieille cocotte qui servait à la volaille et... une cocotte en chair qui avait eu le tort de rester dans son nid…

 

Pendant quelques jours nous allons rester là, puis un jour, des traces de fer à cheval dans le chemin d'accès de la route de Bellefontaine aux douze fontaines, nous invitent à déguerpir. Aussi, après leur avoir fait part de l'existence d'un rendez-vous de chasse beaucoup plus vaste et mieux dissimulé, nous décidons, après une reconnaissance de nous y réfugier, et par une nuit claire, en file indienne, nous prenons le chemin de la Vachère appelée aussi baraque Paille. Nous nous installons plutôt mal que bien pour y passer la nuit, remettant aux jours suivants une meilleure installation. L'eau est à volonté par le ruisseau appelé fontaine aux bouillons. Cette baraque a deux salles au rez-de-chaussée, nous mangeons et couchons dans la grande salle de droite ; une épaisse couche de feuilles est tout ce que nous possédons ; comme effets j'ai toujours ma capote qui m'est bien utile. Il y a également une grande table et deux bancs, une vaste cheminée ; les murs sont ornés de trophées de chasse. Un grenier rempli de fagots nous évitera la corvée de bois et des caves, mais vides... nous voici installés et petit à petit, nous montons notre ménage.

 

Je suis retourné chez Gavroy et à Saint-Vincent. Le père Gavroy est venu nous voir dans une de ces tournées. Nous avons convenu qu'à un appel de sa petite corne nous irions vers lui ; il se pourrait, comme il a tendu des pièges aux chevreuils dans les environs, qu'il en prenne plusieurs et nous lui donnerions un coup de main pour les rapporter. Aussi, un matin, entendant un appel de corne vers la vieille route je décide d'y aller. Marcel, le Bordelais et Desmottes s'offrent à venir avec moi. Nous escaladons la pente et arrivés sur la vieille route, tout au bout, vers la Soye, nous apercevons un groupe d'hommes. Comme le soleil nous empêche de distinguer, nous décidons d'attendre qu'ils soient plus près. En attendant, nous coupons des cannes, nous sommes juste au sentier qui descend vers la route de Jamoigne. Mais bientôt le groupe étant plus près de nous et ne reconnaissant personne, nous nous dissimulons derrière un bouquet de noisetiers. Les voix se rapprochent : patois et allemand. La situation devient sérieuse. Vont-ils passer ? Non ! ils s'arrêtent près de nous. Tiens ! On vient de couper des cannes, dit l'un. Mon Marcel est violet et claque des dents. Desmottes n'est pas rassuré mais fait meilleure contenance. Enfin, l'un d'eux dit : On va dévaler vers Jamoigne. Nous sommes à genoux derrière de petits buissons et il suffit que l'un d'eux tourne la tête pour nous apercevoir. Mais est-ce intention, nul ne le fait que le chien qui ne dit rien. Dès qu'ils ont fait une vingtaine de pas dans le sentier, je dis à voix basse : nous allons partir au cas où ils remonteraient. Faisons un pas, l'un après l'autre. Mais nous n'en avions pas fait quatre que le Marcel prend la fuite à fond de train. Il n'est plus question de faire doucement mais je dis à mon Marcel que c'est bien la dernière fois que je l'emmène. Peu de jours après notre installation, nous avons reçu la visite d'un habitant de Gérouville qui nous apportait un peu de lard et de pommes de terre. Nous étions réticents au début mais la glace fut vite rompue car on le devinait franc. Il nous amena par la suite deux autres français, un nommé Aubert, établi charcutier à Paris, et un habitant de Chauvency-Saint-Hubert. On savait déjà à vingt kilomètres à la ronde que nous étions là.

 

Je vais de temps en temps à Saint-Vincent où je reste parfois un jour ou deux. C'est ainsi que la Père Warzée m'emmène à Termes. Nous faisons le voyage dans sa charrette à chien. Descendu chez la famille Wittaner, je reçois un accueil excellent. Puis je pousse jusqu'à la forêt de Luxy où, dans une baraque au milieu d'un pré, je rends visite à une section du 20e d'Infanterie et à son sergent-major qui avaient été oubliés pendant la bataille.

