DOCUMENTS POUR SERVIR A L'HISTOIRE

 

DE

L'INVASION ALLEMANDE

 

DANS LES PROVINCES

 

DE NAMUR ET DE LUXEMBOURG

 

 

PUBLIÉS PAR

 

 

LE CHANOINE JEAN SCHMITZ et Dom NORBERT NIEUWLAND

 

SECRETAIRE DE L'EVÊCHÉ DE NAMUR              DE L'ABBAYE DE MAREDSOUS

 

 

OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE

 

 

 

SEPTIÈME PARTIE

 

(TOME VIII)

 

 

 

LA BATAILLE DE LA SEMOIS

ET DE VIRTON

 

 

 

BRUXELLES - PARIS

LIBRAIRIE NATIONALE D'ART ET D'HISTOIRE

G. VAN OEST & Cie ÉDITEURS

 

1925

 

 

 

Page 44

 

II. SUR LE FRONT DU VIe CORPS LE SAMEDI 22 AOUT

 

1. - La 11e division : Le Combat de Rossignol.

 

§ 1. - Avant le Combat.

 

La grande forêt de Chiny et de Neufchâteau encadre en partie la commune de Rossignol et forme autour d'elle un hémicycle de verdure. Une route de l'Etat, allant de Marbehan vers Florenville, traverse le village de l'est à l'ouest, tandis que la route provinciale de Tintigny à Neufchâteau le coupe du sud au nord. Cette route enjambe la Semois sur un pont de pierre à Breuvanne, à 3 kilomètres au sud de Rossignol.

Tout le village, qui en 1914 comptait 950 habitants, se trouvait massé en une seule agglomération autour de l'église et du château, à part deux maisons seulement situées quelque peu à l'écart. L'une au nord, près de la chapelle Sainte-Anne, l'autre sur la route de Marbehan, au moulin de la Civanne, affluent de la Semois.

Mais cela, c'est le passé. Car, de ce coquet village, les hordes teutoniques n'ont fait qu'un amas de cendres, incendiant 72 maisons, ne laissant aux veuves et aux orphelins que des yeux pour pleurer les 112 victimes lâchement assassinées.

 

En apprenant la violation de la Belgique par les troupes allemandes, la population de Rossignol bien qu'indignée resta néanmoins calme et attendit les événements. Les comtesses van der Straten-Ponthoz, occupant le château, prirent aussitôt les mesures nécessaires pour transformer celui-ci en ambulance[1].

Dès le 6 août, dans l'après-midi, on vit arriver les premiers cavaliers français. C'étaient des détachements des 28e et 30e dragons, accompagnés de cyclistes du 4e groupe. Ils appartenaient à la 4e brigade de dragons[2], commandée par le général d'Urbal, qui avait franchi la frontière belge le matin même, venant de Montmédy et avait mission de reconnaître les forces de l'ennemi et ses dispositifs.

Le 8 août arrive par une pluie battante le 4e hussards, formant avec le 2e, la 4e brigade légère commandée par le général Riquichot. Celui-ci s'installe au château et s'emploie à rassurer la population, tandis que ses cavaliers, notamment le 3e escadron, entrent en contact avec l'ennemi, dans la direction de Vance.

Le lendemain, dimanche, des patrouilles sont envoyées en reconnaissance dans la région de Thibésart - Anlier, ainsi que du côté d'Habay.

Les hussards cantonnés à Rossignol se retirent le 10 vers Les Bulles et Jamoigne, le gros de la division s'installant à Florenville[3].

Le 11 août, les premiers éclaireurs allemands se montrèrent du côté de la Civanne, mais ce ne fut que le lendemain que deux d'entre eux traversèrent le village.

Le 13, une patrouille de quatre uhlans déboucha par la forêt. Elle s'arrêta au milieu de la localité chez Mme Gravisse-Dewez, commerçante, et s'en retourna sans inquiéter personne.

Le samedi 15 août, de grand matin, deux soldats firent irruption dans l'église, ayant reçu d'un officier l'ordre d'enlever le drapeau belge hissé au clocher. Ces soldats faisaient partie d'un détachement qui ne tarda pas à disparaître, une patrouille française l'ayant surpris et ayant tiré dessus.

Le lundi 17, les choses commencèrent à prendre une tournure plus tragique. Un officier allemand arrive de Tintigny avec une cinquantaine d'hommes pour rançonner le village. A cet effet il prend quatre otages[4], fait irruption dans le presbytère et y perquisitionne. Le vieux curé, l'abbé Ch. Hubert, âgé de 78 ans, est sommé de déclarer s'il détient des armes; il répond qu'il a un vieux revolver inutilisable, gisant depuis plus de trente ans sur sa bibliothèque. Les Allemands s'emparent de cette arme toute rouillée et couverte de poussière. Le vénérable prêtre est collé au mur et insulté; on lui annonce qu'il va être fusillé, et on le conduit dehors. C'est alors qu'intervient heureusement un habitant, M. Rouy, armurier. Il parvient à démontrer à l'officier qu'on ne peut tirer avec le revolver saisi. Le curé est enfin délivré.

Le lendemain, les soldats reviennent pour enlever vivres et fourrages et confisquer la caisse communale, A la mairie se trouvaient rassemblées toutes les armes des particuliers; deux habitants, Jules Gravisse et Gustave Rouy, furent réquisitionnés pour les porter à Tintigny.

Le mercredi 19, nouvelle irruption et nouvelles réquisitions, C'est ce jour-là que fut commis le premier crime. Deux soldats se présentent à la maison de Jules ANDRÉ, 57 ans, et lui demandent des oeufs. « J'ai tout donné », répond André. Furieux, un des soldats abat le malheureux d'un coup de fusil[5].

Le 20 août, tandis que la 9e division de cavalerie marche sur Neufchâteau, le 24e dragons reçoit ordre de masquer le mouvement, en faisant face à Arlon sur le front Rossignol - Bellefontaine. L'escadron Lestrange a la garde de Termes avec vue sur la plaine et la lisière de la forêt. Plusieurs rencontres ont lieu avec des patrouilles ennemies. Dans l'une d'elles, un lieutenant allemand du 2e escadron du 14e régiment de hussards est tué à la « Croix du Sergent », et son ordonnance, Hugo Meisner, blessé, est soigné à l'ambulance du château et de là conduit sur Marbehan par Auguste Farinelle.

Le vendredi, de nombreux éléments de la 3e division de cavalerie allemande passèrent à Rossignol de 11 heures à 13 heures venant de Houdemont - Rulles par Orsainfaing, et se rendant dans la direction de Les Bulles - Jamoigne. Ils s'y heurtèrent à des unités françaises du 12e corps (notamment au 100e  R. I.) et repassèrent par Rossignol au milieu de l'après-midi. Seuls, une centaine de cavaliers demeurèrent dans le village qu'ils occupèrent la nuit du 21 au 22 Ils en seront délogés le samedi matin par l'avant-garde du corps colonial.

 

2. - Les préliminaires du combat.

 

Nous avons vu que le samedi, 22 août, de grand matin, alors que le VIe corps silésien était arrivé dans la région Thibésart - Léglise, et s'apprêtait à continuer sa marche vers Neufchâteau, il changea tout d'un coup de direction et obliqua vers le sud. En effet, à 5 heures du matin, le général von Pritzelwitz donna ordre à la 12e division de se rendre de Léglise, où elle cantonnait, vers Rossignol, tandis que la 11e division, opérant une marche parallèle, prendrait la route de Thibésart à Tintigny.

Les sceptiques, paraît-il, appréhendaient que cette marche vers le sud ne fût un coup en l'air, mais ils, allaient bientôt savoir à quoi s'en tenir. A peine l'avant-garde de la 12e division fut-elle arrivée à la sortie de la forêt, à 7 h 40[6], que des coups de feu éclatèrent et qu'une violente bataille s'engagea. Elle devait durer toute la journée et ne cesser qu'à la nuit tombante. L'histoire l'enregistrerait sous le nom de Combats de Rossignol – Saint-Vincent.

Pour plus de clarté, nous étudierons séparément l'activité, pendant celle journée, des deux divisions allemandes du VIe corps, d'autant que leur action, bien que combinée, eut un champ nettement déterminé et séparé. La 11e division, commandée par le général Chales de Beaulieu, opéra uniquement sur le territoire de Rossignol et de Termes, alors que la 11e division, commandée par le général von Webern, se battit aux environs de Tintigny, Saint-Vincent et Bellefontaine.(voir fig. 20 situation des belligérants le 22 août 2014 à la bataille Rossignol-St-Vincent-Bellefontaine)

Le général von Pritzelwitz et son Etat-Major se tinrent pendant toute la journée à Orsainfaing.

Avant de pousser plus avant l'histoire du combat de Rossignol, voyons le motif qui avait déterminé l'Etat-Major du VIe corps à changer de direction et quel était l'ennemi qu'il allait rencontrer.

Rappelons-nous qu'en quittant Thibésart, le général von Webern avait dit au curé de l'endroit : « Les Français sont à Saint-Vincent ». Il ne se trompait pas. A la suite de l'ordre reçu du général en chef Joffre, le soir du 20 août, de prendre l'offensive dans les Ardennes belges, le générai de Langle de Cary, commandant la 4e armée française, fil avancer en direction générale de Neufchâteau, ses six corps, qui se trouvaient sur les deux rives de la Chiers[7] entre Sedan et Montmédy.

Le 21 août, sur plusieurs points de son itinéraire, la 4e armée avait franchi la frontière belge.

Nous ne nous occuperons ici que du « Corps colonial », le seul qui ait pris part aux combats de Rossignol - Saint-Vincent. Ce corps, commandé par le général Lefèvre, comprenait deux divisions et une brigade indépendante.

La 3e division formait la droite du corps colonial, en contact avec le 2e corps d'armée. La 1re brigade, qui fournissait l'avant-garde, quitta Chauvency-le-Château, sur la Chiers (ouest de Montmédy), le 21 au matin. Le 1er RIC. pénétra en Belgique par Sommethonne, et, passant par Meix devant Virton et La Soye, il arriva dans la nuit à Saint-Vincent que les Allemands venaient à peine de quitter. Le 2e RIC. n'atteindra le 21, à 13 heures, que Gérouville, ainsi que le 2e Régiment d'artillerie coloniale, où tous deux ne se reposeront que quelques heures,

La 3e brigade franchit en partie seulement la frontière belge le vendredi soir. Le 3e RIC. cantonne à Limes (Belgique) et le 7e RIC. à Breux (France).

La 5e brigade indépendante (non endivisionnée) qui est en liaison à Villers-devant-Orval avec le 12e corps d'armée, reçoit ordre, le 21 au soir, de se porter dans la direction de Jamoigne.

Enfin, toute la 2e division d'infanterie coloniale formant réserve d'armée, cantonne le 21 à Baalon (ouest de Montmédy), et le lendemain dépassera à peine Jamoigne[8].

L'ordre du corps d'armée colonial pour le 21 août est daté du 21 à 22 h 30. En deux colonnes, le corps doit se porter sur Neufchâteau : la 3e division, à droite, prendra la route de Saint-Vincent, Breuvanne, Rossignol, Les Fossés (où elle doit passer à 9 heures), tandis que la 5e brigade, à gauche, ainsi qu'un groupe d'artillerie et un peloton de cavalerie, atteindra le même objectif par Jamoigne, Les Bulles, Suxy, Montplainchamps. La 2e division suivra la 5e brigade, et demeurera en réserve à Jamoigne.

Le bulletin de renseignements, qui accompagnait cet ordre, déclare que le corps colonial n'a en face de lui que des patrouilles de cavalerie ennemie appartenant aux 3e et 8e divisions allemandes[9] qui s'étaient fait battre les jours précédents dans des reconnaissances du côté de Jamoigne[10]. En effet, à celle heure, le général de Langle de Cary ne pouvait se douter que son mouvement modifierait celui de l'ennemi, et que la 3e division du corps colonial aurait à se mesurer avec le VIe corps allemand, qui l'aurait devancé dans la forêt de Neufchâteau et allait en déboucher au nord de Rossignol.

Mais, avant de voir les adversaires aux prises, retournons une dernière fois en arrière et tâchons de pénétrer les intentions du commandant de la Ve armée allemande dont le Quartier-Général est établi à Thionville.

Toute la semaine du 15 au 21 août se passa, sans que la 3e division de cavalerie, sous les ordres du général von Unger, réussit à connaître les desseins du Haut-Commandement français. Les renseignements par avion avaient également fait défaut par suite du temps sombre. La progression du bataillon de chasseurs d'Oels n°6 dans la direction de Jamoigne et d'Izel ne changea guère la situation et toute la région de Florenville resta enveloppée d'obscurité.

Or, sur ces entrefaites, l'attaque décidée sur Longwy forçait l'aile droite de la Ve armée allemande, c'est-à-dire les Ve et XIIIe corps à s'infléchir vers le sud-ouest pour encercler la place forte par le nord, tandis que le VIe corps de réserve et le XVIe corps la prendraient par le sud-est. Le Ve corps quittant la région d'Etalle - Chantemelle, où il était arrivé, avait à marcher dans la direction de Virton - Ethe, laissant ainsi à découvert tout son flanc droit et creusant un vide toujours plus considérable entre lui et la IVe armée, celle du duc de Wurtemberg, qui marchait sur Neufchâteau. C'est alors que le 21 au soir, l’Etat-Major du Ve corps dépêcha le capitaine Wachenfeld auprès du commandant du VIe corps pour solliciter son appui. Ce ne fut pas sans peine que l'estafette atteignit le général von Pritzelwitz à Thibésart, et il obtint de lui l'assurance que tout le VIe corps, se détachant en quelque sorte de la IVe armée, viendrait prêter main-forte à l'aile droite de la Ve armée, en obliquant vers le sud, et en marchant sur Rossignol et Tintigny. Le mouvement s'effectua à partir de 5 heures du matin et c'est ainsi que, vers 7 h 30, alors que l'avant-garde française pénétrait dans la forêt de Neufchâteau, elle s'y heurta à l'avant-garde allemande. Ce n'étaient pas seulement des patrouilles de cavalerie, comme on le lui avait laissé entendre, que la 3e division du corps colonial allait rencontrer, mais tout le VIe corps silésien.

 

3. - Les premiers coups de feu.

 

Bien que la veille la 3e division du corps colonial eût marché durant presque tout le jour et qu'elle ne fût arrivée que fort tard le vendredi dans ses cantonnements, le samedi, 22 août, dès l'aube, elle se remit en marche[11] s'avançant en une seule colonne de Gérouville sur Neufchâteau, tandis que, à sa gauche, la 5e brigade, par Les Bulles et Suxy, suivait une route parallèle et distante de moins de 10 kilomètres. A droite, une division du 2e corps devait marcher sur Léglise par Bellefontaine et Tintigny, ce qui l'eût conduite, vers 8 heures, à moins d'une lieue de Rossignol que la 3e division coloniale devait atteindre vers 7 heures.

A 6 h 30, l'avant-garde de la 3e division - un demi-escadron du 6e dragons, les trois bataillons du 1er colonial, une batterie du régiment traversait la Semois sur le pont de Breuvanne, tandis que le gros de la division, à trois kilomètres en arrière, arrivait à Saint-Vincent. C'est là que le général Lefèvre, commandant le corps d'armée, rejoignit le général Raffenel, commandant la division, et rédigea les ordres pour la journée. On allait cantonner à Neufchâteau. Et, tandis que le général Lefèvre regagnait en automobile son poste de commandement, le général Raffenel reprenait à cheval la route de Breuvanne.

Le général Montignault, chef de la 1er brigade, était avec l'avant-garde qu'il commandait. Le 3e chasseurs d'Afrique[12] avait reçu ordre de s'intercaler entre l'avant-garde et le gros de la division jusqu'à la sortie du bois, à hauteur de Les Fossés, après quoi il devait précéder la division dans la direction de Neufchâteau.

Le général Rondony, commandant la 3e brigade, était en tête du gros qui comprenait : un demi-escadron du 6e dragons, le 2e colonial (moins deux compagnies), la compagnie du génie, l'artillerie divisionnaire (moins la batterie accompagnant l'avant-garde), le 3e colonial, l'artillerie de corps encadrée par le 7e colonial, enfin, les trains.

Tandis que la colonne d'avant-garde de la 3e division coloniale marche sur Rossignol par le sud, le 3e chasseurs d'Afrique rallie par l'ouest[13]. Il a quitté Valansart à 6 h. et a traversé Jamoigne et Termes. Aux abords de Rossignol, le lieutenant de Faure, qui se trouve en tête, a déployé ses cavaliers en fourrageurs et est reçu à coups de fusil tirés à la lisière du village. L'officier est grièvement blessé et une patrouille du 2e escadron poursuit les cavaliers ennemis qu'elle met en fuite[14].

Sur ces entrefaites débouche à Rossignol l'avant-garde de la 3e division qui, malgré les avertissements donnés par les habitants, au sujet de la présence de l'ennemi dans les environs, traverse le village et marche résolument vers la forêt. Le 3e chasseurs d’Afrique prend alors sa place dans la colonne, derrière le 1er régiment colonial.

Il était 7 h 30 environ, lorsque quelques coups de feu partirent d'un petit bois à l'ouest de la route. Croyant toujours avoir affaire à quelque groupe détaché, le 6e dragons, à la suite du 3e bataillon (commandant Rivière) du 1er RIC. qui poursuit l'ennemi, s'engage dans les bois.