 

Camille Niclot m'emmène également à Gérouville où il me fait connaître beaucoup de personnes. Chaque fois que je vais à Gérouville, sa voisine me donne trois litres de lait. Nous en gardons pour le matin, le reste va dans une bonne purée avec un peu de beurre et une petite tranche de lard pour chacun. D'autres échappés viennent nous rejoindre : un artilleur de Montmédy, un sergent du 101e d'Infanterie qui s'est battu à Ethe, celui-ci d'origine bourgeoise, peu causeur, distant même. J'ai bientôt quatorze hommes avec moi ; ce n'est pas une petite affaire de faire la cuisine pour tous ces affamés qui se donnent beaucoup mois de peine pour l'épluchage des pommes de terre. Quand je me sens trop fatigué de servir toute cette tribu, je file à Saint-Vincent, pour un jour ou deux. C'était d'ailleurs le plus fort de leur occupation, ils étaient moins nerveux pour les soins corporels et le lavage de leur linge de corps. Le Marcel, un jour que nous étions chez Gavroy, se laissa enlever sa chemise sur le dos par Mme Gavroy. Si bien qu'un jour, comme nous avions du savon, je leur donnais une leçon de lavage car bien peu savaient laver.

 

Une nuit, nous sommes allés à la fontaine aux Bouillons nous mettre à l'affut des sangliers. Après deux heures d'attente, nous sommes rentrés bredouilles ; il est vrai que nous étions des apprentis. Quand nous avons besoin de nous faire raser et tailler les cheveux, c'est le Nestor, fils du maréchal-ferrant, qui nous le fait gratuitement. Partout nous n'avons à faire qu'à de braves gens.

 

Nous sommes allés jusqu'à la gare chercher des piles ; j'ai coupé des fils le long de la voie car je pensais installer un réseau autour de la maison pour nous avertir de toute approche ; mais le libournais qui avait quelques connaissances en électricité, me dit qu'elles n'étaient plus bonnes. Lui et Dubreuil ont découpé sous la table une trappe dans le plancher de façon à s'échapper par le derrière de la maison qui donne sur le ruisseau. Nous récupérons également sept fusils et une centaine de cartouches.

 

Un matin, comme nous étions de corvée de lavage, nous entendons des pas sur le chemin. Surpris, nous voyons déboucher une femme. A ses paroles nous nous méfions. Elle nous dit qu'elle habite Pantin, originaire de Reims. qu'elle doit rentrer en France par la Suisse et s'offre à donner de nos nouvelles dans nos familles. Chacun lui donne son adresse.

 

Un matin, je pars pour Saint-Vincent. A la sortie du bois, près de notre ancien refuge, je me cogne le nez dans un convoi arrêté là. Il est trop tard pour reculer. Je débouche donc hardiment du bois et me dirige vers le pont. Je suis toujours bien brossé et n'ai pas l'air d'un habitant de la forêt. S'ils me demandent mes papiers, je suis pris. Enfin, me voici sur la route de Bellefontaine. La tête du convoi passe devant la station. Lorsque je suis masqué par la forêt, je hâte le pas, enfile le chemin de Saint-Vincent et entre chez Warzée après avoir escaladé le mur du jardin. J'y suis à peine depuis une demi-heure quand le convoi arrive dans le village pour la réquisition. Je vois le père Warzée sur le pas de sa porte, refuser de livrer du foin à un officier (type parfait de l'officier prussien 70 : casque à pointe, lunettes, barbe rousse, raide). Sur les instances de sa femme, il consent à lui en céder. J'étais dans le salon de coiffure et je voyais l'instant ou cela allait mal tourner pour moi et encore plus pour eux. Je restais là deux jours et repris le chemin de la Vachère. Dans la nuit, j'eu de la peine à retrouver le bon chemin ; il fallait calculer à peu près le temps de marche car il y avait deux sentes.

 

Après octobre

 

Le mois d'octobre finissait sans apporter de changement. Nous entendions le canon au loin, mais rien ne faisait espérer un repli allemand.

 

Un après -midi, je me décide à aller au ravitaillement à Gérouville accompagné de Marcel, le Libournais et de Desmottes. Comme nous suivions le sentier qui, à cinquante mètres de la route, aboutit sur le côté du village, deux gendarmes allemands effectuant leur tournée habituelle, débouchent du village, venant de Montmédy. Ils s'arrêtent, nous regardent. Emoi, dans notre groupe où déjà se manifestent des velléités de fuite. Je les ramène à la réalité en leur disant d'aller franchement. Tant pis s'ils s'approchent, je suis décidé à me défendre. J'ai la main dans la poche de mon paletot sur le revolver que le père Gavroy m'a prêté. Mais sans doute, notre attitude n'éveille-t-elle pas de soupçon car ils font demi-tour. Nous attendons quelques instants qu'ils aient quitté le village et pénétrons dans Gérouville. Nous rentrons sans incidents à la baraque.

 

Le père Camille nous signale une ancienne auberge isolée sur la route de Virton à huit cents mètres du village. C'était un officier allemand qui tenait ce café. Il fabriquait également des cigares. L'endroit était bien placé pour circuler et reconnaître la contrée. Au passage des troupes allemandes, il avait tout abandonné, sans doute pour prendre son unité en passant. Nous allons en reconnaissance dans la région, dans la journée et le soir nous partons en expédition de façon à arriver à la nuit aux abords. Jusqu'à la lisière de la forêt, nous marchons en file indienne. De la forêt à la route, il y a un pré. Nous sommes à 150 mètres de la maison. Je dispose toute l'équipe en ligne, à 10 m environ d'intervalle, le centre avançant plus lentement de façon que les ailes soient de chaque côté de la maison avant que le centre - qui marche à découvert - n'arrive au bord de la route. De cette façon, nous saurons si la maison est encore occupée. Puis, à un signal, nous traversons la route rapidement, un guetteur de chaque côté au cas où il surviendrait quelqu'un. Nous entrons, toutes les pièces sont vides. A la cave, nous trouvons des pommes de terre dont nous emplissons nos sacs, quelques effets, un superbe paletot de chasse juste à ma taille. Une visite au grenier et Dubreuil tombe en arrêt sur des manoques de tabac en train de sécher. Quelle aubaine pour les fumeurs. Le tout est vite mis en sac et nous reprenons le chemin de la Vachère chargés comme des mulets.

 

Je suis allé à Gérouville. Camille m'emmène au café Renard pour boire la goutte. Nous étions en train de causer avec d'autres gens quand nous entendons des camions arriver. Je vide mon verre et fais un saut dans la cuisine et c'est l'irruption de quatre allemands. Je les vois à travers le carreau, quand Renard me fait monter dans sa chambre. Ils restent quelques instants. J'entends les voitures repartir. Je descends en vitesse et trouve deux verres servis. C'est Camille qui a pensé à moi sur les deux tournées payées par les allemands.

 

Je reste à coucher chez Louis, le gendre de Camille, avec qui je fais l'échange d'une paire de souliers. Je réussis à avoir un fond de bouteille de teinture d'iode chez la sage-femme. Versé sur ma blessure cela provoque une poussée des chairs et à l'examen fait par le libournais, il reconnaît que j'ai un shrapnell incrusté dans le crâne ; chaque fois que je me couche je le sens remuer ; mais comme il ne sort pas sous la pression du doigt, je lui dis d'inciser de chaque côté avec son couteau pour l'extraire, ce qui réussit parfaitement.

 

Un soir, il pouvait être 11 h, je rentrais de St-Vincent La nuit était noire. Pour ne pas me tromper de chemin, je continuais pour passer par la coupe. Cela me rallongeait beaucoup mais j'avais plus de chance d'arriver sans tâtonner quand, grosse émotion, en débouchant de la coupe, me voilà en plein dans une bande de sangliers qui, heureusement prend la fuite.

 

Un beau matin, nous voyons arriver Camille. A sa figure je vois qu'il y a du nouveau. « Voilà, nous dit-il, les allemands sont venus voir le bourgmestre et lui ont remis une affiche vous concernant : tous les soldats des armées alliées qui sont dans les bois doivent se rendre sinon ils seront considérés comme espions ou francs-tireurs et fusillés, cela avant le 20 novembre. Le bourgmestre voudrait te voir pour te montrer l'affiche.

 

Me voici parti avec Camille. Arrivé chez le bourgmestre, je prends connaissance puis il me demande ce que je vais faire. Les autres feront ce qu'ils voudront mais moi je ne me rends pas. En ce cas, ne restez pas dans le bois de Gérouville, me dit-il. Je prends congé et au retour nous allons boire une goutte avec Camille. Là, il me dit : « Que fais-tu ? » - « Je verrai » En sortant, nous rencontrons un sous-lieutenant de chasseurs à pied, nommé Lucien qui, blessé, était resté au village chez l'instituteur. Il était accompagné d'un douanier de Tommelalong[2], appelé Lambert. Le lieutenant a l'intention de gagner le Luxembourg. Nous échangeons quelques idées puis je retourne à la Vachère. Après avoir mangé je pars pour la gare de Bellefontaine. Lemaire et Desmottes m'accompagnent. Nous reparlons de la question.