Le 2e bataillon (commandant Bertaux-Levillain) du 1er colonial, y arrivait peu après. Cependant, à moins d'un kilomètre de la lisière, les dragons sont arrêtés par une vive fusillade et obligés de mettre pied à terre[15] . L'infanterie intervient et, se déployant en tirailleurs de chaque côté de la route, marche délibérément en avant. Mais elle se heurte presque aussitôt à des tranchées dissimulées dans la forêt et défendues par de l'infanterie avec des mitrailleuses.

 

4. ‑ La mêlée sanglante dans la forêt.

 

La route qui va de Rossignol à Neufchâteau et sur laquelle s'est engagée la 3e division coloniale traverse la forêt sur un parcours de 5 kilomètres, débutant par 1500 mètres en montée. Le sommet de celle côte, d'où les troupes dissimulées dans les bois découvrent un vaste horizon, est un endroit propice pour la défense. C'est celui qu'avait choisi l'avant-garde de la 12e division allemande, composée du régiment d'infanterie n°157 et de la 2e compagnie du 6e bataillon de pionniers.

Une lutte très violente s'engage; les tranchées les plus avancées sont enlevées à la baïonnette et les balles françaises font de sérieux ravages dans les rangs ennemis. Le chef de l'avant-garde allemande, le major Jahn, ainsi que le capitaine Pohlenz, du 157e, tombent pour ne plus se relever. Le capitaine Heskamp, chef de la compagnie du génie, est mortellement atteint. Mais le 2e bataillon du 1er RIC. exposé à des feux d'enfilade subit, lui aussi, des pertes sensibles[16]. Il y a un moment d'hésitation; c'est alors que les clairons sonnent la charge, et que le lieutenant-colonel Vitart, quoique blessé, se précipite en avant.

Le général Montignault et le colonel Guérin entrent à leur tour dans la forêt et y entraînent le 3e bataillon (commandant Rivière) qui, grâce à l'énergie de son chef, rétablit le combat et s'efforce de contenir à l'ouest l'ennemi qui semble vouloir déborder de ce côté. Le 1er bataillon (commandant Quinel) est entré dans la mêlée, de sorte que tout le 1er colonial est engagé. Il n'y a bientôt plus à l'avant-garde aucune troupe fraîche disponible et l'on apprend que les trois chefs de bataillon sont tombés et, avec eux, beaucoup d'officiers et de soldats.

Un peu après 9 h, le général Montignault rejoint le général Raffenel, arrivé jusqu'à l'entrée de la forêt, et lui montre la nécessité d'appuyer en toute hâte le 1er colonial. Aussitôt, le général divisionnaire envoie au général Rondony, qui est arrivé à Rossignol avec le gros des troupes, l'ordre de porter le 2e colonial dans la forêt. Pour ne pas laisser la cavalerie et l'artillerie sans soutien, le général Rondony obtient de garder auprès de lui, à Rossignol, le bataillon Rey, tandis que le bataillon Richard, à droite, le bataillon Wehrlé, à gauche, gagnent la forêt, d'où reviennent de longues files de blessés.

Vers cette heure, le 63e régiment allemand, obliquant vers l'ouest, marche sur Termes, suivi de trois batteries du 57e régiment d'artillerie de campagne qui essayent de s'établir sur les crêtes (côte 363). Mais le colonel Guichard-Montguers qui veille, s'est rendu compte du danger, et, avant que l'ennemi n'ait achevé sa mise en batterie, fait ouvrir le feu à 1300 mètres. Les artilleurs allemands abandonnent canons et caissons qui sont bientôt rendus inutilisables, grâce au tir à obus explosifs.

Un autre danger, plus sérieux encore, menace la division coloniale d'un encerclement, empêchant tout secours de lui parvenir. Le pont de Breuvanne était le seul moyen d'accès à Rossignol pour les troupes françaises ; or, voilà que vers 10 heures, l'artillerie ennemie tirant d'Harinsart a ouvert le feu sur ce pont, que trois groupes de l'artillerie divisionnaire viennent encore de franchir au milieu des éclatements de shrapnells. Le général Raffenel, mis au courant de cette canonnade sur sa droite, se demande avec inquiétude si sa 3e division n'était pas en l'air, complètement découverte et menacée d'être prise de flanc.

De fait, le 2e corps d'armée, qui devait couvrir la droite du corps colonial était parti avec trois heures de retard et n'avait pu déboucher de Bellefontaine sur Tintigny, où l'ennemi l'avait précédé. Et c'est ainsi qu'au sortir de Saint-Vincent, vers 9 h 30, le 3e colonial avait été pris sous le feu de l'artillerie allemande et n'avait pu progresser dans la direction de Rossignol, sauf un bataillon, le troisième (commandant Mast), qui, au pas de course, avait pu franchir encore le pont de Breuvanne. Le 7e colonial avait pris position à l'est du village de Saint-Vincent, pour protéger l'artillerie de corps et parer à un mouvement tournant de l'ennemi. Et c'est ainsi que la 3e brigade, moins un bataillon, se trouva engagée, à l'insu du général Raffenel et du général Rondony lui-même, dans un combat distinct de celui de Rossignol.

Comme nous venons de le dire, à peine les sections du bataillon Mast, du 3e colonial, ont-elles franchi le pont de Breuvanne, que celui-ci est balayé par la mitraille allemande.

Pour traverser la rivière maintenant, il faudrait faire un détour de plus de 3 kilomètres à l'ouest, jusqu'au village de Termes, bientôt occupé par l'ennemi. En fait, aucun autre élément de la division ne passera plus la Semois; et des cinq escadrons, des sept bataillons, et des trois groupes qui sont à Rossignol, attendant toute la journée un secours qui n'arrivera pas, bien peu de survivants réussiront à se dégager.

Il est environ 11 h. Dans la forêt, les cinq bataillons engagés, malgré les pertes terribles, tiennent toujours tête à l'ennemi, tandis que le bataillon Rey s'est établi en soutien en avant de Rossignol. Derrière ce repli, les éléments les plus éprouvés du 1er colonial viennent se reconstituer ; la compagnie du génie a l'ordre de préparer la mise en état de défense du village, pour servir d'appui le cas échéant ; au sud, l'artillerie cherche des positions pour soutenir au besoin le recul de l'infanterie, car elle ne peut être directement utile dans un combat en forêt ; le régiment de chasseurs d'Afrique est venu se former en colonne d'escadrons à l'est de la route, avec mission de protéger l'artillerie. Le général Raffenel a établi son poste de commandement à la sortie sud de Rossignol, près du bois du château.

Peu de temps après, une salve de fusants éclate au-dessus de l'Etat-Major de la division. La direction est du tir ne laisse plus de doute; de ce côté donc, l'encerclement se resserre de plus en plus. C'est alors que le colonel Costel prend la résolution de tenter une attaque par Breuvanne. Le régiment, moins le 3e escadron (capitaine Chanzy), chargé de protéger l'artillerie plus au nord, s'ébranle au galop vers le sud et arrive ainsi avec beaucoup de difficultés et de sérieuses pertes jusqu'au pont de la Civanne, sur la route de Breuvanne. Là, les chasseurs sont accueillis par de violents feux de mitrailleuses et d'infanterie; le régiment néanmoins pénètre dans Breuvanne. Le lieutenant Freyssenge, envoyé en reconnaissance vers Saint-Vincent, rend compte bientôt que la direction du sud est devenue impraticable. Le colonel décide alors de battre en retraite par la ferme du Mesnil. Le 1er escadron est chargé de protéger cette retraite. Celui-ci, après avoir tenu l'ennemi en respect pendant un certain temps, se retire à son tour, mais, arrivé à la ferme du Mesnil, il tombe sous un feu intense de mitrailleuses venant de l'ouest, cette fois. Les pertes sont sensibles et les rares survivants n'auront d'autre ressource que de retourner à Rossignol[17], où ils tomberont le soir aux mains de l'ennemi avec le 3e escadron, dont le peloton Bidault seul parviendra à sortir du cercle de feu[18] ; il ralliera dans la direction de Pin et rejoindra le gros du régiment, le lendemain, à Villers-devant-Orval.

 

§ 5. - La défense du village.

 

Petit à petit cependant, les débris des cinq bataillons engagés dans la forêt se replient sur Rossignol, tenant toujours en respect l'ennemi qui n'ose encore se montrer en terrain découvert. Le 2e bataillon (commandant Wehrlé) du 2e colonial est à gauche de la route. Le 1er (commandant Richard) résiste à droite, sur les hauteurs de la chapelle Sainte-Anne. Le 3e enfin (commandant Rey) s'accroche au terrain près de l'usine Hurieaux. Le 3e bataillon (commandant Mast) du 3e Colonial, le seul dont dispose le général Rondony, prolonge à droite le bataillon Rey.

Mais, malgré l'esprit de sacrifice, poussé jusqu'à l'héroïsme des braves « marsouins », il faut lâcher du terrain, et, vers 14 heures, les Allemands sont décidément maîtres des bois.

Ce ne fut pas sans peine. « Dans un combat qui dura des heures entières, dit la relation allemande, la forêt engloutit les compagnies » L'avant-garde ennemie et le régiment d'infanterie n°157 étant entièrement épuisés, au commencement de l'après-midi le général Chales de Beaulieu, commandant la 12e division silésienne, fit engager le 62e et bientôt le 23e régiment. Ceux-ci n'avancèrent que bien lentement et au prix de fortes pertes.

Tout en poursuivant le combat de front, les Allemands s'infiltraient sous les bois qui forment un arc de cercle autour de Rossignol et, par l'ouest et l'est à la fois, cherchaient à déborder les Français.

Le 63e régiment, refoulé le matin au nord de Termes, était enfin parvenu à s'accrocher définitivement à la côte 363 et là, l'infanterie et l'artillerie, combinant leurs efforts, soutinrent un combat acharné, qui de part et d'autre fut très meurtrier.

A partir de 15 h, le feu de l'artillerie allemande, concentré sur le village, devient effroyable. Les batteries françaises ripostent, mais obligées de répondre à des coups qui leur arrivent de front, sur les deux faces et par derrière, leurs pièces sont réduites à pivoter sur place pour tirer dans toutes les directions.

Vers 16 h 45, le commandant Rey rassemble vers le parc du château ce qui reste de son 3e bataillon du 2e RIC., des isolés des 1er et 2e bataillons, ainsi que quelques débris du 1er et du 3e RIC., et tente une percée vers Orsainfaing. Mais ces éléments pris sous le feu de l'artillerie et des mitrailleuses ennemies, arrêtés à tout bout de champ par des clôtures de fil de fer qu'ils ont peine à franchir, décimés, débandés, s'éclaircissent de plus en plus. Le sous-lieutenant Croizé, porte-drapeau du 1er colonial, qui accompagnait ce groupe de braves, se dirige vers la Civanne, mais est tué en traversant la route. Le sergent Thiry recueille le drapeau et rencontre le commandant Rey, gravement blessé. Celui-ci garde la croix du drapeau, en remet la cravate au capitaine Paris de la Bollardière et ordonne au sergent d'enterrer l'emblème sacré[19]. Le drapeau du 2e colonial échappa également aux mains de l'ennemi[20]. Le colonel Guérin, qui avait suivi le premier groupe du côté de la Civanne, rebroussa bientôt chemin et s'échappa par le sud-ouest, du côté de Jamoigne.

La relation française est sobre de détails au sujet de celle tentative de percée du côté d'Orsainfaing. Le journal de marche du 1er RIC. dit que quelques centaines d'hommes réussirent cependant à traverser les lignes ennemies du côté d'Ansart et rallièrent par les bois de Bellefontaine[21], tandis que le colonel Guérin avec seulement quelques hommes était rentré la nuit même « par un autre itinéraire ».

 

Le récit qu'en a fait le capitaine von Mutius, dans son ouvrage Die Schlachl bei Longwy, est davantage circonstancié et mérite d'autant plus d'attirer notre attention qu'il est à peu près unique dans l'histoire de la grande guerre. « Vers 15 h, des unités d'infanterie qui passèrent le ruisseau de la Civanne, près de Mesnil, menacèrent de cerner l'aile droite. La tentative ennemie fut arrêtée par la batterie Materne du 42e régiment d'artillerie de campagne qui tournait dans le feu. Mis en déroute, l'assaillant se retira sans ordre vers l'est. Il rencontra, près d'Orsainfaing, le Quartier Général du VIe corps d'armée et sa compagnie de garde, la 10e (de Bülow) du 11e régiment de grenadiers. Supérieur en nombre, il ne parvient cependant pas à l'emporter, subit de fortes pertes, se jette dans Harinsart, où 195 hommes se rendent à la compagnie qui se jette sur eux. Le dernier reste parvient jusqu'à Etalle et surprend à 18 heures, à cet endroit, le Quartier Général du Ve corps. Après un court combat, plus de 150 hommes furent faits prisonniers par ceux des nôtres qui se trouvaient là, c'est-à-dire des gardes d'écurie, des aviateurs et des officiers de l'Etat-Major[22] »

Sous un bombardement d'enfer, le général Raffenel organise la défense du village. Un premier centre de résistance, le plus important, comprend Rossignol et le bois du château, sous les ordres du général Rondony. Un autre est constitué par un petit bois plus au sud (bois Pireaux) où se tient le général Montignault. Entre les deux, aux abords de la route, l'artillerie tire sans arrêt. Ses ordres donnés, le général Raffenel s'éloigne avec son chef d'Etat-Major, vers le sud, dans l'espoir peut-être de chercher le secours qui n'arrive pas. En cours de route, le commandant Moreau est blessé. Le général continue seul et réussit à traverser la Semois. Des éléments du 3e RIC. le virent encore une dernière fois à l'ouest de Breuvanne. Il doit y avoir été tué au lieu dit « Les Douze Jours »[23].

Deux Pièces de 75 ont été mises en batterie sur le promontoire qui, adossé au bosquet du château, surplombe la route de Breuvanne. Ceux qui les ont amenés là sous un bombardement intense, sont le commandant Chérier et le lieutenant Psichari, le petit-fils de Renan, « belle âme de soldat, modèle de devoir », a écrit de lui son colonel. Le commandant est bientôt mortellement atteint. Le lieutenant Psichari le conduit au Poste de secours et il revient à sa pièce au milieu des projectiles qui se croisent; on le voit le chapelet en mains : soudain, il tournoie sur lui-même et s'abat, tué net par une balle à la tempe.

Ce ne sont pas les seules victimes. Celui qui était l'âme de la défense et qui, par son endurance et sa crânerie, galvanisait tous les cœurs, le général Rondony, disparaît mortellement atteint[24]. Autour de lui tombent l'un après l'autre le général Montignault, grièvement blessé, le colonel Gallois et le commandant Wehrlé, tous deux tués ; les commandants Mast et Rey, blessés.

Cependant, les derniers officiers et soldats survivants ne veulent pas s'avouer vaincus. L'artillerie tire toujours, et le colonel Montguers tombe blessé au milieu du 1er groupe. La résistance devient chimérique. L'ennemi qui tient maintenant Breuvanne, Mesnil et Termes, arrive de tous les côtés à la fois - son infanterie couronne les crêtes. La nuit tombe déjà, qu'on se bat encore, mais ce sont les derniers spasmes de l'agonie[25]. Les artilleurs ont tiré leurs derniers obus, ils retirent la culasse des canons, puis abattent leurs chevaux. L'ennemi ne trouvera que des caissons vides, et ne pourra guère utiliser le matériel qu'il capture.

Le silence peu à peu se fait sur ce champ de bataille, où agonisent tant de coloniaux. C'est à peine si, à la faveur de l'obscurité, quelques centaines d'hommes pourront s'échapper. Les autres : un général, trois colonels, une centaine d'officiers et plus de cinq mille hommes, dont un grand nombre de blessés, tomberont aux mains de l'ennemi. Mais, dans une lutte inégale, ils viennent de sauver l'honneur et aucun de leurs glorieux drapeaux ne sera prisonnier.

« Je proclame bien haut, a dit le général Montignault, que l'héroïsme, la bravoure, l'esprit de sacrifice, le mépris du danger dont ont fait preuve les troupes d'élite avec lesquelles j'ai participé à ce combat, leur font le plus grand honneur. »

Sur le territoire de Rossignol ont été érigés en 1917 et 1918, sous l'autorité militaire occupante, trois beaux cimetières contenant 1850 soldats, dont 1366 Français[26]. D'après les listes allemandes, il y en a sur ce nombre 569 identifiés; mais bien d'autres l'ont été depuis l'armistice. En ajoutant à ce chiffre de 1366 Français ceux qui reposent aux cimetières de Mesnil-Breuvanne, d'Ansart, de Termes, d'Orsainfaing, etc.[27], et qui sont tombés glorieusement à la bataille dite de « Rossignol », on arrive au chiffre approximatif de 2200 tués[28].

Quant aux pertes allemandes, elles se monteraient, d'après le récit de von Mutius, à 330 morts, dont 35 officiers ; 39 autres auraient été blessés.

Ces données, on peut l’affirmer d’une façon certaine, sont tout à fait en-dessous de la réalité. A ne s'en tenir qu'aux chiffres des tombes indiqués par les Allemands eux-mêmes, on obtient le nombre de 538 morts au moins.

Mais il est permis d'avancer que le nombre de soldats allemands tués est beaucoup plus considérable encore. A maintes reprises dans son ouvrage, le capitaine von Mutius déclare qu' « ils essuyèrent de fortes pertes », qu'on repoussa l'ennemi, mais « au prix de grands sacrifices », que « dans un combat qui dura des heures entières, la forêt engloutit les compagnies ».