 

Chez Gavroy, nous retrouvons Charmes qui a l'intention de se rendre ; puis nous prenons le chemin du retour. Presque arrivés à la pierre du général Mouton, nous entendons le pas de plusieurs personnes. Nous nous cachons mais bientôt nous reconnaissons les voix de nos amis ; ils sont chargés. « - Où allez-vous ? Nous partons. Nous avons laissé votre part de pommes de terre. - Et les fusils ? - Nous les avons enterrés. - Vous auriez pu me laisser le mien, leur dis-je, et c'était la moindre des choses d'attendre notre retour pour nous quitter. » Je comprends à leur réticence qu'ils avaient peur que je fasse de la résistance. Je dis à Desmottes et à Lemaire : « Qu’est-ce que vous faites ? Vous allez avec eux ? » Ils me demandent d'aller avec moi. Cela m'embête de les laisser. Camille m'avait proposé de bâtir une cabane, avec Lambert, dans la sapinière. Nous serons donc quatre. Nous continuons donc sur la Vachère où nous passons la nuit.

 

Le matin, nous retrouvons Camille et Lambert à la sapinière Jacquemet. Ils ont apporté des pelles et des pioches. Suivant ses indications, nous creusons un trou de 3 x 3 sur un mètre de profondeur. Pendant qu'il découpe six petits sapins pour les montants, la charpente est vite posée. Je relie le tout avec du fil téléphonique de campagne dont nous avons deux bobines. D'autres branches plus légères feront office de chevrons et voilà pour la première journée. Le jour suivant, pendant que nous allons couper des genêts pour la toiture, Camille nous fabrique un lit de bûcheron : quatre pieux plantés en terre, sur les fourches, des branchages feront office de sommiers. Nous plantons des branches tout autour de la baraque pour former cloison, puis des genêts, la terre est ramenée au pied pour maintenir le tout. Sur la charpente, une couche de genêts de 20 cm d'épaisseur, autant de feuilles et voilà la couverture. Nous avons apporté tout notre fourniment de la Vachère. Nous coucherons là, ce soir. Nous allons à Gérouville pour y chercher deux sacs de regain : ce sera le matelas. Nous récoltons également un vieux couvre-pieds, et nous sommes invités à diner. Nous dégustons une omelette au lard. Comme nous étions en train de durer, quelques soldats viennent au café mais nous ne bougeons pas. Puis nous quittons ces braves gens et rentrons nous coucher dans notre nouveau logis.

 

Mais voici la pluie et notre toiture s'avère impuissante à nous protéger. L'eau s'infiltre. Aussi, je décide d'aller jusqu'au chemin de fer où je sais qu'il y a une baraque recouverte de carton bitumé. Pendant que deux font le guet, nous avons vite défait environ deux rouleaux. Nous confectionnons une civière et à l'arrivée le tout est vite mis en place. Nous voici tranquilles à ce sujet mais il y a encore la porte. Nous allons dans un pré où il y a un abri pour les bêtes. J'enlève quelques planches avec lesquelles je fais une huisserie, puis la porte et un banc devant le lit et autour du petit poêle que l'on nous a donné. Je fais également une petite armoire et nous voilà dans nos meubles. Lambert décore l'intérieur avec des baguettes blanches et des genêts. Demies savait où étaient enterrés les sept fusils et nous avons été les chercher. Avec le fil téléphonique nous tendons des collets et, chaque matin, chacun va faire sa tournée le fusil sur l'épaule. J'ai également été cherché du fil à signaux le long de la voie, j'en ai coupé une dizaine de mètres pour tendre au sanglier mais je n'ai jamais réussi à en prendre. Combien de fois, le fusil à la main, prêt à tirer suis-je arrivé sur la bauge encore fumante… mais aucun ne s'est présenté au bout de mon fusil.

 

A la suite d'une chasse du commandant d'armes d'Avioth, Félix, le mari d'Angèle, et Louis, qui étaient traqueurs, ont jeté dans un trou et recouvert de feuilles un chevreuil tué. Je suis allé chez Camille le soir pour le dépouiller et suis resté à dîner.

 

Le soir, pour passer le temps, nous faisons de nombreuses parties de trois-sept. Les dimanches, nous recevons des visites. Chacun nous apporte un morceau de lard ou des pommes de terre, quelques vieux vêtements. Je retourne également de temps en temps à Saint-Vincent où je passe un jour ou deux. J'en ramène également des vivres et des vêtements que me fait parvenir la famille Wittamer, de Termes. Nous avons été invités tous les quatre, en face de chez Camille pour manger la fressure du cochon tué, ces braves gens nous ont donné un peu de boudin.

 

Nous passons les fêtes du 1er de l'An en pensant à nos familles mais nous n'avons pas été oubliés par nos amis de Gérouville. On nous a apporté une demi-bouteille de goutte et un peu de charcuterie, en outre une grosse terrine de fromage de tête.