D'autres témoignages corroborent cette assertion. Près de la maison Merville-Adam, il y avait 17 cadavres allemands : personne n'a jamais pu savoir où on les a enterrés. Au verger Rouy, où il y avait plus de 50 morts allemands, on en a retrouvé 6. Aux cimetières de Breuvanne et d’Ansart, il y a exactement 671 Français et 26 Allemands. Les Français y auraient donc perdu, après un combat acharné de sept à huit heures, vingt-sept fois plus d'hommes que les Allemands; chose tout à fait invraisemblable. En outre, les habitants qui, pendant la nuit du 22 au 23 août, s'étaient réfugiés dans les jardins, par crainte des incendies, remarquèrent les allées et venues des automobiles à divers emplacements du combat.

Une preuve indirecte des pertes considérables subies par l'ennemi, peut être déduite également de ce fait qu'il ne poursuivit pas, et la relation allemande se termine par ces mots laconiques : « On bivouaqua. On s'assura par des postes de sentinelles. On examina qui manquait. » Et comme nous aurons l'occasion de le dire plus tard, au sujet du combat de Saint-Vincent, l'ennemi dut avouer que « la situation resta obscure toute la nuit ». Cela ne ressemble guère à un cri de victoire! Aussi, quand le lendemain, 23 août, le général commandant la 4e armée française demanda au corps colonial de se sacrifier encore pour assurer la retraite, le général Lefèvre put assurer que, non seulement il tiendrait tout le jour, mais qu'il pourrait, si cela était nécessaire, passer la nuit sur les positions entre Jamoigne et Pin.

Les 1er et 2e régiments coloniaux avaient été tellement éprouvés dans cette lutte de près de douze heures, qu'on les réunit en un groupement sous les ordres du colonel Guérin, du 1er colonial, le général de brigade Montignault, blessé, ayant été fait prisonnier, et le colonel Gallois, du 2e colonial, ayant été tué.

 

 

§ 6. - Les cruelles représailles.

Rapport de l'abbé Joseph Hubert, curé de Rossignol[29].

 

Samedi, 22 août.   (voir plan de Rossignol)     Vues de Rossignol : maisons incendiées    Victimes tuées à Rossignol

 

N°777.                        Le matin du samedi 22 août, les habitants de Rossignol avaient encore acclamé les coloniaux traversant le village et les avaient avertis de la présence de l'ennemi dans la forêt. Mais les braves « marsouins » leur avaient répondu « qu'on les aurait ! » et, avec une réelle insouciance, avaient pénétré sous bois.

Dès les premiers coups de feu, la crainte s'empara de tous les cœurs, et l'on s'empressa bientôt autour des blessés qui arrivaient toujours de plus en plus nombreux.

Mais, la bataille se rapprochant, les habitants effrayés descendirent dans leurs caves, attendant avec anxiété l’issue des événements et faisant monter sans cesse vers le ciel d'ardentes prières pour la victoire des armes françaises.

Les premiers obus tombèrent vers 13 heures sur le clocher. Une quarantaine de projectiles décapitèrent la flèche, défoncèrent la dernière travée et éventrèrent la façade nord de l'église.

Vers 14 heures, un obus incendiaire mit le feu aux maisons Gustave Claude-Baudru, Tintinger-Claren et Rossignon-Parière. Presque au même moment, les maisons Rossignon-Rossignon et Hubert-Goffinet devinrent aussi la proie des flammes.

Lorsque les Allemands eurent mis pied dans le village, ils incendièrent intentionnellement les maisons Nicolas Ley, Parmentier-Rossignon, Wilmus-Dropsy, Pécheur-Royer, Moreau-Baudru, Royer-Condrotte, Baudru-Condrotte, Jacquet-Baudru. Les deux maisons Anizet-Royer et Provis servaient de poste de secours pour les blessés et se trouvaient sous la protection de la Croix-Rouge. Malgré cela, l'ennemi y mit le feu. De nombreux coloniaux blessés étaient venus se faire soigner dans la maison de M. Ducigne, qui s'était empressé de confectionner un drapeau avec les insignes de la convention de Genève. Cela n'empêche pas les Allemands, qui envahissent peu après la maison, de faire des tentatives pour l'incendier; mais ils ne parviennent pas à allumer la paille mouillée par l'orage de la veille, et sont eux-mêmes délogés par les obus que leur propre artillerie tire vers l'immeuble n'occasionnant, du reste, que des dégâts matériels.

Le 3e bataillon (commandant Rey) du 2e colonial avait héroïquement résisté en avant du village dans l'usine Hurieaux et aux abords. Dans la crainte d'être cernés, les Français avaient dû se replier et abandonner cette position. Aussi, lorsque les Allemands y arrivèrent, ils ne trouvèrent plus dans la villa que M. et Mme Hurieaux et leurs trois petits-enfants, âgés respectivement de 9, 7 et 5 ans. Laissant dans la cave les enfants terrorisés, les soldats enlevèrent les malheureux parents qui furent conduits dans une grande prairie se trouvant, de l'autre côté de la route, juste en face de leur villa et de leur usine; ils assistèrent de là au pillage de l'une et à l'incendie de l'autre.

Cette prairie avait été désignée comme lieu de rassemblement pour les prisonniers; effectivement, les soldats français y affluèrent bientôt et y furent parqués, étroitement surveillés, L'endroit fut dénommé le « Camp de la Misère[30] ». Quand la nuit viendra, pour prévenir les évasions, les Allemands ne trouveront rien de mieux, pour éclairer le camp, que d'incendier la maison Dewez-Moreau, après en avoir chassé un jeune ménage. La femme avait eu un enfant l'avant-veille!

En ce jour de combat, il n'y eut pas un seul civil fusillé. Cette constatation a son importance : elle est la preuve péremptoire qu'il n'y eut à Rossignol aucun franc-tireur, contrairement à ce que les Allemands ont prétendu, par la suite, pour expliquer leurs crimes. Il est certain que si, au moment même, l'ennemi avait surpris un civil tirant sur lui, les représailles auraient été immédiates. Il ne pouvait, du reste, y avoir de francs-tireurs, vu que toutes les armes avaient été réunies à la maison communale et transportées, par ordre des Allemands, à Tintigny le mardi précédent.

La population civile ne compte, ce samedi, que deux blessés. Joseph Boch fut atteint dans les circonstances suivantes : il était chez lui, lorsque voyant des Français refluer du bois, il leur ouvre la porte. Aussitôt, un Allemand le met en joue, et tire un coup de fusil qui lui fracasse la mâchoire, puis il veut l'embrocher avec sa baïonnette. Le pauvre vieux parvient à étreindre l'arme et se défend jusqu'au moment où un officier le délivre.

Mme Gérard fuyait l'incendie, lorsqu'un Allemand déchargea sur elle son arme presque à bout portant. Elle eut la joue et l’œil droit emportés.

Mais la barbarie allemande avait déjà commencé à s'exercer, dans un autre domaine, sur les personnes des nombreux blessés français.

Il est établi que quantité de « marsouins » furent achevés dans la forêt. Lors d'une visite faite au presbytère de Rossignol après l'armistice, le médecin-major Bizollier a fait cette déclaration : « J'ai pansé une centaine de blessés qui auraient été sauvés s'ils avaient pu être transportés au village ». Un soldat de la 8e compagnie du 1er colonial, nommé Bretel, fut un des premiers atteint le matin : il eut l'humérus et l'omoplate gauche fracturés. Tombé évanoui, il revint à lui vers 16 h. Le voyant remuer, un Allemand le menaça de son revolver. Péniblement, le pauvre Français lui montra sa blessure et eut ainsi la vie sauve; mais quelques instants après il vit un grand « marsouin » qui protestait contre les cruautés dont il venait d'être le témoin, amené près d'un arbre, les mains liées derrière le dos, lâchement fusillé dans cette posture.

A la Civanne, où le commandant Rey et une vingtaine de soldats furent soignés, un blessé disait : « Je n’étais pas si salement arrangé; ces brutes m'ont défoncé la poitrine à coups de crosse ! »

M. Rouy vit un chasseur d'Afrique prisonnier, grillant une cigarette, appuyé au chambranle de la porte de la maison Hamtiaux. Un sous-officier allemand l'empoigne par le bras, l'amène vers la grande porte du château, lui donne un croc-en-jambe et l'abat à coups de fusil.

Onze soldats avaient héroïquement résisté vis-à-vis du poste de secours installé à la maison Provis. Se voyant cernés, ils entrent dans la maison Clesse-Billo, jettent leurs armes par la fenêtre, demandent un manche à balai et un essuie-mains et se rendent. Les Allemands entrent et les emmènent au fond du jardin où ils les fusillent froidement.

Le capitaine Prot est enfermé avec ses hommes, désarmés, dans l'enclos Jehenson. Voyant son cheval à quelques mètres, il veut le caresser; il est abattu...

Un soldat blessé, portant le bras en bandoulière, fuit devant l'incendie par te petit pont devant la maison Herbeuval-Thiry; lui aussi est abattu...

Dans le chemin vis-à-vis de la maison Henri Habaru, un soldat français a le bassin fracturé et crie à M. Habaru de venir le soulever. Un Allemand quitte cette maison et vient achever le blessé à coups de hache...

Ce ne sont là que quelques faits dont les témoins oculaires ont survécu; mais on a la certitude morale que bien d'autres blessés ont été massacrés dans la forêt. Aussi le mardi suivant, un soldat de la landwehr, parlant français, dira à des habitants occupés à enterrer des morts. « Vous n'entrerez pas dans la forêt ils veulent cacher leurs crimes... »

Le soir arrive. Les convois ne cesseront de passer nombreux pendant toute la nuit, et c'est pourquoi les maisons Rouy et Goffinet-Condrotte sont allumées pour éclairer le croisement des routes de l'Etat et de la province.

Ce que fut pour les malheureux habitants de Rossignol cette nuit d'horreur, après cette journée sanglante, on se l'imagine facilement. La population terrée dans les caves, ou cachée dans les jardins, assistait terrorisée à la destruction de ses immeubles que les soldats incendiaient après les avoir pillés. L'outillage nécessaire à cette besogne ne manquait pas aux Allemands, et c'est ainsi que le coffre-fort de M. Hurieaux fut éventré par le côté à l'aide d'un chalumeau spécial.

 

Dimanche 23 août.

 

Lorsque le jour se leva, les officiers français prisonniers étaient, les uns, enfermés dans la chapelle des fonts-baptismaux à l'église, les autres, parqués au coin nord du « Camp de la Misère ». Les soldats étaient rassemblés au centre du susdit camp et dans le clos Jehenson; les blessés étaient soignés au château[31] et dans les ambulances établies chez Prevel, Ducigne, Habaru.

Quelques « marsouins » cachés dans le village firent encore une suprême tentative de résistance, mais dont les Allemands eurent bien vite raison.

Au cours de la matinée, il fut visible que l'ennemi cherchait un prétexte pour exercer des sévices sur la population et leur donner un semblant de justification ils organisèrent, en effet, aux quatre coins du village, des simulacres de combat et tirèrent eux-mêmes des coups de feu dont ils accusèrent des Français ou des habitants. « Il y eut encore une fois de violents combats de rue », dit laconiquement le capitaine von Mutius.

A l'est, sur la route de Marbehan, un peloton de cavaliers remontait, lorsque de nombreux coups de feu partirent du parc du château où des sentinelles allemandes gardaient les blessés. Les cavaliers tournent bride, mais pas un n'est atteint. Par contre, les balles frappent la maison de M. Ducigne où le lieutenant Lanzenec avait réuni quelques blessés français. Conçoit-on que si les coups avaient été tirés par des Français ou des civils aucun cavalier allemand n'eût été frappé, et qu'ils auraient tiré sur un poste de Croix-Rouge, au risque de faire des victimes parmi leurs camarades !

Sur la route de Neufchâteau, M. Joseph Graff se trouvait au milieu d'un groupe de nombreux officiers et soldats allemands, lorsqu'une fusillade éclate. Pas un seul homme du groupe n'est tué, ni même blessé. Les balles étaient toutes allées se loger dans les fenêtres des maisons voisines !

Au sud, cette fois, près de l'école communale, M. Lemaire, instituteur, se trouvait au milieu d'Allemands, lorsque soudain on tire dans leur direction. Les balles pleuvent au-dessus de leurs têtes. Encore une fois pas un seul soldat n'est touché et tandis que, simulant la crainte, quelques-uns se cachent dans les maisons avoisinantes, d'autres tirent dans la direction du parc.

Après chacune de ces fusillades, en guise de représailles des incendies sont allumés. Le tout s'opère méthodiquement. « Un soldat qui se trouve à côté de moi, raconte M. Lemaire, lève la main et compte : un, deux, trois et chaque fois c'est une maison qui flambe. » C'est ainsi que les maisons de la rue de Breuvanne, de la rue de Termes, de la rue vis-à-vis du clocher, sont toutes incendiées sur ordre.

Et c'est alors que commence la chasse à l'homme. En voyant leur maison flamber, les pauvres gens, pour la plupart cachés dans leurs caves, sortent pour échapper au danger d'être brûlés vivants, mais un autre danger les attend. Les soldats arrêtent les hommes, au fur et à mesure qu'ils paraissent, renvoyant brutalement les femmes et les enfants qui s'accrochent désespérément à leur mari ou à leur père. Mme COZIER-MERVILLE, âgée de 71 ans, n'ayant pas eu le temps de remonter de la cave y est carbonisée.

De toutes les maisons incendiées rue de Breuvanne, il est resté un seul homme, parce qu'il était à la Croix-Rouge[32]. Dans la rue vis-à-vis du clocher, ceux qui se sauvent par les jardins parviennent à s'échapper et fuient vers la forêt par le quartier appelé le « Buisson ». Mais là, d'autres soldats barrent la route aux fuyards, et, malgré les lamentations des femmes et des enfants, arrêtent les hommes.

Les bourreaux apportent parfois du raffinement dans leur cruauté. M. Joseph Jacquet raconte qu'arrêté avec un groupe de femmes et de petits-enfants, on les fit se grouper à proximité de trois meules auxquelles on mit le feu au risque de carboniser les prisonniers. Pendant ce temps, un soldat leur montra comment on incendiait les maisons. En effet, il fit flamber celles qui se trouvaient à proximité.

Parfois, comme le rapporte Mme Rossignon-Rossignon, les Allemands pour faire sortir les habitants tirent en plein dans les fenêtres au risque de tuer ou de blesser les occupants. Lorsque quelque victime semble leur échapper, ils mettent en joue leur proie. C'est ainsi que le matin, Lambert MARON, âgé de 80 ans s'étant quelque peu écarté pour arracher des pommes de terre, fui tué au bout de son champ.

D'autres coups de feu furent entendus, à intervalles plus ou moins rapprochés, dans la campagne : que de drames sinistres ne représentaient-ils pas, d'autant plus qu'il est à noter que l'on ne vit presque pas arriver de soldats français blessés ou prisonniers au village. « A la Fange Basse », dit M. Henry, charron à Breuvanne, nous avons retrouvé cinq soldats français, couchés côte à côte, la tête fracassée. Un essuie-main était attaché à un fusil... »

Tandis que les soldats emmenaient les hommes, les femmes et les enfants étaient groupés dans la prairie Gaspard Rossignon où l'on parvint à faire venir une vache pour satisfaire la soif des bébés qui criaient et pleuraient. Quant aux grandes personnes, elles arrachèrent quelques rutabagas dans un champ à proximité.

Assez bien de personnes s'étaient réfugiées à l'église, d'autres avaient gagné les ambulances, notamment celle qui se trouvait installée chez Habaru. Mais les ambulances elles-mêmes n'étaient pas plus respectées par ceux qui violaient tous les droits, que la personne de ceux qui se dévouaient au service des blessés. C'est ainsi que, dans la journée du 13, un coup de feu ayant retenti près du château, le lieutenant Zartig, du 23e régiment, obligea tous les Français valides et les brancardiers à se ranger dans la cour. On exécuta l'ordre sans se douter des conséquences qu'il allait avoir. Quatre civils, Georges et Joseph Pierlot, Léon Moreau et Louis Rossignon, tous les quatre porteurs du brassard de la Croix-Rouge et pris dans l'exercice de leurs charitables fonctions, furent conduits au « Camp de la Misère », d'où ils furent dirigés sur Marbehan et, de là, sur Arlon pour y être fusillés !

Mais l'ordre avait été donné de continuer à brûler le village et l'heure en avait été fixée, ainsi que l'ont rapporté les demoiselles Rogier, qui comprennent l'allemand. A 20 heures, le clairon donna le signal aux incendiaires et les sinistres lueurs éclairèrent de nouveau cette seconde nuit. Les habitants parvinrent néanmoins à éteindre certains foyers d'incendie et c'est ainsi que quelques maisons restèrent debout. Ailleurs, malgré les efforts réitérés, le feu ne prit pas.

Il y avait des blessés dans plusieurs des maisons incendiées. Certains ne purent s'échapper. L'un d'eux fut carbonisé à la maison Malhay ; un autre, chez Gustin ; un Allemand qui venait de succomber à ses blessures chez Marouzé fut laissé dans le foyer.

D'autres scènes se déroulaient ailleurs.

« Vers minuit, raconte Mme Rossignon-Rossignon, nous entendîmes des cris, des hourras; les Allemands venaient de découvrir dans la maison voisine. chez Ninin, six soldats français. Ceux-ci avaient levé les mains pour bien montrer qu'ils étaient sans armes. Les monstres les ont fusillés à vingt mètres de la maison. L'un des Français, en se rendant compte de ce qui allait se passer, avait repris son fusil ; il le releva sur l'Allemand qui l'avait mis en joue et le coucha mort avant de tomber lui-même. » Un septième soldat avait suivi ses six compatriotes, croyant qu'on les emmenait prisonniers; mais, s'apercevant qu'on s'apprêtait à les fusiller, il, s'esquiva et grimpa sur un sapin. Un Allemand qui se trouvait dans la maison Sabaru l'abattit.