 

Nous atteignons ainsi le 11 janvier. Ce matin là, parti comme d'habitude pour faire la tournée de mes collets, je ramasse un beau lièvre puis, plus loin, entendant du bruit, je m'approche et dans un collet à lapin, je trouve une martre qui, en me voyant, essaie de briser le collet ; la tête ayant passé au travers, celui-ci s'était serré sur l'arrière-train. Plus elle tirait, plus le coulant se resserrait. Elle faisait des bonds et j'avais peur que rompant ce lien elle ne me saute au visage. J'essaie de lui passer un autre collet pour l'étrangler tout en lui posant un pied sur le corps, mais elle mord ma chaussure. Je réussis à trouver une branche, mais il ne fallut pas moins de quatorze coups pour l'assommer. Elle mesurait bien 1,20 m de retour à la cabane, je pense demander à Camille de me vendre les deux pièces pour me faire un peu d'argent de poche. Le lendemain soir, nous partons tous quatre au village ou je remets le tout à Camille. En retournant, comme il fait noir, nous prenons la route de Virton. Nous n'avons pas fait cent mètres qu'une lueur nous fait nous retourner. Ce sont les phares d'une auto. Nous n'avons que le temps de plonger par dessus la haie du petit chemin de fer. Heureusement que nous sommes tombés sur la terre meuble, autrement nous aurions pu nous blesser sérieusement. L'auto passée, nous reprenons le chemin de la baraque.

 

Le 13 janvier

 

Ce matin là, 13 janvier, au petit jour, nous nous levons comme d'habitude et sitôt le café bu, je pars pour ma visite aux collets. Au retour la chance nous favorise : il y a un lapin au tableau de Desmottes. Cependant, il faut aller à la coupe pour chercher une charge de bois et pour cela je ne suis pas très fort. Lambert se décide à y aller avec Desmottes, et Lemaire qui rentre peu après, part pour les rejoindre lorsque je le vois rentrer ému. « Il y a un allemand dans la tranchée en haut », me dit-il. A ce moment Lambert et Desmottes rentrent. Je saute sur mon fusil et, accompagné de Desmottes qui s'est armé, nous nous glissons dans les petits sapins où Lemaire vient nous rejoindre. En effet ils sont deux dans une tranchée qui avait été creusée par un petit poste du 23e RIC ; s'ils viennent sur nous, nous faisons feu ; dans le cas contraire, nous les laissons aller. Au bout d'un instant nous les voyons sortir et prendre la direction de la route de Virton. Nous attendons un bon moment, puis ne voyant rien ni n'entendant plus rien, pensant qu'ils étaient là pour la chasse, nous rentrons à la baraque. La montre de Lambert marque midi, il est l'heure de faire à manger. Que faire ? le lapin ? Il est bien tard et nous avons faim. Je décide de faire des pommes de terre. « Je vais faire la vaisselle avec Lemaire, dit Lambert et Desmottes épluchera les pommes de terre ». J'étais donc assis dans le petit coin du poêle quand, tout à coup, nous entendons des pas. Sur l'instant, je pense que c'est Camille qui vient nous avertir que le danger est passé. Mais une violente poussée dans la porte et ces mots : « C'est ça soldats franzoses ? » Je tourne la tête ainsi que les camarades. Cinq fusils, baïonnettes au canon, sont braqués dans l'ouvert me de la porte. Un instant de silence, de surprise. Mes trois collègues sont devenus pâles. « Est-ce que vous tirez ? » je ne réponds pas. Lambert me consulte des yeux. Je hausse les épaules. Alors il répond : « Nous ne tirons pas ».