Un dragon dissimulé sous les fagots dans la maison de Félix Baudru fut aperçu, et, après l'avoir secoué de toutes les façons, les soldats allemands finirent par le fusiller.

Et l'aube du lundi 24 août parut.

 

Lundi, 24 août.

 

Le lundi, de grand matin, un long convoi de chariots, munitions et ravitaillement, traversa le village; son passage dura près d'une heure et demie.

Au début de cette journée, par ordre de l'autorité militaire, le bourgmestre, M. Hinque, fut chargé d'organiser des équipes pour enterrer les morts. Il donna aux chefs d'équipe un brassard avec le cachet de la commune et leur délivra un libre-parcours pour le service de la Croix-Rouge.

Le funèbre travail s'organisa. Des hommes de Rossignol enterrèrent les morts tombés au nord et à l'ouest du village. Des habitants d'Assenois et de Les Fossés furent réquisitionnés pour s'occuper des cadavres gisant dans la forêt. D'autres équipes arriveront encore le lendemain de Villers-sur-Semois, d'Harinsart et d'Orsainfaing; elles enterreront ceux du sud-est et enfouiront 800 chevaux au sud du village.

Les artilleurs prisonniers travaillèrent aussi à creuser des fosses communes sous la conduite du lieutenant-colonel Schuilz du 2e d'artillerie et de M. Jos. Jacquet.

Dans l'après-midi de ce même jour, les Allemands organisèrent de nouvelles ambulances pour leurs blessés. Ils en établirent une chez les Sœurs, qu'ils délogèrent, et s'emparèrent également de l'église qu'ils affectèrent à ce même usage. Les civils qui s'y trouvaient réfugiés, furent d'abord relégués dans le chœur, puis on les fit sortir.

Par rangs de quatre, ces malheureux qui ne savent quel sort leur est réservé, traversent tout le village, escortés d'une double rangée de soldats. Ils prennent la route de Neufchâteau et font halte en face de l'usine Hurieaux, à l'entrée du « Camp de la Misère » où se trouvent déjà parqués les soldats français prisonniers. Là, ils sont immobilisés pendant un certain temps, puis ordre est donné aux femmes et aux enfants de retourner au village, tandis que les hommes sont barricadés au milieu du clos. Impossible de décrire la scène déchirante des adieux. C'est à coups de crosse que les soldats brutalement éloignent les femmes et les enfants.

Vers le soir, quelques personnes, notamment Mme Condroite-Blasen, furent autorisées à ravitailler les civils prisonniers.

Et la journée du lundi s'acheva sans autre incident particulièrement remarquable.

 

Mardi, 25 août,

 

Dès le matin du 25 août, des groupes de la Landwehr arrivèrent à Rossignol. Un capitaine du 118e s'installera le soir chez M. Graff, puis viendra le capitaine Vôgel. Le premier restera jusqu'au vendredi suivant ; l'autre ne quittera que le 9 septembre. Pendant la matinée, M. Pirson, conseiller communal, à la tête d'une équipe, enterrait les morts, lorsque les Allemands l'arrêtèrent, lui et ses hommes, et les conduisirent tous au « Camp de la Misère ».

« Le mardi matin, raconte M. Jos. Jacquet, voyant encore toute la besogne à faire et ne disposant pas d'assez de monde pour procéder à l'enterrement des soldats et à l'enfouissement des chevaux, accompagné de l'échevin Goffinet, je me rendis au château où je proposai à M. Provis de tenter d'obtenir la mise en liberté, des prisonniers civils pour nous aider. Nous partîmes donc pour le « Camp de la Misère » et nous vîmes de loin nos malheureux concitoyens sans pouvoir nous approcher d'eux.

» M. Provis demanda à voir le Commandant du camp. Celui-ci arriva. Malgré les explications il ne voulut rien entendre, prétendant que les prisonniers répondaient de la tranquillité du village; mais il mit à notre disposition des soldats français. »

Il convient de remarquer ici que le Commandant du camp ne considérait les prisonniers civils que comme otages; ils avaient été arrêtés non sous l'inculpation l'avoir pris part au combat, mais par mesure de précaution. Ce n'est que plus tard qu'on songera à les accuser d'être des francs-tireurs!

Vers 15 heures eut lieu un premier départ de prisonniers français. La colonne fut dirigée sur Marbehan, où, avant de prendre place dans un train, les soldats durent attendre quelque temps sur le quai de la gare. Là se trouvaient quatre jeunes gens de Rossignol ( J.-B. Labranche, Louis Corttet, Joseph Lémana et Sitnon Jacqueg.), essayant, mais en vain, d'obtenir un passeport pour rentrer au village d'où ils avaient fui le dimanche précédent. Les wagons étant arrivés, les Allemands forcent nos quatre jeunes gens à y monter avec les soldats. Comme ils étaient quatre civils parmi les prisonniers militaires, partout, en Allemagne, on les prit pour des francs-tireurs et on les tortura en conséquence (Ils furent internés à Grafenwörth – Bavière). Ce n'est que le 24 juin 1915 qu'ils rentrèrent de leur dure captivité.

Une heure après, ce fut le tour des civils, On les vit traverser les rues du village en ruines et prendre également la direction de Marbehan. Ils étaient 108 de Rossignol. A ce nombre il faut en ajouter 7 de Breuvanne que les Allemands avaient fait prisonniers l'avant-veille et 5 de Saint-Vincent, arrivés à Rossignol avec les Français le jour de la bataille (A Arlon, on leur adjoignit encore deux Français de Tellancourt, Ils étaient donc 122.).

Arrivés à la gare de Marbehan on entasse ces pauvres gens dans des wagons. Peu après, une locomotive est accrochée au train qui part vers Arlon. C'est là que, le lendemain, mercredi 26 août, vers dix heures du matin, le commandant de place von Hedeman reçut ordre du colonel von Tessmar de fusiller ces 122 prisonniers civils, parmi lesquels se trouvait une femme Mme Hurieaux. L'oberstförster von Hoering, chargé de l'exécution, fit sortir des wagons, par groupe de dix, les prisonniers, et les fit mettre à mort contre le talus du chemin de fer, près du pont de Schoppach...

Et c'est ainsi que périrent 108 innocents habitants de Rossignol, laissant 64 veuves et 142 orphelins !...

 

Mercredi, 26 août.

 

Ce jour-là s'accomplissait à Rossignol même un nouveau crime. Laissons parler un témoin oculaire, M. Joseph Jacquet, comptable à l'usine Hurieaux, qui, depuis le lundi, avait pris avec J.-B. GOFFINET (53 ans), échevin, la direction des inhumations.

« Le mercredi, vers 11 heures, j'entre avec l'échevin Goffinet dans le clos Rossignon où nous voyons quelques chevaux tués. Un peu plus loin, apercevant des soldats allemands, je déclare à Goffinet que je n'avance plus. Il me dit de ne pas avoir peur, et qu'il faut bien se rendre compte de ce qu'il y a encore à faire.

» Nous avançons de quelques pas et nous traversons une haie. A ce moment trois cavaliers ennemis se dirigent sur nous et je dis à mon compagnon : «  Tu te débrouilleras avec eux. » Sur ces entrefaites, un officier arrivé près de nous s'écrie : « Nous allons vous tuer. » ‑ «Mais pourquoi ? dit Goffinet. Je suis échevin et nous cherchons les chevaux à enfouir l'après-midi. » ‑ «Nous allons tuer vous » répète l'Allemand.

» Voyant que l'affaire se gâte, je m'approche de cet officier et, lui montrant mon libre-parcours et mon brassard, je lui dis que nous sommes réquisitionnés pour le service de la Croix-Rouge.

» Mais une troisième fois il proclame notre arrêt de mort et désignant une haie qui était à cinq mètres de distance, il ajoute : « Mettez-vous là, puis tournez le dos. » Je me mets en place, tandis que Goffinet pleure, demande grâce, et crie bien haut que nous sommes tous les deux innocents. L'officier ne se laisse pas émouvoir, et Goffinet vient se placer à côté de moi.

« A peine est-i1 en place qu'un commandement retentit. Un coup sec, et Goffinet pousse un cri. Il était touché, mais restait debout. Immédiatement, nouveau commandement, et derechef nouveau coup. Le malheureux tombe sans dire un mot. N'entendant plus rien, je regarde derrière moi et je vois un des cavaliers me tenant en joue ; aussitôt je me retourne lorsqu'un nouveau coup de feu retentit; cette fois je suis touché moi-même au dos et je tombe comme une masse.

» Les bourreaux s'approchent et je crois qu'ils vont m'achever; mais il n'en est rien, ils se contentent ‑ me croyant mort probablement ‑ de m'arracher le brassard que je portais au bras gauche, ainsi que celui de mon compagnon.

» Les Allemands sont partis. Ma blessure commence à me faire horriblement souffrir et je tâche tant bien que mal d'empêcher le sang de couler.

» Du clos voisin, des compagnons terrifiés ont assisté à la sanglante tragédie et m'aident à me transporter péniblement à l'ambulance française, où un docteur allemand qui me soigne déclare ma blessure très grave. Pendant huit jours, en effet, je restai entre la vie et la mort, Enfin, grâce aux bons soins dont je fus entouré, je guéris, mais très lentement, et il m'est toujours resté de cette blessure une faiblesse dans les reins qui m'empêche de me livrer à des travaux fatigants. »

 

Le village de Rossignol offre un spectacle de mort ! Soixante-douze maisons incendiées étalent leurs ruines au grand jour. Quatre habitants y sont morts dans les circonstances tragiques qui ont été rapportées, mais que sont devenus les cent huit dirigés sur Marbehan et que l'on croit déportés en Allemagne? Les femmes et les enfants attendent en vain des nouvelles qui n'arrivent pas.

Enfin, le dimanche 30 août, M. Hanck, après avoir aidé à l'identification des victimes à Arlon, entreprend à pied le long et pénible voyage de Rossignol pour porter au vénérable curé, un vieillard de 78 ans, le fatal message. Celui-ci, accablé par cette révélation, ne put se résoudre à transmettre de suite la vérité à ses ouailles. Il leur recommanda de prier beaucoup et les prépara petit à petit pendant la semaine à la terrible nouvelle. Et ce n'est que le 6 septembre, du haut de la chaire, qu'il annonça à tous ses paroissiens réunis qu'aucun espoir ne restait de voir rentrer vivants tous ceux que l'on avait vu partir...

Scène poignante, inénarrable. Les sanglots du pasteur se mêlaient à ceux des fidèles. Ce fut une journée de consternation, de larmes, de crises de désespoir, telle que l'imagination ne peut se la représenter. On se demande encore maintenant comment les survivants ont pu résister à une pareille série de catastrophes.

*

Le vendredi 25 septembre, le commandant d'étape à Rulles, accompagné de deux officiers, vint faire une enquête au sujet de l'arrestation en masse des habitants du village et de la destruction par le feu de 72 maisons. Les déclarations de M. Hinque, bourgmestre, et de M. Provis, furent notées par les officiers qui exprimèrent à plusieurs reprises les regrets que ces tristes faits leur causaient. Ils déplorèrent le manque d'enquête et la précipitation apportée à l'exécution des personnes accusées d'agression envers les soldats allemands.

Puis, ce fut le silence complet sur ce massacre...

 

7. ‑ Rossignol et le Livre Blanc allemand.

 

Le Livre Blanc allemand ne parle que dans trois annexes des événements de Rossignol (23, 28 et 61), et encore ce n'est que pour y consacrer quelques lignes. On s'attendait à y trouver une plus ample justification ! La tâche eût été celle fois par trop rude pour les hommes de loi allemands : ils ont préféré se taire ou à peu près. Ce qu'ils ont tout à fait passé sous silence, c'est l'assassinat des 108 habitants de Rossignol fusillés à Arlon.

Le major Guhr raconte qu'un caporal de la 5e compagnie du 2e bataillon du 157e régiment d'infanterie fut sournoisement attaqué, le 22 août au soir, à Rossignol, par un civil, et blessé. Comment se fait-il que le coupable n'ait pas été puni ? Or, aucun civil n'a été fusillé à Rossignol le 22 ni les jours suivants sous l'inculpation d'avoir blessé un soldat allemand, et ceux qui le furent à Arlon, le 26, n'avaient été pris qu'en qualité d'otages. Si le major Guhr affirme que le caporal en question a été blessé par un civil (durch einen Zivilisten), c'est que lui ou d'autres l'ont vu faire le coup de feu. Car le seul fait qu'un coup de feu ait été tiré le 22, au soir, à Rossignol, où se trouvaient des centaines de soldats français, plusieurs encore non désarmés, ne peut être mis à charge des civils sans preuve directe.

 

Le capitaine Rothe de la 9e compagnie du 62e régiment d'infanterie prétend que des civils ont tiré sur les soldats de sa compagnie allant chercher de l'eau, le 23 août, alors que les troupes allemandes occupaient déjà le village. Nous avons relaté les simulacres de combat qui se traduisirent, le 23 août au matin, par des fusillades effrénées à quatre endroits différents du village. Que des soldats allemands aient été blessés en ces circonstances, c'est tout naturel et fort vraisemblable; mais de là à rendre des civils responsables, il y a un manque de logique que ne peut se permettre le capitaine Rothe, et que démentent en tous les cas les faits exposés plus haut avec la plus impartiale objectivité.

 

Il reste enfin l'accusation portée par le Rittmeister Sternberg, commandant la 2e compagnie sanitaire du VIe corps d'armée. Il dit avoir vu le cadavre d'un soldat allemand : la blessure qu'il portait n'était pas mortelle, mais il avait la tête brûlée. Près du corps il aperçut une bouteille de pétrole et une autre de benzine. Il en conclut que les civils ont brûlé le blessé allemand ! Nous pouvons préciser davantage et affirmer qu'il n'y eut pas seulement un soldat allemand brûlé, mais plusieurs. Il y avait des blessés allemands dans plusieurs des maisons auxquelles les troupes mirent le feu : quelques-uns ne purent échapper. C'est ainsi que l'un d'eux fut carbonisé à la maison Mathay, un autre chez Gustin ; un Allemand qui venait de mourir chez Marouzé fut laissé dans le foyer. Mais à qui la faute? Aux incendiaires qui mirent le feu à tout le village à l'aide notamment de pétrole, de benzine, et d'autres matières inflammables, comme peuvent en témoigner les survivants du drame !

 

***

 

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2. La 12e division : Le Combat de Saint-Vincent - Bellefontaine.

 

Cédant aux instances du Ve corps d'armée, le général von Pritzelwitz, commandant le VIe corps silésien, fit infléchir ses troupes vers le sud, le samedi 12 août, dès 5 heures du matin. Et, tandis que la 12e division, cantonnée dans la région de Léglise, se mettait en marche sur Rossignol, la 11e division, commandée par le général von Webern, quittant Thibésart, traversait plus à l'est la forêt de Neufchâteau sans rencontrer d'obstacles et arrivait ainsi à Marbehan. Son avant-garde trouva Harinsart et Tintigny libres d'ennemis, mais aux approches de Saint-Vincent et de Bellefontaine elle se heurta aux troupes françaises.

S'il faut en croire la relation allemande, lorsque le gros des troupes atteignit Tintigny, il fut brusquement arrêté dans le village par des francs. tireurs habilement organisés. Nous aurons l'occasion de revenir sur celle version fantaisiste. Elle devait servir tout simplement à justifier devant l'histoire le massacre de nombreux innocents. L'arrêt des troupes silésiennes devant Saint-Vincent et Bellefontaine, ainsi que les lourdes pertes subies à l'attaque de ces deux localités exigeaient une vengeance. Selon la méthode allemande, il était plus facile de s'en prendre aux civils de Tintigny et d'Ansart, que les troupes françaises n'occupaient pas, et où aucun combat ne se livra.

Mais tenons-nous en pour le moment aux épisodes militaires.

Arrivé à Tintigny, le gros de la division se déploie. La 22e brigade (colonel Seydel) se dirige vers l'ouest : le 51e régiment (colonel Rassow) prenant pour objectif la ferme du Chenois, et le 11e régiment de grenadiers (colonel von Funke) le village de Saint-Vincent. La 21e brigade (colonel von Kleinschmitt) marche sur Bellefontaine : le 10e régiment de grenadiers (colonel von Geyso) à l'est de la route, le 38e régiment de fusiliers (major Saxer) à l'ouest.

Pour la clarté du récit, nous étudierons séparément les combats de Saint-Vincent et de Bellefontaine. Dans la première de ces localités, la 22e brigade allemande se heurta à la 3e brigade du corps colonial, tandis qu'à Bellefontaine, la 21e brigade silésienne rencontra des unités de la 4e division du 2e corps français.

 

L'attaque de Saint-Vincent par la 22e brigade.

 

C'est dans la nuit du 21 au 22 août que le 1er régiment d'infanterie, formant l'avant-garde de la 3e division coloniale, arrive à Saint-Vincent, que des patrouilles de la 3e division de cavalerie ennemie viennent d'évacuer.

Le samedi, de grand matin, les troupes se remettent en marche dans la direction de Neufchâteau qu'elles ont pour objectif. A peine l'avant-garde a-t-elle atteint la Semois à hauteur de Breuvanne, que le gros de la division, sous les ordres du général Raffenel, arrive à Saint-Vincent. Le général Lefèvre, commandant le corps d'armée, s'y arrête lui-même un instant pour rédiger les ordres de la journée.

A la suite du 1er colonial, l'autre régiment de la brigade (le 2e), descend vers Rossignol suivi par l'artillerie divisionnaire.

C'est à ce moment qu'arrivent à Saint-Vincent les premiers bruits du combat qui se livre à la lisière de la forêt.

A 9 h, le 3e colonial, tête de la 3e brigade, vient à peine de dépasser à son tour Saint-Vincent qu'il est en butte au tir de l'artillerie ennemie établie du côté d'Ansart. Comme le général Rondony le presse de rejoindre l'artillerie pour la protéger et marcher avec elle, le colonel Lamolle s'efforce de passer la Semois au pont de Breuvanne violemment bombardé. Un seul bataillon, le 3e (commandant Mast), y réussit; les deux autres doivent s'arrêter sur la rive sud entre Breuvanne et la ferme du Mesnil, immobilisés sous le feu presque ininterrompu de l'artillerie allemande venant à la fois de la direction de Termes et d'Ansart[33]. Ils resteront ainsi isolés jusqu'au soir sans liaison aucune et menacés d'encerclement. Ce n'est que vers 18 h, grâce à l'intervention de la 2e division sur la gauche qu'ils pourront se dégager par Frenois, et gagner Pin, d'où ils seront dirigés sur la ferme d'Orval, pour y reconstituer le régiment fort éprouvé[34].

Le 7e colonial est en queue de la 3e division encadrant l'artillerie de corps. Il se trouve encore à Saint-Vincent lorsque l'attaque de la 11e division allemande commence à se dessiner nettement à l'est, dans la direction de Tintigny. Il y fait face. Et c'est ainsi, comme il a été dit plus haut, que la 3e brigade coloniale, moins un bataillon, se trouve engagée dans un combat distinct de celui de Rossignol, non seulement à l'insu du général de division (Raffenel), mais du général de brigade lui-même (Rondony), qui ont marché l'un et l'autre en tête du gros des troupes.

A 9 h donc le 7e régiment arrive à Saint-Vincent et s'y arrête[35]. Ordre est donné au 3e bataillon (commandant Bernard) de fouiller le petit bois au nord-ouest. Le 2e bataillon (commandant Savy) est maintenu en réserve avec ordre de laisser passer l'artillerie de corps, dont la tête arrive à 9 h 45. Le colonel Mazillier se porte lui-même à l'est de Saint-Vincent pour se rendre compte des dispositions prises par le bataillon désigné comme soutien d'artillerie (1er bataillon, commandant Sévignac), la canonnade étant entendue vers le nord-est. Il fait placer deux compagnies aux côtes 395 et 385, avec une section de mitrailleuses. Ces unités sont à peine en position qu'elles sont prises à partie par l'ennemi qui tire d'assez loin. Le colonel décide alors de faire appuyer ces compagnies par l'artillerie et il retourne à Saint-Vincent pour en demander l'autorisation au général commandant le corps d'armée. Quand il arrive près de l'église, la fusillade est assez vive. Une partie de l'artillerie s'est déjà mise en batterie à l'est et l'autre partie est encore dans le village.

Ordre vient d'être donné par l'Etat-Major du corps d'armée d'envoyer 2 compagnies à l'est pour déblayer les bois; il est prescrit de faire vite. Le lieutenant-colonel a déjà envoyé les 8e et 5e compagnies. Deux autres compagnies du 2e bataillon sont prêtes à les soutenir. La 8e s'engage sur la route de Tintigny, la 5e prend pour objectif la ferme du Chenois. Elles sont vivement fusillées en arrivant à la crête ; les 6e et 7e doivent être rapidement poussées vers elles, ainsi qu'une section de mitrailleuses (n°2, lieutenant Fox).

A 11 h, le bataillon Bernard revient de sa mission. Le colonel lui prend deux compagnies : la 9e et la 10e. Celle-ci appuie à gauche la 5e compagnie; tandis que la 9e s'établit en repli, partie dans le chemin du cimetière, partie dans le cimetière même. Une section de mitrailleuses prend position à gauche du chemin de Tintigny, près de la 8e compagnie.

Le premier groupe du 6e régiment d'artillerie de campagne allemande (major von Mellentlin) était parvenu à s'installer sur une position favorable, près d'Ansart (côte 343), et de là bombardait Breuvanne et Saint-Vincent. Au dire des Allemands, le lieutenant Hiltrop, avec la 2e batterie, s'y distingua tout particulièrement : 36 pièces d'artillerie française restèrent sur le carreau.

Cependant, les Allemands reconnaissent que le 51e régiment ne progressait guère du côté de la ferme du Chenois, bien que son attaque lui eût été facilitée par le tir de la batterie Materne, installée près du château de Villemont à l'ouest de Tintigny[36]. C'est que les coloniaux faisaient merveille devant le cimetière et aux abords de la chapelle du Chenois avec l'aide d'une batterie d'artillerie qui avait pris position à l'est du cimetière. Malheureusement, l'ennemi en contrebas était assez bien protégé et bientôt il gagna du terrain par sa droite. On en vint à des corps à corps acharnés.

Le colonel Mazillier fait appeler de ce côté la 3e compagnie du 3e bataillon, qui jusque-là avait été employée à ravitailler en munitions la 1re ligne. Enfin, voyant que sa gauche va être débordée, il fait venir la dernière compagnie disponible (la 3e du 1er bataillon) et la jette au-devant de l'ennemi, qui progresse rapidement. Malgré qu'elle s'engage résolument, sous la conduite du capitaine Dario, elle n'arrive pas à arrêter l'adversaire. Ordre est alors donné aux compagnies de droite de se replier pour aller, en traversant le village, se porter en repli sur les hauteurs à gauche, vers Prouvy; mais, avant qu'elles aient pu achever de se dégager, la gauche est rejetée dans le village. La retraite se précipite : il est 16 h 15 environ. Le colonel et le lieutenant-colonel réussissent cependant à rallier les unités mélangées et dispersées vers la gare de Saint-Vincent - Bellefontaine (K 38), et font occuper la lisière de la forêt, entre le chemin de la gare et la route de Limes à Bellefontaine. L'ennemi ne poursuit pas, et le 7e colonial est ramené sur Limes, où il arrive à 22 heures et s'installe en cantonnement d'alerte.

Les pertes du régiment ont été sensibles : 29 officiers et 940 hommes tués ou disparus et 6 officiers et 316 hommes blessés[37].

Cependant le moral reste bon et, le lendemain, le colonel Mazillier ramène ses unités aux abords de Saint-Vincent et de Bellefontaine; mais le repli des troupes qui sont à sa droite l'oblige à revenir aux lisières de la forêt. Avisé par le général Cordonnier, commandant la 87e brigade du 2e corps d'armée, qu'un ordre formel de retraite est donné, le colonel Mazillier retourne à Limes et se replie par Breux sur Chauvency-Saint-Hubert[38].

La conduite du 7e colonial, pendant la dure journée du 23 août, à Saint-Vincent, a été digne de tout éloge et l'ennemi lui-même a été forcé de le reconnaître : « Brave, il l'avait été. Doch tapfer war er gewesen ». L'artillerie du corps colonial, bien que fort éprouvée elle-même, « eut des effets dévastateurs », et à Saint-Vincent « les pertes (allemandes) furent encore plus considérables qu'à Rossignol ». Aussi l'ennemi épuisé ne poursuivit pas; il n'inquiéta même pas, la nuit venue, les avant-postes établis à la lisière de la forêt. « La troupe bivouaqua, se contente d'ajouter la relation allemande, ... et la situation resta obscure pendant toute la nuit. On ne savait que ceci : que l'on avait battu l'ennemi »

Von Mulius, après avoir déclaré que « les pertes à Saint-Vincent avaient été plus considérables encore qu'à Rossignol », avance des chiffres. Les Allemands auraient perdu « pas moins de 110 officiers et presque 3000 hommes étaient morts ou blessés ». Ces chiffres paraissent devoir se rapporter aux combats réunis de Saint-Vincent et de Bellefontaine, que l'auteur raconte simultanément. L'inscription du cimetière militaire de Saint-Vincent porte le chiffre de 465 soldats allemands, parmi lesquels 18 officiers; dans celui de Bellefontaine reposeraient 298 soldats allemands, dont 13 officiers[39].

Le jour même de la bataille, les Allemands ne se risquèrent pas jusqu'au centre du village et se contentèrent d'allumer quelques incendies du côté du cimetière pour s'éclairer. Ils s'emparèrent d'un jeune homme qu'ils fusillèrent à Arlon. Cinq autres habitants de Saint-Vincent, réquisitionnés par les Français, furent joints aux prisonniers de Rossignol et tués avec ceux-ci le 26 août.

Le dimanche, les soldats de la 22e brigade traversèrent le village de Saint-Vincent, mais, arrêtés dans leur marche en avant par l'artillerie française, ils rebroussèrent chemin et mirent le feu à quatorze maisons et tuèrent un civil en guise de représailles.

Tous ces faits sont consignés dans le rapport suivant de M. Ernest Langlois[40].

 

N° 778.           Dès le 6 août, nous voyons arriver à Saint-Vincent les dragons français de la 4e division de cavalerie. Les jours suivants, ils patrouillent dans les environs et quelques rencontres ont lieu dans la direction de Sainte-Marie. Dans l'une d'elles, le 9 août, fut tué le brigadier Chenot, du 2e escadron du 28e dragons, qui mourut en disant : « Je suis content, c'est pour la France ![41] »

Le 11 août, quatre uhlans s'avancèrent jusqu'à la ferme du Chenois[42], où ils passèrent la nuit. Le surlendemain, des éclaireurs ennemis furent surpris par les Français du côté de la « rappe » de Bellefontaine. Les Allemands eurent plusieurs tués et quelques blessés, deux d'entre eux furent faits prisonniers[43] et soignés à la Croix-Rouge de Bellefontaine par les docteurs Lepyrch et Dauby.

Le 15 août, les Allemands arrivèrent plus nombreux à la ferme du Chenois d'abord, puis vinrent jusqu'au centre du village où ils prirent quinze otages qu'ils enfermèrent dans la grange de J.-B. Hingot. Pendant ce temps les soldats se rendirent chez le bourgmestre[44], lui intimèrent l'ordre d'enlever, suivant l'expression du chef de la bande, « la plaque jaune » (drapeau national) qui flottait sur le clocher de l'église, et le forcèrent à les accompagner de maison en maison, pour faire livrer les armes et les munitions. Le soir, le bourgmestre fut conduit à la chapelle du Chenois, où il se trouva en présence d'un officier allemand qui lui signifia que le moindre acte d'hostilité de la part des habitants serait sévèrement puni. Le 16 et le 17, les Allemands campent sur les hauteurs du Chenois et descendent de temps en temps jusque sur la place de l'église pour s'y faire apporter des vivres. Ils intiment même l'ordre aux deux boulangers de cuire pour eux.

Le 18 août, après-midi, de Romponcel, où ils avaient établi une batterie, les Français repérèrent la ferme du Chenois et lancèrent quelques obus. Les Allemands abandonnèrent la position, laissant sur place un tué et un blessé. Vers 17 heures, les Français occupaient à leur tour les hauteurs du Chenois et ramenaient à Saint-Vincent le uhlan blessé qui fut soigné au local de la Croix-Rouge.

Les jours suivants furent relativement calmes. Quelques uhlans se hasardèrent bien encore jusqu'à la chapelle du Chenois, mais rentrèrent plus au village.

Le vendredi 21 août, les Allemands prirent contact avec les Français du côté de Jamoigne et d'Izel, et furent battus. Quelques cavaliers ennemis repassèrent par Saint-Vincent, mais se hâtèrent de gagner Tintigny et Sainte-Marie.

Dans la nuit du vendredi au samedi arriva l'avant-garde des troupes coloniales qui avaient reçu l'ordre de se porter sur Neufchâteau. Ces troupes constituées par le 1er régiment colonial, à la tête duquel se trouve le colonel Guérin, s'établissent en partie sur la route Jamoigne - Tintigny, tandis que le reste est hébergé chez les habitants. La nuit s'écoule sans choc, mais les Français ont pris tous les dispositifs de sûreté nécessaires pour couvrir le village.

Le samedi, 22 août, dès 6 heures du matin, les troupes coloniales se remettent en marche dans la direction de Breuvanne - Rossignol. A peine parti, le 1er régiment est suivi par le 2e, puis par le 3e, et, enfin, par le 7e qui ne doit guère dépasser Saint-Vincent et qui, séparé des autres éléments de la division, aura à lutter toute la journée dans le village même et aux abords contre la 11e division allemande.

Mais les Français n'ayant pas en nombre suffisant les véhicules nécessaires pour transporter les vivres jusqu'à Neufchâteau, réquisitionnent avec chevaux et voitures six hommes de la commune : François Laurent (45 ans), Louis Lecomte (40 ans), Julien Forêt (31 ans), Lucien Laurent (25 ans), Clément Guirsch (20 ans), et Alphonse Maitrejean. Arrivés à Rossignol avec leurs attelages, ils doivent abandonner ceux-ci pour échapper aux balles et aux obus qui pleuvent de toute part et se cacher dans les caves. Le lendemain, cinq d'entre eux seront pris par les Allemands avec les habitants de Rossignol et conduits à Arlon, où ils seront fusillés le 26 août. Alphonse Maitrejean, parvenu à se cacher, est rentré à Saint-Vincent trois jours après[45].

Mais revenons aux tragiques événements qui se sont déroulés à Saint-Vincent même le 12 août.

Comme je l'ai dit plus haut, c'est le 7e colonial qui occupait Saint-Vincent quand la bataille commença, vers 10 heures. De nombreux blessés ne tardèrent pas à arriver dans les différentes ambulances organisées à la hâte et chacun se dépensa de son mieux pour leur venir en aide. Ceux des habitants qui n’étaient d'aucun secours restèrent prudemment tapis dans leurs caves.

Le feu de l'artillerie ennemie, bien qu'assez violent, n'occasionna pas de sérieux dégâts dans le village. Un obus, cependant, atteignit la maison de Théophile Bernard; elle prit feu et le communiqua à l'immeuble voisin occupé par Emile Billon. On se battit surtout aux alentours du cimetière et près de la ferme du Chenois où de violents corps à corps eurent lieu. Mais, malgré leur bravoure, les Français, écrasés par le nombre, sont débordés et se replient peu à peu. Vers 16 heures, ils ont abandonné le village et se sont reconstitués à la lisière du bois, aux abords de la gare Saint-Vincent - Bellefontaine. Les Allemands ne les poursuivent pas. Ils restent cantonnés au haut du village, où ils creusent des tranchées et semblent craindre un retour offensif. Pour mieux s'éclairer pendant la nuit, ils mettent le feu à la maison de J.-B. Guiot et, cela ne suffisant pas encore, ils incendient le nouveau presbytère, qui se trouve à proximité.

Victor Guiot, 24 ans, fut obligé d'apporter de l'eau aux Allemands terrés dans leurs tranchées. Il avait déjà fait le service plusieurs fois, lorsque les siens ne le virent plus revenir. On resta de longs jours sans nouvelles de lui et, enfin, on apprit qu'il avait été conduit avec la famille du fermier du Chenois et d'autres habitants de Tintigny, jusqu'à Arlon, et qu'il y avait été lâchement assassiné le dimanche 23 août, près de la gare. (Voir rapport n°789.)

Le dimanche, plus rien n'arrêtant les Allemands, ceux-ci tombèrent comme une avalanche sur Saint-Vincent, enfonçant les portes, pillant tout ce qu'ils trouvaient et terrorisant la population. Puis, dépassant le village, ils marchèrent sur Prouvy et Frenois. Mais là, un bon nombre d'entre eux furent frappés mortellement par les obus bien dirigés de l'artillerie française établie du côté de Valansart et d'Izel et qui retardait ainsi la poursuite. Furieux, les Allemands refluèrent sur Saint-Vincent où, pour assouvir leur rage, ils mirent le feu, tout en tirant des coups de fusil de droite et de gauche. C'est ainsi qu'ils incendièrent, vers le bas du village, la maison Résibois-Rion qui communiqua le feu à quatre autres habitations contiguës. Et plus bas, rue du Paquis et sur la route de Puju, encore neuf autres maisons brûlèrent[46]. Les habitants éprouvèrent mille difficultés pour fuir le brasier, car les balles pleuvaient de tous côtés et il suffisait que quelqu'un se montrât, pour que les fusils fussent dirigés sur lui. C'est ainsi qu'un jeune homme de 19 ans, Julien BASTIEN, en se sauvant, fut tué d'un coup de lance reçu dans le côté.

Le sinistre se fût, sans doute, étendu davantage sans l'intervention d'un major allemand, grièvement blessé et qui avait été charitablement hospitalisé et soigné chez l'instituteur M. Louis. La femme de celui-ci et la voisine, Mme Halbardier, connaissant la langue allemande, le prièrent d'arrêter les soldats dans leur oeuvre de destruction. Il y consentit et fit cesser les incendies.

Joseph Hustin fut arrêté le dimanche après-midi, au moment où il se rendait à la recherche de son bétail. Les Allemands le poussèrent dans leurs rangs et le forcèrent ainsi à les accompagner jusque. Jamoigne, puis le lendemain jusqu'à la ferme d'Orval, où ils le congédièrent.

Les troupes coupables de ces actes de sauvagerie appartenaient à la 22e brigade silésienne, et notamment au i le régiment d'infanterie.