Voici mes cinq Allemands qui sautent dans la baraque et commencent à s'emparer de nos armes qui sont restées sur le lit, puis ayant réfléchi, celui qui parle français et semble être le chef du détachement nous fait sortir sous la menace des fusils, se mettent à quatre pas, nous font lever les mains ce que je fais de mauvaise grâce. Ils nous palpent les poches puis voyant que nous n'avons pas d'armes, ils nous offrent des cigares que je refuse pour mon compte. « Enveloppez le lapin pour moi », nous dit-il. Les sept fusils en main et le sac de cartouches, ils nous font sortir de nouveau. Heureusement qu'il fait sombre dans la baraque, la capote a échappé à leurs investigations mais le morceau de lard va rejoindre le lapin. Encadrés, ils nous emmènent jusqu'à la route de la Soye. Des coups de sifflets font rameuter de nombreux cyclistes : il y en avait un bataillon pour cerner le bois. C'est flatteur pour nous. Après un conciliabule, nos conquérants nous emmènent, les fusils sont arrimés sur les vélos ; Lambert et Desmottes en poussent chacun un. En qualité de caporal, je suis exempté de corvée sans doute ! Sur la route encaissée après la Soye, je me retiens pour ne pas envoyer une poussée dans les vélos et foncer dans les taillis ; mais je réfléchis que ce serait peut-être la mort pour mes camarades et je m'abandonne à mon sort. Passé le pont du chemin de fer, nous prenons la direction de Bellefontaine où notre arrivée attire les gens sur les portes. Un peu avant d'arriver à l'église, Marthe et sa sœur, les nièces de Gavroy, me font un petit signe et Marthe me dit quelques paroles indirectement. De sous ma pèlerine, je lui fais le geste de se taire, notre chef de détachement pourrait saisir des mots. Mais voici qu'un feldwebel nous saute dessus revolver au poing. Naturellement, il s'en prend à moi puisque je suis caporal, me menaçant il me demande : « Où sont vos camarades ? » Sans le quitter des yeux, prêt à lui sauter dessus plutôt que de me laisser tuer, je lui réponds : « Les voilà ! » - « Et les autres ? » - « Il n'y en a pas d'autres, les voilà », en montrant mes trois camarades de la main. - Vous mentez ! Où sont vos camarades ? » Je réponds de même. Toujours en agitant son revolver, il nous lâche après nous avoir dit : « Vous êtes des francs-tireurs, vous serez fusillés ». Nos gardiens nous emmènent au café où ils se commandent un café bien chaud sans nous oublier, puis ils font jouer de l'accordéon au frère de la patronne et se mettent à danser. Lambert demande un mouchoir à la patronne, et nous attendons bien au chaud que la charrette réquisitionnée nous emmène à Marbehan.

 

Une petite scène en passant : notre chef de poste dit à la patronne à l'instant où elle lui rend la monnaie : « vous devez dire pfennigs et non centimes ! » Enfin, voici la charrette garnie de paille et en route. Malgré moi, je pense à la charrette quittant la Conciergerie pour aller à l'échafaud. Nous voici arrivés à Marbehan, légèrement engourdis par le froid, et pourtant j'étais entraîné puisque dans le bois j'allais me baigner dans le ruisseau. Nous entrons au poste de police qui est installé dans un café. Le premier accueil est celui de la femme Boucq qui nous dit : « Ah ! vous voilà ». Je ne réponds pas et contournant la table, je m'assieds à côté d'elle mais ne lui adresse pas la parole. Je me méfie. En effet le tambour vient s'asseoir en face de moi et me raconte qu'il a servi à la légion, mais ne reste pas trop longtemps. La femme Boucq revient à la charge et me questionne. Je réponds comme si je ne la connaissais pas. Un officier entre et nous parle très bien en français et nous offre des cigarettes, un autre qui vient quelques instants après, ne nous sort que ces mots de consolation : « A la guerre, komme à la guerre, komme fous dites fous Messieurs les Vrançais ». Mais nos estomacs qui n'ont vu que les deux cafés du matin commencent à se réveiller ; quand vers les 5 h, on fait appeler la femme Boucq et son mari pour l'interrogatoire, je leur dis à voix basse : « Je ne vous connais pas ! ». Ils reviennent au bout d'un temps et c'est notre tour. On nous fait entrer d'abord Lambert et moi et nous voilà en présence d'un major assisté d'un adjudant et d'un interprète parlant admirablement le français. Il nous dit ensuite avoir été interprète dans un hôtel de Nice. Comme j'ai mon livret militaire sur moi, le major me questionne sur tout ce qu'il contient pour voir s'il est bien à moi : état- civil, matricule d'arme, heureusement que je connaissais tout cela. Il n'a pas l'air trop terrible, contrairement à l'adjudant qui veut que je lui montre sur la carte les endroits où j'ai passé et séjourné. Je lui dis qu'il n'y a que trois semaines que nous sommes ensemble. Enfin nous répondons aux questions suivantes

1 - A quelles batailles avez-vous pris part ?

2 - Quel Régiment ? Bataillon ? Compagnie ?

3 - Qu'avez- vous fait depuis le 22 août ?

4 - Comment vous êtes-vous nourris ?

5. - Où avez-vous eu vos effets civils ?

 

Aussi, quand après cela, ils nous tiennent quittes, c'est avec plaisir que nous nous apprêtons à sortir. Mais que vont dire nos deux jeunes ? Comme nous allons passer la porte, ils entrent. En passant devant eux, dans un souffle je leur dis : « Quinze jours ensemble ». Leur interrogatoire dure un peu moins longtemps. Sur le chemin du retour je leur demande si cela a bien marché ? S'ils n'ont pas eu trop peur ? Quoique impressionnés, ils ont bien tenu.