La journée se termina par de nouvelles intimidations. Tous les hommes furent invités à se rendre sur la place de l'église et de là les soldats, baïonnette au canon, les conduisirent au lieu dit « La Louvière ». Un officier leur lut un rapport dans lequel il était dit que les civils avaient tiré sur les troupes et que le tiers des hommes allait être fusillé. Il n'en fallait pas autant pour émouvoir ceux qui, depuis plus de 24 heures, avaient passé par toutes sortes d'angoisses et dont les nerfs étaient tendus à l'excès. Ce ne sont que protestations, larmes et cris. Enfin, la clémence allemande fait grâce : on ne fusillera pas, mais à la première alerte la menace sera mise à exécution[47]

Plus de cinq cents blessés étaient entassés dans les classes, à l'église et chez des particuliers. Pas de prêtre pour les mourants[48], pas de médecin pour panser les blessures et presque pas de pain à donner à ces malheureux ! Vingt-neuf Français moururent à l'ambulance de Saint-Vincent, la plupart du 7e colonial. Le capitaine de Chauvenet, du 2e colonial, y succomba également. Ce fut le sergent major Baroka, du 11e régiment, qui fut préposé au commandement du village et à la garde des blessés et des prisonniers. Trois jours après la bataille, il donna ordre au bourgmestre de faire enterrer les corps des soldats tombés sur le territoire de Saint-Vincent, et de procéder à l'enfouissement des chevaux tués. Un homme fut réquisitionné dans chaque famille pour procéder à cette sinistre besogne, que rendait d'autant plus pénible l'état de décomposition des cadavres.

 

2 - Les assauts réitérés de la 21e brigade sur Bellefontaine.

 

Pour permettre aux lecteurs de se rendre compte de la situation respective des forces françaises et allemandes dans la région de Bellefontaine, le 22 août au matin, il est nécessaire de revenir quelque peu en arrière.

Le général de Langle de Cary, commandant la 4e armée française, avait reçu du commandant en chef, le 21 août, l'ordre de marcher en direction générale de Neufchâteau, et d'attaquer l'ennemi partout où il le rencontrerait. Le mouvement de la 4 e armée devait se faire dans une zone limitée à droite par la route Meix-devant-Virton, Tintigny, Rulles, Léglise, Ebly, Nives[49].

Le corps de droite de la 4e armée était le 2e corps commandé par le général Gérard.

Pour préparer l'exécution de cet ordre supérieur, le général commandant la 4e armée adresse de Stenay, le 21 août, à 13 heures, un ordre particulier aux 2e corps, corps colonial et 12e corps :

« ... Au reçu du présent ordre, le 2e corps et le corps colonial porteront dès aujourd'hui, 21 août, leurs avant-gardes :

- 2e corps sur Bellefontaine ;

- corps colonial sur Saint-Vincent et Jamoigne.

- Les têtes des gros seront portées sur la ligne Meix-devant-Virton (2e corps), Gérouville, château d'Orval (corps colonial).

- Le 2e corps marchera en une seule colonne par la route Montmédy, Grand-Verneuil, Petit-Verneuil, Thonne-la-Long, Sommethonne, Meix-devant-Virton, Bellefontaine, et fera serrer la queue des combattants jusqu'à Han-lez-Juvigny. Il établira sa liaison avec le 4e corps, dont le Quartier Général est à Velosnes et qui doit pousser aujourd'hui une avant-garde légère jusqu'à Etalle; si l'avant-garde du 4e corps n'atteint pas, ce soir, la région de Huombois, il appartiendra au 2e corps de flanc-garder dans cette région,

Le corps colonial, etc... »

 

Enfin, le même jour, un ordre général (n°20) de la 4e armée, daté de Stenay, 18 h, et relatif aux opérations du 22 août, prescrit notamment que l'avant-garde du 2e corps doit déboucher de Bellefontaine à 6 h le 22, alors que celle du corps colonial, qui est en échelon en avant et à gauche de lui, franchira seulement à 9 h la ligne Suxy - Les Fossés, qui est à une quinzaine de kilomètres au nord.

Or, nous avons vu que l'avant-garde de la 3e division du corps colonial débouchait de Saint-Vincent le 22 août, vers 6 h du matin, et traversait Rossignol vers 7 h. La division eût certainement atteint son objectif, c'est-à-dire la ligne Suxy - Les Fossés, vers 9 h, si elle n'avait rencontré l'ennemi à la lisière des bois de Neufchâteau. Ce qui compliqua la tâche des coloniaux à Rossignol et occasionna en fin de compte leur défaite, ce fut la menace que, dès le début de la matinée, l'ennemi fit sentir sur leur droite. Comment se fait-il que celle droite du corps colonial ne fut pas protégée, comme elle devait l'être, par le 2e corps ? Pourquoi l'avant-garde du 2e corps ne déboucha-t-elle pas à l'heure prescrite de Bellefontaine, et ne se trouva-t-elle pas à hauteur de Marbehan, tandis que les coloniaux étaient à Rossignol, c'est ce qu'il y a lieu d'expliquer en quelques mots,

Les deux divisions du 2e corps d'armée se trouvaient, le 20 août, accolées sur les rives de la Chiers et de l'Othain, quand arriva l'ordre de marcher, le 21, en une seule colonne, c'est-à-dire de passer à la formation par divisions successives[50]. En exécution de cet ordre, la 3e division (général Regnault) reste à Montmédy pour laisser passer la 4e (général Rabier), qui prend la tête. L'avant-garde est constituée par le 19e chasseurs à cheval (colonel de Guitaut), la 7e brigade (général Lejaille), deux groupes d'artillerie divisionnaire et une compagnie du génie, sous les ordres du général commandant la 4e division. La 87e brigade (général Cordonnier) marchait en tête du gros de l'armée formé par la 3e division.

Alertée à 1 h du matin (nuit du 20 au 21 août), la division Rabier s'échelonne sur la route de Montmédy à Villers-la-Loue par Sommethonne. Il fait très chaud et l'on marche pendant les plus mauvaises heures de la journée.

Le 19e régiment de chasseurs à cheval arrive jusqu'à Meix-devant-Virton, qu'il ne fait que traverser et s'engage dans la forêt de Virton pour déboucher le soir à Bellefontaine[51], où il prend déjà faiblement contact avec l'ennemi[52].

Pendant ce temps, la brigade Lejaille atteint Sommethonne et Villers-la-Loue, où elle est arrêtée par le général Rabier, quand la nuit arrive, alors que cette avant-garde aurait dû se trouver sur la Semois.

L'arrêt de l'avant-garde entraîne nécessairement celui du gros de l'armée, qui suit à une distance de 4 kilomètres.

« Le 21 août, à minuit, le 2e corps était ainsi disposé : le 19e régiment de chasseurs à cheval est en l'air, près de la Semois, isolé, en face de l'ennemi... Le général Cordonnier est avec le 120e d'infanterie, tête du gros du corps d'armée, à Meix-devant-Virton; à 5 ou 6 km plus au sud, commence l'avant-garde du corps d'armée : 147e d'infanterie, 3e et 2e groupes du 42e d'artillerie, 91e d'infanterie. Le général Rabier est de sa personne à Villers-la-Loue avec le général Lejaille, le commandant du 42e d'artillerie (colonel Chastel), et presque toute 1'avant-garde... A Sommethonne, on recommence à trouver le gros du corps d'armée (i); plus au sud, vers Montmédy, on rencontre la 3e division. (2) »

Et c'est dans ces conditions que s'engage le samedi, 21 août, la grande bataille. Le 2e corps d'armée y prend part, en deux tronçons. « Au nord de la forêt de Virion (à Bellefontaine), est la 87e brigade, fantassins et chasseurs à pied, avec quatre batteries. Près de Lahage est le général Rabier avec deux batteries et le gros du 147e, dont les détachements couvrent les flancs des combattants. Ensuite, la forêt de Virton, avec ses 4 ou 5 kilomètres de bois. Au sud de la forêt se livre une autre bataille, à laquelle participera : à Meix-devant-Virton, le 91e d'infanterie et un groupe de l'A. D.-4; à Villers-la-Loue, la 3e division d'infanterie, renforcée de l'artillerie du corps d'armée. »

Le samedi, 22 août, à 5 h, le 120e d'infanterie quitte Meix-devant-Virton. Le bataillon tête d'avant-garde n'arrive à Lahage qu'à 6 h 30. Déjà le 19e chasseurs à cheval fait savoir que l'ennemi occupe la région de Tintigny[53] où il se fortifie, et que les coloniaux sont à Saint-Vincent.

Le 120e s'échelonne entre Bellefontaine et Lahage attendant l'arrivée du gros de la colonne, constituée par le 147e, les deux bataillons de chasseurs à pied et l'artillerie divisionnaire[54] ; mais la tête de cette colonne n'atteint Lahage qu'à 8 h 30. Le général Rabier arrivé à Bellefontaine donne ordre de placer l'avant-garde en halte gardée entre Tintigny et Bellefontaine; à savoir : le 2e bataillon du 120e (commandant Deslions) sur la route de Tintigny; le 3e bataillon (commandant Holstein) couvrant le flanc droit du précédent dans la direction générale Poncelle – Sainte-Marie. Le 1er bataillon (commandant Boucheron-Séguin) reste provisoirement en réserve à la disposition du général de brigade. Le 147e doit envoyer un bataillon sur la route de Tintigny à Frenois, tandis que les deux autres resteront au sud de Bellefontaine.

A 9 h 30, le mouvement en avant commence, mais est presque aussitôt accueilli par un feu violent d'artillerie partant des crêtes boisées au sud-ouest de Tintigny et des abords sud de ce village qui ont été organisés défensivement par l'ennemi. L'infanterie engage le combat, tandis que l'escadron divisionnaire, chargé d'éclairer la route, se replie en toute hâte derrière Bellefontaine, où s'était déjà retiré le 19e chasseurs. La compagnie du génie travaille à améliorer l'organisation défensive de Bellefontaine.

En racontant plus haut le combat de Saint-Vincent nous avons déjà eu l'occasion d'exposer l'ordre de bataille de la 11e division d'infanterie silésienne qui avait quitté Thibésart le 22 à 5 h du matin et était arrivée jusqu'à Tintigny sans rencontrer d'obstacle. Il n'en eût pas été ainsi, si l'avant-garde du 2e corps français se fût trouvée à Bellefontaine, le 21 au soir, et en eût débouché le samedi à l'heure prescrite, c'est-à-dire 6 h du matin[55]. Le choc aurait eu lieu plus au nord, probablement aux abords de Marbehan, ou tout au moins dans les environs d'Orsainfaing, ce qui eût empêché l'encerclement dont fui victime la 3e division coloniale à Rossignol.

Arrivée à Tintigny la division allemande se déploie : la 22e brigade se dirige sur Saint-Vincent, tandis que la 21e (colonel von Kleinschmitt) marche sur Bellefontaine; le 10e régiment de grenadiers (colonel von Geyso) à l'est de la route, et le 38e régiment de fusiliers (major Saxer) à l'ouest. Le 6e chasseurs, appartenant à la 3e division de cavalerie, quitta de son propre mouvement Sainte-Marie au bruit du canon, et vint prêter main-forte au 10e régiment de grenadiers à l'est de Bellefontaine, à la sortie du bois de Tintigny.

L'artillerie allemande établie vers Ansart (IFAR6.) et Han entre en action à 9 h 45 et balaye de son feu tout le front des 2e et 3e bataillons du 120e français qui s'immobilisent, n'étant pas appuyés parleur artillerie : celle-ci n'a pas encore ouvert le feu. Profitant de cette situation, de nombreuses forces ennemies débouchent du parc du château de Villemont sur La Rosière et attaquent le 2e bataillon, tandis que la droite du 3e a peine à résister aux assauts de l'infanterie allemande venant du ruisseau du Plane. C'est alors que le 1e bataillon, tenu en réserve, est rendu au colonel du 120e qui le place entre Bellefontaine et le bois de Tintigny.

A 10 h 25 seulement l'artillerie française intervient, et arrête quelque peu l'avance ennemie. Mais déjà, au 2e bataillon, tous les capitaines sont tués et plusieurs officiers blessés. Le 3e bataillon a perdu son chef, le commandant Holstein.

Le général Cordonnier n'a disposé jusque là que du 120e, le général Lejaille ayant repris sous ses ordres le 147e, Mais bientôt arrive le 18e bataillon de chasseurs à pied, qui est envoyé par Lahage dans le bois de Tintigny vers Poncelle, où toute la journée il protégera la droite dut 120e RI., notamment contre les attaques du 6e chasseurs, venu de Sainte-Marie, et du 10e régiment de grenadiers. Une compagnie du ne bataillon de chasseurs, qui lui aussi vient d'arriver, prolonge à l'est 18e, avec mission de surveiller Sainte-Marie, tandis que le reste du bataillon est maintenu en réserve à Lahage.

Le 120e, appuyé cette fois par l'artillerie, pousse en avant, mais le 38e régiment de fusiliers, fortement retranché, lui fait subir des pertes de plus en plus considérables. Alors, sur la demande du général Cordonnier, le général de division met à la disposition du colonel Mangin un bataillon du 147e, dont deux compagnies sont envoyées vers les lisières est de Bellefontaine, les deux autres, dans la direction de La Rosière.

Vers 13 h, une attaque violente de l'ennemi débouche de la corne nord-ouest du bois de Tintigny, par le ravin dut Plane. Le 1er bataillon envoie ses dernières réserves. On se bat avec acharnement, on en vient au corps à corps, et, finalement, les Français l'emportent. Le front entre Bellefontaine et le bois de Tintigny est momentanément dégagé.

Mais peu après, à 14 h, se déclenche une nouvelle attaque du côté de La Rosière. Le 2e bataillon du 120e est chassé de la lisière nord de Bellefontaine. L'héroïque commandant Deslions en dispute pied à pied la possession. A l'intérieur du village, des barricades préparées à l'avance, sont énergiquement défendues. Le colonel Mangin, ramassant de nombreux isolés, leur fait mettre baïonnette au canon et, à la charge donnée par le clairon Lamy (5e compagnie) du 120e, le régiment reprend les barricades dont l'ennemi s'était un moment emparé.

On se bat avec une égale fureur à l'est. L'ennemi est rejeté au-delà des jardins où il a pris pied. Des éléments des deux bataillons de chasseurs refoulent dans le ravin du Plane plusieurs vagues allemandes qui essaient d'en déboucher. Dans le bois de Tintigny, de sanglants combats à la baïonnette se livrent à l'avantage des Français. Le chasseur Hoyaux, du 9e bataillon, s'est tout particulièrement distingué en embrochant sept Allemands pour son compte[56].

Mais l'ennemi ne se tient pas encore pour vaincu. A 15 heures, une attaque très puissante d'infanterie allemande est dirigée derechef contre Bellefontaine. L'ennemi progresse de nouveau jusqu'aux barricades qu'on va devoir bientôt céder. C'est l'instant suprême, la lutte décisive. Le général Cordonnier demande au colonel Mangin de tenir coûte que coûte, en attendant du renfort qu'il lui promet. Le général de brigade rassemble tous les éléments qui lui tombent sous la main et les envoie au feu, les faisant appuyer par des sections de mitrailleuses. Fantassins du 120e et du 147e, chasseurs du 9e et du 18e bataillon, groupés au hasard, réoccupent de nouveau méthodiquement le village et défendent tout le terrain qui s'étend entre Bellefontaine et le bois de Tintigny.

L'ennemi épuisé recule et son infanterie cesse ses attaques sur Bellefontaine qui n'est plus, à partir de 17 h, l'objet d'aucune nouvelle offensive, mais que bombarde l'artillerie allemande.

Le journal de marche de la 87e brigade d'infanterie termine par ces mots sa relation du 22 août 1914 : « En résumé, l'affaire de Bellefontaine, ce village ayant été repris deux fois aux Allemands et étant resté définitivement entre nos mains, constitue une victoire certaine pour nos armes; si nos pertes sont sensibles, celles de nos adversaires sont considérables et démoralisantes pour lui. »

L'artillerie française avait puissamment contribué à repousser les attaques allemandes et elle produisit dans les rangs des ennemis « des effets dévastateurs, Verbeerend batte seine Artillerie gewirkt ». Un officier allemand blessé avoua que deux bataillons qui, revenant d'un combat heureux à Saint-Vincent, rentraient à Tintigny, furent décimés par le feu de l'artillerie française. La batterie du capitaine Lomba notamment, réduisit en quelques instants au silence une batterie allemande, placée à l'est de Saint-Vincent (probablement celle installée près du château de Villemont) et qui avait fait souffrir considérablement les défenseurs de la lisière nord de Bellefontaine.

L'état des pertes de la 4e division d'infanterie engagée tout entière à Bellefontaine, moins le 91e régiment demeuré à Villers-la-Loue, accuse pour le 120e RI. 901 hommes tués, blessés ou disparus, 181 au 147e, 71 au 9e BCP., et 17 au 18e BCP. Au cimetière de Bellefontaine reposent 527 Français, dont 25 officiers et 502 soldats.

Il est moins facile d'établir avec autant de précision les pertes allemandes, qui doivent cependant être fort élevées au dire même de l'ennemi, « plus considérables encore que celles de Rossignol ». Comme nous l'avons déjà mentionné, le chiffre avoué pour les combats de Saint-Vincent et de Bellefontaine est de 110 officiers et environ 3000 hommes tués ou blessés.

D'après l'inscription du monument élevé au cimetière militaire de Bellefontaine, les Allemands n'y auraient enterré que 298 des leurs, dont 13 officiers[57].

 

Nous avons eu déjà l'occasion, en racontant les combats livrés à Rossignol et à Saint-Vincent, de montrer que le 22, au soir, les troupes du VIe corps silésien sont loin de chanter victoire. Il en est de même à Bellefontaine, où la situation pour les Allemands est moins brillante encore, puisque les Français restent sur leurs positions.

En fin de journée, le général commandant la 4e division française fait savoir que, malgré les pertes et la fatigue des troupes, il croit pouvoir assurer qu'il gardera jusqu'au lendemain le débouché de Bellefontaine. Il se réorganisera même pendant la nuit pour être prêt à reprendre le mouvement offensif si l'ordre lui en est donné. Mais, tout au contraire, l'ordre lui est signifié d'avoir à se replier, car l'échec des coloniaux à gauche et celui du 4e corps à droite ne permettent pas au 2e corps de demeurer en l'air.

La 4e division reçoit donc ordre de se retirer à Gérouville. Elle utilise pour s'y rendre deux itinéraires différents : la route de Bellefontaine à Meix, qui bifurque à l'ouest sur Gérouville; et celle de Bellefontaine à Gérouville en passant par le château de La Soye. Le départ de Bellefontaine s'effectue vers minuit, sans que l'ennemi le contrarie.

La journée du 23 est pour la 4e division une journée de repos. A midi, une mission nouvelle lui est donnée : celle d'empêcher l'ennemi de déboucher de la forêt par la route de Bellefontaine à Gérouville et de se mettre en liaison à gauche avec le corps colonial du côté du château et de la ferme d'Orval, à droite avec la 3e division que poursuivent les obus allemands. Mais, bientôt, un contre-ordre daté de Breux, 17 h 30, prescrit un nouveau replie, à exécuter pendant la nuit du 23 au 24 août. Les chasseurs gagnent Avioth, les fantassins et l'artillerie divisionnaire se rendent à Breux. La division abandonne donc le territoire belge.

Pendant le combat déjà, les Allemands avaient incendié six maisons et tué une femme. On retrouva encore le surlendemain le cadavre d'un autre civil. Les troupes entraînèrent à Tintigny un jeune homme qu'ils fusillèrent.

Bellefontaine n'eut pas d'autres morts à déplorer, ni de plus considérables dégâts à regretter., Malgré l'intensité du combat qui se livra aux abords et dans le village même, celui-ci doit d'avoir été relativement épargné, au fait que les Français demeurèrent finalement maîtres du terrain le samedi, et que, lorsque le dimanche les Allemands se présentèrent, leur rage avait eu le temps de s'assouvir, et plus aucun coup de feu ne fut tiré, les Français étant déjà tous de l'autre côté des bois.

 

Rapport de l'abbé A.-J. François, curé de Bellefontaine.

N°779             Dès le début du mois d'août 1914, le bourgmestre avait fait remettre à la mairie les armes que détenaient les habitants. Ces armes remplissaient deux grandes caisses que les Allemands, après la bataille du 22 août, eurent soin de transporter à la gare de Sainte-Marie. Ils s'approprièrent les meilleurs fusils de chasse, et expédièrent le reste en Allemagne.

Le 6 août, arrivent à Bellefontaine les premiers cavaliers français. Ils appartiennent au 30e dragons. Le lendemain et les jours suivants, ils patrouillent dans la direction d'Arlon. Le 10 août, le Père Forget, S. J., vient officiellement établir le service de la Croix-Rouge.

Le 13 août, une rencontre entre Français et Allemands a lieu dans la plaine qui sépare Bellefontaine de Saint-Vincent. Deux uhlans blessés sont amenés à notre ambulance établie chez les Sœurs de la Doctrine Chrétienne, et soignés par les docteurs Lepyrck et Dauby[58].

Le 14, quelques cavaliers allemands se présentent déjà dans le village, mais le lendemain ils l'occupent entièrement et se rendent à la gare de Saint-Vincent - Bellefontaine, où ils coupent les fils téléphoniques et brisent les appareils.

Le 18 août, nous arrive un officier allemand blessé à Margny (France), qui fut constitué, prisonnier le lendemain par des hussards français qui se replièrent sur Jamoigne.

Le 20 août, Numa Stienlet et Arthur Robert sont obligés de conduire quatre blessés allemands à Vance. Ils sont, du reste, fort bien traités et reçoivent un sauf-conduit pour le retour.

Le vendredi, 21 août, alors que quelques cavaliers allemands occupaient le village, le lieutenant de Clermont-Tonnerre, du 3e chasseurs d'Afrique, envoyé en reconnaissance, débouche sur la place devant l'église. Quelques coups de feu furent tirés : les uhlans décampèrent, ayant un cheval blessé, et laissant un des leurs prisonniers. Les cavaliers français continuèrent vers Rossignol.

Un peu plus tard, arrive le 19e chasseurs à cheval qui forme la tête de l'avant-garde du 2e corps. Le colonel de Guitaut, qui le commande, organise aussitôt la défense du village et des patrouilles échangent quelques coups de feu dans le bois de Tintigny.

La nuit du vendredi au samedi se passa sans autre incident. Le 22, vers 7 h 30, se présenta l'infanterie française : le 120e, puis le 147e. Ces nouvelles troupes remplacèrent la cavalerie qui se retira sur Lahage. Le général Cordonnier disposa son monde en face de l'ennemi qui s'avançait impunément, favorisé par un brouillard intense.

A 9 h 30, la fusillade commence et le combat prend de suite une tournure violente. Des corps à corps s’engagent jusque dans les rues du village où les Français ont construit des barricades.

Je n'ai pas à entrer ici dans tous les détails de ce combat que je n’ai pu suivre qu'au bruit des balles et des obus, car je passai toute la journée auprès des blessés et des mourants.

Vers midi, l'assaillant mit le feu à deux maisons situées au nord du village[59]. Léontine DUSCIUS (29 ans), épouse d'Albert Habaru, eut le sommet de la tête enlevé par une balle explosive, en fuyant sa maison en flammes. Son beau-père, Adolphe Habaru, fut atteint de trois balles au ventre, mais se remit de ses blessures.

Environ à la même heure, les Allemands incendièrent quatre autres maisons[60], et emmenèrent avec eux la veuve Jacques, ainsi que sa fille et ses deux fils et les conduisirent à Tintigny, où l'un deux, Alcide Jacques, âgé de 23 ans, fut lâchement assassiné, avec trois jeunes gens de Tintigny. en face de la maison Lejeune.

Pendant le combat, plusieurs maisons furent touchées par des obus et criblées, par les balles. L'église elle-même eut assez bien à souffrir.

Le lundi suivant, on constata un nouveau décès. Constantin DODINVAL (68 ans) fut trouvé mort dans sa maison. Comme il était seul chez lui, on n'a pu recueillir aucun détail.

Bien que maîtres de la situation en fin de journée, les Français évacuèrent Bellefontaine la nuit du samedi au dimanche, emportant le plus de blessés possibles.

Les Allemands n'entrèrent à Bellefontaine que le dimanche matin. Ce jour-là et les jours suivants, les habitants se rendirent sur le champ de bataille pour relever les blessés qui furent soignés dans nos ambulances au nombre de plus de trois cents. Vers la fin du mois tous les blessés français furent évacués sur l'Allemagne.

 

N°780             La paroisse de Lahage, qui dépend de la commune de Bellefontaine, n'eut pas beaucoup à souffrir. Pendant la bataille du 22 août, l'artillerie française avait établi autour du village trois batteries qui firent, paraît-il, de la bonne besogne. Le soir, arrivèrent environ 300 blessés, dont 170 purent être encore transportés à Montmédy avant l'arrivée des Allemands ; 127 restèrent à Lahage et furent constitués prisonniers. Dix-huit d'entre eux moururent à l'ambulance. Les autres furent conduits le 30 août à Marbehan, où on les embarqua à destination de l'Allemagne.

 

N°781             La commune de Gérouville, avec ses dépendances La Soye et Limes n'eut pas beaucoup à souffrir des événements de 1914. Quelques patrouilles allemandes se montrèrent entre le 15 et le 18 août. Le 21 août, on vit s'avancer les troupes françaises de la 3e division coloniale. Le 1er RIC. traversa Gérouville pour se rendre par La Soye à Saint-Vincent. Le 2e RIC. cantonna la nuit du 21 au 22 à Gérouville même et le 3e RIC. à Limes. Le 7e RIC. était demeuré encore en territoire français à Breux, et ne traversa Limes que le 22 de grand matin. Pendant toute la journée du samedi, on entendit le canon gronder dans la direction de Saint-Vincent et de Bellefontaine.

Le 7e colonial, qui avait combattu à Saint-Vincent, est ramené à 22 h à Limes où il s'installe en cantonnement d'alerte, et le dimanche matin, après une tentative de marche vers le nord, reçoit l'ordre de retourner à Limes et de se replier par Breux sur la Chiers.

La 4e division (2e CA.) qui avait tenu tête à l'ennemi à Bellefontaine se retirait la nuit du 22 au 23 à Gérouville et y passa la journée du dimanche, jusqu'à ce que, vers 17 h, un ordre lui parvint de se replier en France.

Les Français avaient tout disposé à Gérouville et à Limes pour s'y défendre, mais, ayant quitté le territoire de la commune avant l'arrivée de l'ennemi, celui-ci trouva la place libre et ne fit que la traverser sans y commettre de déprédations d'aucun genre.

 

 

 

3. - Le drame de la commune de Tintigny.

 

Malgré les combats acharnés livrés aux abords de Saint-Vincent et de Bellefontaine, ces deux villages, nous l'avons vu, n'eurent pas trop à souffrir des représailles de l'ennemi. Le fait que les Allemands n'entrèrent dans ces deux localités que le lendemain de la bataille, explique en partie cette clémence relative peu conforme avec leur ligne de conduite ordinaire. Mais il est un autre facteur dont il faut tenir compte pour éclairer la situation. Les troupes de la 11e division silésienne étaient lasses de porter la torche incendiaire et de faire couler le sang d'innocentes victimes, ayant pendant toute la journée du samedi 22 août exercé leurs sévices sur les habitants de la commune de Tintigny.

Le fait d'être tenu en échec par les armées françaises suffisait, aux yeux des Allemands, à justifier de cruelles représailles; et, ne pouvant s'en prendre aux civils des villages où l'on se battait, les soldats, encouragés par leurs chefs, trouvèrent plus facile et moins dangereux de rester à l'arrière pour terroriser une paisible population, massacrer des innocents et incendier près de deux cents immeubles.

Ce fui avec une rage vraiment satanique que les soldats allemands exercèrent leur vengeance, et à chaque nouvel échec sur le champ de bataille correspondait pour ainsi dire une recrudescence de cruauté.

A Tintigny même, au centre de la commune, on compte 106 maisons incendiées et 60 civils tués. Les sections subirent le même sort : à Ansart 35 maisons furent brûlées et 7 habitants périrent ; à Poncelle sur 45 maisons, 20 seulement ne devinrent pas la proie des flammes et un groupe d'énergumènes tua 13 hommes; à Breuvanne 18 maisons furent incendiées et 11 civils fusillés : trois sur la section même, les 8 autres à Arlon. Le hameau de Han fut épargné, parce que les Allemands y avaient établi une ambulance de campagne. De sorte que le bilan des désastres et des massacres peut être établi comme suit : 184 maisons incendiées et 91 civils tués, dont 83 le furent sur le territoire même de la commune.

 

1. - Tintigny.     (voir plan de Tintigny)   Vues de Tintigny incendié  

a) Les premières semaines d'août 1914[61].

 

N°782.                        Tintigny est une des plus anciennes communes du pays gaumais, assise sur les bords de la Semois, au confluent de la Rulles, sur la grande route d'Arlon à Florenville à 7 km d'Etalle. Elle voisine avec Rossignol, Saint-Vincent et Bellefontaine, qui jadis faisaient partie de sa paroisse. Actuellement il ne lui reste plus que les sections de Han, Poncelle, Ansart, Breuvanne, les deux fermes du Chenois et du Mesnil et le château de Villemont. La circonscription de la paroisse coïncide aujourd'hui avec celle de la commune. La population avant la guerre était d'environ 1.300 habitants.

La mobilisation se fit avec ordre et calme dans la nuit du 31 juillet au 1er août sous la direction du commandant de gendarmerie[62]. Les drapeaux furent arborés sur l'église et les bâtiments communaux, où ils restèrent jusqu'au 14 août, jour où l'on vit arriver les premiers Allemands. Apprenant ce qui était arrivé à Fratin au sujet du drapeau national (le curé avait été menacé d'être fusillé), le bourgmestre le fit retirer dans toutes les sections.

M. Emmanuel Lamotte, bourgmestre, s'employa activement à faire rentrer les armes au bureau communal, dès le 5 août, selon les ordonnances du gouvernement. Ces armes furent brisées par l'ennemi lors de la première occupation de la commune[63].

Un service de patrouille avait été organisé dès les premiers jours d'août, non en vue d'attaquer l'ennemi, mais uniquement pour éloigner des abords du village les rôdeurs et les gens suspects. Le bourgmestre leur défendit de porter des armes. Cette espèce de garde civique ne fonctionna que deux jours. A l'arrivée des Français elle fut licenciée.

Le 6 août, les Français se présentèrent pour la première fois à Tintigny. Ils appartenaient à la 4e division de cavalerie. Le général Durbal, commandant la 4e brigade de dragons, prit logement avec son état-major chez le notaire Lefèvre[64]. Pendant plusieurs jours ces hardis cavaliers poussèrent des reconnaissances dans la direction de Vance et s'aventurèrent même jusqu'à Arlon. Le soir, ils rentraient au village, couverts de trophées. C'étaient les beaux jours[65] ! Le mardi suivant, ils quittaient le territoire de la commune pour se porter dans la région de Florenville-Neufchâteau.

Le 10 août, le Père Forget, S. J., d'Arlon, vint établir le comité de la Croix-Rouge. Le drapeau de la Convention de Genève fut arboré sur les bâtiments de l'école. C'est le seul immeuble situé, sur la grande rue, qui fut préservé de l'incendie le 22 août.

Le 14 août[66], vers 15 h, les premiers cavaliers allemands se présentèrent, venant de Sainte-Marie. Ils furent bientôt suivis de troupes plus nombreuses qui prirent quartier chez les habitants[67]. Aussitôt des otages furent requis, au nombre de quatre, qui passèrent la nuit du vendredi au samedi dans la maison de Prosper Marioni[68].

Les jours suivants, les soldats réquisitionnèrent tant et plus chez les habitants ; la population néanmoins, demeura calme, et tâcha de satisfaire les appétits gloutons et les exigences vexatoires de l'envahisseur[69].

Le lundi soir, 17 août, on vit arriver les prisonniers civils de Jamoigne et d'Izel, conduits par des soldats allemands, On reconnut bien vite les deux abbés Tillière, l'abbé Lucas et le curé d’Izel, ainsi que son vicaire. Ces cinq prêtres, et les civils qui les accompagnaient, étaient ligotés. On les introduisit chez Moulu où ils passèrent la nuit. Ils reprirent le lendemain midi, toujours sous bonne escorte, la route d'Etalle. Le pénible état de ces malheureux prisonniers faisait peine à voir et l'un se demandait ce qui avait bien pu provoquer de pareilles représailles.

Les suppositions allaient leur train, mais en tous les cas cette conduite cruelle de l'ennemi n'augurait rien de bon pour l'avenir, et chacun tremblait.

Le mardi 18, pour la première fois, on entendit le bruit du canon. Ce jour-là, en effet, vers le soir, les Français délogèrent l'ennemi installé au Chenois. Les Allemands qui se trouvaient à Tintigny n'attendirent pas l'arrivée des Français pour s'enfuir. L'un d'entre eux cependant, appartenant à la Croix-Rouge, fut surpris par une patrouille française à la sortie du village, près de la maison du notaire Lefèvre. Se croyant menacé, il déchargea son revolver, mais un cavalier français se précipita sur lui et le perça de sa lance[70].

Les journées du 19 et du 20 août se passèrent dans des alternatives de crainte et d'espérance[71]. On entendait souvent dans les environs des coups de feu échangés entre patrouilles. Parfois même, les rencontres eurent lieu dans la localité.

Mais le vendredi 21 août, de nombreux cavaliers ennemis passèrent, se dirigeant vers Jamoigne. On ne tarda pas à entendre le bruit de la bataille, et, vers le soir, ces mêmes troupes revinrent en désordre. Attaquées entre Jamoigne et Izel, elles avaient été battues, et venaient se reposer à Tintigny, tout en faisant retomber sur l'habitant leur mauvaise humeur provoquée par l'échec de la journée.

Le samedi 22 août, dès avant le jour, trois blessés furent apportés à la Croix-Rouge : un Français et deux Allemands[72].

Le matin de ce même jour, un soldat allemand en patrouille fut tué sur la grande route, vis-à-vis de l'entrée du parc de Villemont. Quoi d'étonnant à cela? Car, tandis que les Allemands arrivaient toujours plus nombreux de la direction d'Ansart, venant de Marbehan-Harinsart, les Français arrivés dès la veille au soir à Saint-Vincent, en descendaient le 22 au matin, pour se diriger sur Rossignol. Plusieurs empruntèrent la route de la ferme du Chenois à Breuvanne et se trouvaient par conséquent à proximité de Villemont. Il est donc tout naturel que des coups de feu aient été échangés entre patrouilles. Néanmoins, les Allemands ne voulurent pas admettre cette explication et prétendirent que les civils avaient tiré sur eux et tué ce soldat[73]. Aussi leur colère commença-t-elle à se déchaîner. M. Rion, voisin de l'endroit où le soldat allemand avait été tué, fut cruellement rudoyé à coups de crosse de fusil; sa femme subit également les plus mauvais traitements.