 

Nous voici de retour au poste. Nous reprenons nos places sur le banc. La femme Boucq engage de nouveau la conversation. Je continue à l'ignorer. Quoiqu'ils aient été dénoncés pour avoir ravitaillé des Français, je comprends leurs soucis ayant leurs deux filles à la maison.

 

Après un casse-croûte, nous avons l'autorisation d'aller nous allonger sur la paille. Mais bientôt celui qui nous a amené là, vient nous chercher et nous mène dans une pièce séparée. Pendant que nous sommes allongés essayant de dormir, il déguste notre lapin. Lambert tient absolument à converser avec : « il est bon le lapin ?- très bon, » puis ils parlent artillerie « C'est un bon canon que le 75 ? - oui ! » Mais l'artillerie allemande, c'était un secret, personne ne la connaissait. Si bien que je lui dis : « Albert, laisse-nous dormir, tu vois bien que tu n'auras pas raison ». Nuit assez bonne malgré l'incertitude de notre sort. Puis, au matin, nous partons à la gare de Marbehan prendre le train pour Arlon. Nous défilons en ville escortés de nos gardiens. Après avoir longé un grand mur, je vois où nous allons. Une grande porte-cochère : c'est la prison. Cellule n° l pour moi et Albert, n° 2 pour Lemaire et Desmottes. Régime malt le matin, le midi quelques pommes de terres arrosées d'un peu de lard, soir soupe à la raclure d'étal comme je la baptise ; le couchage est très bon. Je laisse le lit à Albert et me contente d'un matelas par terre. Nous sommes servis au guichet par un prisonnier de droit commun qui tire treize mois pour vol, la mode retournée. Moyennant finances, il nous apporte un peu de saucisse. Nous avons notre jeu de cartes que nous nous repassons et nous continuons nos parties de trois-sept. Plein air, vingt minutes tous les jours, le gardien ouvre toutes les portes mais il faut attendre l'ordre pour sortir, prendre la file indienne, c'est tout juste s'il ne faut pas mettre la cagoule. Quelle surprise ! L'équipe est là, presque au complet, il ne manque que le Marcel. Que peut-il être devenu ? Toutes ces manœuvres réduisent la sortie à dix minutes.

 

Comme toujours, il y a la note comique : le directeur de la prison est en cellule pour refus d'obéissance. Dans la cellule d'en face, nous entendons pleurer, taper, hurler ; irruption des gardiens, bourrades, un instant de calme, puis ces mots d'un voisin de cellule : « T'en fais pas Maria, c'est la guerre ! Maria c'est la voisine de la famille Boucq. Nous avons reçu la visite de trois prêtres Allemands qui sont venus nous voir, nous demander notre avis sur la guerre et nous avertir qu'il y aurait une messe dimanche. Le jour dit, le gardien vient ouvrir la porte : « Messe » dit-il, puis continue son tour. Tout le monde est parti, je reste seul dans la cellule, jette des coups d'œil dans le préau, puis appelle le gardien pour qu'il referme la porte, ce qu'il fait en maugréant ; comme je ne comprends pas, cela m'est égal : seul mon collègue, qui ne doit pas être de la même opinion, a le sourire.

 

Un matin, on nous fait sortir tous les quatre. Nous voici en ville. Où nous emmène t-on ? moment d'angoisse. Voici l'hôtel de ville, on nous fait monter au premier étage. Arrêt devant une porte sur laquelle nous lisons : Tribunal Militaire. Nous sommes introduits tous les quatre. Un oberst (colonel) assisté d'un adjudant. Un papier à la main que je reconnais, c'est notre interrogatoire de Marbehan. Nouvelle lecture et questions. Le monsieur n'a pas l'air commode et entre en furie quand je lui réponds que pour manger j'allais chercher des pommes de terre dans les champs. « Fous êtes un foleur, fallait pas mancher », me dit-il en sautant sur moi. J'allais lui répondre, alors j'aurai mangé de la m… quand le regard de Lambert arrête le mot sur mes lèvres. Il écume de colère et me lance des postillons, puis tout à coup se calme et va se rasseoir « Vous allez partir pour l'Allemagne, dit-il, vous serez mieux que dans les bois ; vous serez nourris comme les soldats, vous aurez des couvertures ! » Mais en nous-même nous aurions préféré ne pas y aller ! Puis il nous rend nos couteaux, mais mon couteau suisse a disparu, il était trop beau. Nous retrouvons nos cellules avec plaisir quoique nous commencions à perdre nos couleurs ; les cellules ne prennent l'air que par un vasistas.

 

Voici plus de deux semaines que nous sommes là. Un soir, nous venions de nous coucher quand une clé tourne dans la serrure. Un gardien ouvre la porte (aufstehen, offizier). « Qu'est-ce que cela veut dire ? dis-je à Albert, habillons-nous toujours, nous verrons bien ». Il revient, nous fais sortir Que vois-je devant moi ? Boucq et sa femme ! « Fais passer, dis-je à Albert, attention » Nous entrons dans le bureau. Le colonel est là avec l'adjudant interprète. Boucq et sa femme sont à gauche du bureau, nous à droite. Ce n'est pas sans un peu d'émotion que je me retrouve devant le colonel. Qu'avait-il bien pu se passer pour qu'il vienne à cette heure ? J'ai toujours crains pour nos amis de Gérouville. Le colonel fait relire par l'adjudant (un type gras à lard et d'aspect cossu) notre interrogatoire. Il y en a deux pages et demi. « C'est bien cela ? vous le reconnaissez ?- Parfaitement. Vous avez menti, Madame prétend vous avoir ravitaillé. Je ne connais pas Madame. » Mais Mme Boucp maintient avoir fait cela, en remuant la tête de haut en bas. Je nie encore puis voyant qu'elle veut absolument que je dise comme elle, je finis par dire que cette dame nous a donné deux ou trois fois quelques kilos de pommes de terre. Satisfaction du colonel qui fait rectifier à l'encre rouge nos précédentes déclarations. Puis nouvelle lecture et signature. J'aurai signé tout ce qu'il voulait et puis, Mme Boucq était satisfaite.

 

Profitant de ce que le colonel est occupé, l'adjudant passe devant nous et nous dit à voix basse : « Vous avez bien fait de ne pas dire la vérité ». Puis le colonel nous annonce que nous allons partir incessamment pour l'Allemagne. J'ai hâte que ce jour arrive, de peur qu'il ne survienne encore quelque chose pouvant compromettre les gens qui nous ont rendu service.

 

Enfin, le 5 février, nous quittons la prison et prenons le train à destination de Luxembourg où nous déjeunons dans les baraquements de pain et de saucisse ; puis nous passons sur le quai où nous côtoyons des civils. Sans nos gardiens nous pourrions nous prendre pour des touristes. Le train arrive et nous montons, toute notre ancienne équipe, dans des compartiments réservés. Dommage de ne pas être libres car le pays est magnifique. Bientôt nous entrons en Allemagne et nous nous arrêtons à Trèves où l'on nous enferme dans un garage à la caserne d'artillerie pendant que nos convoyeurs vont déjeuner mais nous, nous attendons. A une heure de l'après-midi, nous reprenons le train. Le soir, vers 8 h, nous faisons halte dans la gare de Coblentz où l'on nous donne une assiette d'orge avec du mouton. Puis nous allons dormir. Nous trouvons là, des tirailleurs algériens blessés à Charleroi et au Chatelet. Au matin, nous prenons le train et descendons à Limbourg. Nouvel arrêt dans les baraques de la gare, où nos gardiens nous repassent à d'autres. Celui qui est là essaie de nous dire quelques mots puis nous annonce que le camarade qui va le relever « Bien parler Français » dit-il. En effet, à peine arrivé, celui-ci nous déclare : « England capout, compris ?  Soupe marin Allemand ». Il nous dessine sur la table la carte d'Angleterre en l'entourant d'un cercle, soupe-marin, plocus, England capout. Nous approuvons avec un petit sourire et le parler et le plan. Mais, il nous faut repartir. Encore un petit voyage et nous arriverons au terme. Wetzlar sur Lahn. Nous descendons. Sortie de la gare. Ayant besoin, je demande à y aller mais en rejoignant le groupe, un officier me tombe dessus. De ce qu'il me raconte je ne comprends que le mot de franc-tireur. Encore un nerveux de l'arrière. Une côte se présente devant nous. Nous allons faire payer cela à nos gardiens, ces landsturm sont tous de gros pleins de bière. Nous prenons le pas accéléré, si bien qu'au bout d'un instant, ils sont en sueur et nous demandent grâce. En haut de la côte, voici le camp : des enceintes de barbelés, puis des baraques. En passant près de la Küche (cuisine) un sous-officier nous interpelle en excellent français : « Qu'est-ce que c'est que ces chinois là ! » C'est un lorrain.

 

Nous voici au bout de notre voyage et l'angoisse nous étreint. Quelle va être notre vie. Cet inconnu qui nous attend ! Que sera t-il ?  Depuis notre capture, seul nous restera le souvenir de cette belle vallée de la Moselle qui aurait eu beaucoup plus d'attraits si nous ne l'avions parcourue sous l'œil vigilant de nos gardiens.

 

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[1] Lahage

[2] Thonne-la-long.