A la vue des dispositions hostiles de l'ennemi et au bruit du canon qui commençait à se faire entendre, les habitants s'empressèrent de rentrer chez eux et de se cacher. Mais les soldats eurent bien vite fait de les déloger, et dès 8 h les arrestations commencent. Elles paraissent avoir été faites systématiquement et il y eut deux groupes de prisonniers bien distincts. Pour mettre de la clarté dans notre récit, nous devons donc les suivre séparément.

 

b) Le premier groupe de prisonniers et la fusillade collective.

 

Le premier groupe comprend les notables : M. Lamotte, bourgmestre, M. le curé Georges[74], M. Lefèvre, ancien notaire, M. Gérard, instituteur. Le point de concentration de ce groupe était la maison Marioni au milieu de la Grande rue. De là le groupe se dirige vers le fond du village pour emprunter à gauche la route de Saint-Vincent, et puis à gauche encore celle de Bellefontaine[75]. Entre-temps on fouille les maisons, on arrache les hommes des bras de leur femme et de leurs enfants et on les adjoint au groupe des prisonniers qui grossit toujours pour s'arrêter enfin à la glacière du boucher Moulu. C'était une vraie prison : cave circulaire n'ayant d'ouverture que la porte.

Quelques femmes avaient pu suivre et attendaient sur la route l'issue des événements[76], mais bientôt les soldats les écartèrent.

Au commencement de l'après-midi, on fit sortir les hommes de la glacière et on les conduisit dans le clos Jacob, où ils stationnèrent jusque vers 16 h 30. En arrivant là, ils trouvèrent d'autres civils prisonniers comme eux : Mme Jacob-Lenfant avec ses deux fils Eudore et Marius, les époux Goffinet-Flamion et leurs petits-enfants, ainsi que les deux autres frères Goffinet, Justin et Siméon, tous deux liés à des arbres et fort maltraités, enfin trois hommes d'Ansart : Emile Henry, Edouard Andreux, et Joseph ROSSIGNON. Ce dernier était tout couvert de sang et portait au crâne une plaie béante[77].

Un officier interroge chaque prisonnier, lui demande son nom et ses occupations ; tous doivent vider leurs poches et remettre leur porte-monnaie. Ces porte-monnaie furent rendus, à l'exception de ceux de MM. Lamotte et Lefèvre et du curé. Puis il y eut une discussion assez vive en allemand entre M. Lefèvre et le susdit officier : personne ne pouvait comprendre. A un moment donné M. Lefèvre dit en français à l'officier : « Je vous donnerai toute ma fortune, tout ce que je possède, si vous voulez me laisser la vie, ainsi qu'à mes compagnons. - Trop tard. lui répondit l'officier, vous serez tous fusillés ! » Et pendant ce dialogue, les soldats s'agitaient autour des civils, leur faisant comprendre par des cris et des gestes que leur dernière heure allait sonner.

Le jeune Marius Jacob s'approcha de sa mère et lui suggéra de dire qu'il n'avait que 16 ans! Tous les autres prisonniers terrifiés n'osaient remuer, ni ouvrir la bouche.

Vers 16 h 30, les soldats groupèrent de nouveau les hommes. les séparant brutalement des femmes et des enfants qui se trouvaient au milieu d'eux[78]. Le cortège se remit en marche et traversa toute la section d'Ansart jusqu'à la chapelle Sindic. Là on fit faire demi-tour et l'on revint sur ses pas jusqu'à la grande route Tintigny - Marbehan. Georges Marchal rencontré en chemin fut appréhendé par les soldats et joint au groupe des prisonniers. Ceux-ci passèrent sur le pont de la Rulles et un peu plus loin on les fit descendre dans une prairie à droite de la route.

C'est là, au lieu dit « Les Loynes », que ces 40 victimes tombèrent toutes sous les balles des assassins : 36 étaient de Tintigny même, 4 de la section d'Ansart. Comme il n'y eut aucun survivant, personne ne peut rapporter les derniers moments de ces innocents, victimes de la barbarie allemande. Tout ce qu'on sait, pour les avoir vus passer par Ansart escortés de soldats de la Croix-Rouge, c'est qu'ils ont dû être fusillés par ceux qui portaient ostensiblement les insignes de la Convention de Genève, ce qui achève de rendre le crime plus odieux encore[79].

 

Voici les noms des 40 victimes de la fusillade collective[80] :  Photos de quelques victimes

 

De Tintigny : L'abbé Emile GEORGES, curé (56 ans) ; Emmanuel LAMOTTE, bourgmestre (70 ans) ; Mathias LEFÈVRE, notaire (72 ans) ; Justin GÉRARD, instituteur (23 ans) ; Edmond BAYET (63 ans) et son fils Edouard BAYET (33 ans) ; Edouard DÉOM (61 ans) et ses deux fils Joseph DÉOM (26 ans) et Louis DÉOM (23 ans) ; Eudore JACOB (21 ans) et son frère Marius JACOB (16 ans); Joseph FAGNY (74 ans); Joseph-Jacques JACOB (79 ans) et son neveu Joseph JACOB (28 ans); Joseph GOFFINET (36 ans) et ses deux frères Justin GOFFINET (31 ans) et Siméon GOFFINET (29 ans) ; Jean Joseph JACQUES (58 ans) ; Henri Joseph RICAILLE (49 ans) et ses deux fils Lucien RICAILLE (24 ans) et Joseph RICAILLE (23 ans) ; Joseph RÉSIBOIS (56 ans) et ses deux fils Adelin RÉSIBOIS (29 ans) et Fernand RÉSIBOIS (14 ans) ; Joseph LALLEMAND (37 ans) ; Jean Baptiste RICHARD (72 ans) ; Joseph LAMOTTE (73 ans) ; Michel CORNAZ (44 ans) ; Constant VIVINUS (65 ans) et son frère Léopold VIVINUS (56 ans) ; Alexandre GÉRA (55 ans) ; Jean SCHUSSLÉ (39 ans) ; Valentin DORH (55 ans) et son fils Alfred DOHR (23 ans) ; Léon BERTEMÉS (32 ans); Arsène CLAUSSE (35 ans).

 

D'Ansart : Emile HENRY (48 ans) ; Georges MARCHAL (65 ans) ; Joseph ROSSIGNON (61 ans) ; Edouard ANDREUX (22 ans).

 

c) La chasse à l'homme.

 

Tandis que le premier groupe, dont nous avons déjà parlé, était arrêté, emprisonné et finalement fusillé, d'autres soldats parcouraient le village, mettant le feu aux maisons et tirant sur tous les civils qu'ils rencontraient dans les rues ou qu'ils apercevaient à travers les fenêtres.

Henri HAUPERT, 63 ans, et son fils Edouard, 31 ans, furent luis dans le jardin attenant à leur maison, en voulant fuir l'incendie de celle-ci, tandis qu'un autre fils d'Henri, Louis HAUPERT, 32 ans, fut frappé d'une balle meurtrière devant la maison Jeanty. Sa femme, faite prisonnière, reconnut en passant le cadavre de son mari, mais ses bourreaux ne lui permirent même pas de s'en approcher[81].

Félicien JACOB, 48 ans, se trouvait devant la porte du cimetière, fuyant avec sa petite Jeanne, âgée de 2 ans, dans les bras, lorsqu'une balle le coucha par terre, raide mort[82]. L'enfant fut également atteinte par une balle entrée au-dessous de l'épaule gauche, et resta couchée sur le cadavre de son père. Mme Augustin Rion, en passant, aperçut la petite qui semblait souffrir horriblement, et l'emporta pour la remettre à sa mère qui se trouvait prisonnière au clos Moulu. Le soir, la pauvre femme fut autorisée à conduire son enfant à Han pour la faire soigner par des médecins allemands. Malgré tous les soins, elle ne guérit pas et vécut encore un an sans plus jamais sourire. Elle mourut le 24 octobre 1915.

Les frères Emile COLLIGNON, 33 ans[83], et Victor COLLIGNON, 27 ans, tous deux mariés, furent tués à bout portant près de la maison Laurent. Edouard FLAMION, 65 ans, tomba, pour ne plus se relever, devant sa maison.

Henri Joseph DÉOM, 63 ans, fut blessé on ne sait où, ni comment. Le lendemain, il fut joint au groupe de prisonniers conduits à Arlon. Il dut être abandonné en cours de route et on n'a jamais su ce qu'il était devenu. Son cadavre même ne fut pas retrouvé.

Charles PIERRARD, 39 ans, et Augustin RION, 48 ans, furent tués devant leur maison. Le domestique de ce dernier, Jules GOFFINET, 27 ans, trouva la mort en cherchant à escalader le mur du cimetière (n°13).

Auguste ROSSIGNON, 38 ans, était caché dans sa cave avec sa femme et ses enfants et un voisin, Camille Fery. Ce dernier, se trouvant mal, venait de sortir, lorsque les Allemands arrivèrent et firent remonter toute la famille ROSSIGNON. Auguste et les siens furent conduits quelque cent mètres plus loin, et, en passant devant la maison de Joseph THIRY, 53 ans, les Allemands s'emparèrent de celui-ci et le firent marcher à côté d'Auguste ROSSIGNON. Arrivés à l'arrêt du vicinal, les soldats tuèrent à bout portant les deux hommes. La veuve ROSSIGNON, conduite avec ses enfants au pré Georges, vit en se retournant les bourreaux couvrir les deux victimes d'un peu de terre.

Probablement qu'après le départ des ROSSIGNON, Camille FERY, 29 ans, crut prudent de retourner dans la cave, pour échapper aux balles. Toujours est-il qu'on y retrouva, quelque temps après, son cadavre, dans un complet état de putréfaction.

Camille PIREAUX, 26 ans, avait déjà vu de bien près la mort le samedi; il s'était ensuite caché dans des jardins le long de la Semois. Là, se trouvaient également Marie GRAND, épouse Tonglet, 43 ans, et ses enfants, Le dimanche matin, le père Fosty et Joseph Goeury, cachés tout près, entendirent des cris, et surtout une voix de femme qui criait : grâce, grâce! puis des coups de feu. Marie Grand avait été tuée sur le coup et deux de ses enfants blessés. Camille Pireaux, atteint lui aussi, ne survécut que deux jours à ses blessures.

Enfin, trois personnes, dont deux femmes, furent brûlées ou asphyxiées dans les maisons en feu. Tandis que le bourgmestre était arrêté pour être bientôt fusillé, sa femme, Catherine FRANÇOIS, 70 ans, cachée dans la cave d'Edouard FLAMION, y fut asphyxiée et bientôt carbonisée[84]. Alexandrine MAUBERT, 56 ans, subit le même sort chez elle. Enfin, Jean Nicolas PRIEUR, 66 ans, déjà blessé par un soldat allemand, se réfugia dans sa cave. On y retrouva son corps carbonisé.

 

d) Le second groupe de prisonniers.

 

Nous avons dit plus haut que deux groupes de prisonniers bien distincts avaient été constitués. Nous avons déjà parlé du premier, qui comprenait notamment les autorités de la commune, et nous avons assisté à leur long calvaire et à leur fin tragique. Il nous faut maintenant revenir en arrière et suivre pas à pas le second groupe.

Celui-ci était formé des civils qui, échappés une première fois aux regards investigateurs de l'ennemi, s'étaient finalement, pour la plupart, fait prendre en fuyant l'incendie de leurs maisons, heureux encore d'avoir échappé aux balles meurtrières.

Le point de concentration était la prairie de M. Georges au sortir du village, à gauche, en allant dans la direction de Sainte-Marie. Là furent conduites également les Religieuses de l'école, enlevées de leur cave, où elles se tenaient cachées. Toute cette foule était constamment exposée à la mort, car la bataille battait son plein et les balles et les obus pleuvaient de tous côtés.

L'ordre est enfin donné, vers 15 h, de traverser le village en feu : ce fut une véritable vision d'enfer. « C'est miracle, dit un témoin oculaire, M. Auguste Lefèvre, que les vêtements et les cheveux ne prirent pas feu. L'incendie était tellement intense qu'on pouvait à peine respirer. La circulation est très difficile, car les troupes et les convois encombrent le village et l'on n'ose trop approcher des maisons qui flambent et qui menacent à tout instant de s'effondrer. A travers la fumée et le feu on aperçoit de temps en temps des cadavres d'habitants fusillés en pleine rue. On fait descendre les prisonniers par la rue, du Goulot et on les parque dans le clos Moulu au fond du village. Ils assistent de là à la bataille qui se livre entre Tintigny et Rossignol d'un côté, Saint-Vincent et Bellefontaine de l'autre côté. Les canons allemands sont postés entre le bois de la Prise et Ansart.

Tout à coup une vive fusillade semble partir des maisons de Tintigny dans la direction de Bellefontaine. Ce sont les Français qui, à la baïonnette, ont chassé les Allemands des abords de ce village et les poursuivent à coups de feu. Aussitôt un jeune officier à cheval de déclarer que ce sont les civils qui ont tiré. Mon beau-frère William PUGH, 26 ans, se lève alors et proteste. Mais rien n'y fait. Au contraire, des soldats empoignent mon beau-frère et l'emmènent un peu plus loin avec trois autres jeunes gens - Jules GOEURY, 19 ans, Marcel JACOB, 20 ans, de Tintigny, et Alcide JACQUES, 13 ans, de Bellefontaine. Quelques instants. après nous entendons une vive fusillade. C'en est fait des quatre victimes fusillées devant la maison Lejeune. Le choix des soi-disant coupables fut des plus arbitraire. On les choisit et on les condamna à mort sans preuve, sans jugement préalable, selon le caprice d'un lieutenant. »

Le soir, ce second groupe de prisonniers fut ramené dans la cour de l'école. Les hommes sont enfermés dans une écurie, obligés de passer la nuit sur le fumier des chevaux, sans boire ni manger. Et pour augmenter leurs angoisses, on leur annonce que, le lendemain, ils seront fusillés. Les femmes et les enfants sont logés dans les classes. Les sanglots des mères et des veuves se mêlent aux cris des nourrissons qui pleurent de faim et l'on n'a rien à leur donner. Les gardiens demeurent témoins impassibles de ce douloureux spectacle.

Après une nuit affreuse, on vit poindre avec bonheur le jour du 23 août, appréhendant néanmoins ce que cette nouvelle journée réservait aux survivants de Tintigny.

Vers 7 heures, les gardiens ouvrent les portes de l'école et déclarent aux femmes qu'elles sont libres de retourner chez elles avec leurs enfants. Quelle ironie ! Bien peu avaient encore un foyer, une centaine de maisons étant devenues la proie des flammes.

Bientôt les mères et les épouses éplorées aperçoivent dans la cour leur mari et leurs fils qui viennent de sortir de l'affreux réduit où ils ont passé la nuit et qu'on dispose en rang pour les conduire, paraît-il, en Allemagne. Les adieux sont déchirants, mais de peu de durée, car les baïonnettes allemandes et les crosses de fusil ont vite fait de séparer les femmes des hommes et de mettre un terme à ces démonstrations qui n'émeuvent nullement les soldats.

Les gardiens écartent quelques vieillards, puis les hommes placés par rang de quatre, défilent à travers le village en feu et sont conduits dans la direction de Florenville. On leur fait cependant prendre à gauche et monter vers la ferme du Chenois. Là se trouvaient bon nombre de soldats allemands, qui, aidés par quelques brancardiers français, relevaient les blessés et enterraient les morts. Mais soudain, la canonnade reprend de plus belle et les obus pleuvent sur les hauteurs du Chenois. Les Allemands s'abritent derrière les murs des bâtiments ou se blottissent dans des fossés; les prisonniers font de même et courent éperdus de droite et de gauche. Profitant du désarroi deux prisonniers essaient de se sauver[85] ; les gardiens tirent quelques coups de feu dans la direction des fuyards, mais heureusement sans les atteindre.

C'est alors que M. Auguste Lefèvre se dirigea vers un officier et entama avec lui des pourparlers. A force d'instances et de supplications, cet officier promit d'intervenir en faveur de la mise en liberté des prisonniers, mais en signifiant que de toute façon ceux-ci devaient accompagner l'armée allemande jusqu'au village voisin pour la sécurité des troupes. En effet, vers 17 heures, on se remet en marche et l'on prend la direction de Frenois. Les campagnes sont jonchées de cadavres d'hommes et de chevaux. Un peu avant d'arriver au moulin de Ferbas l'officier qu'avait interpellé M. Lefèvre, vint annoncer aux prisonniers leur mise en liberté. Ceux-ci aussitôt rebroussèrent chemin et, au milieu d'une soldatesque menaçante, regagnèrent non sans peine Tintigny.

Ici, de nouvelles épreuves attendaient ces malheureux. Jusqu'alors une vague incertitude planait encore sur le sort de ceux qui avaient disparu et qu'on n'avait plus revus. Mais bientôt la triste réalité se fit jour et il n'y eut pour ainsi dire pas de famille qui ne dût pleurer la mort d'un de ses membres. Quelques-uns furent tout particulièrement éprouvés : c'est ainsi que le notaire Lefèvre apprit successivement la mort de son père et de son beau-frère[86]. M. Albert Lamotte, secrétaire communal, eut lui le malheur de perdre en cette journée tragique du 22 août et son père et sa mère.

En rentrant dans le village, les hommes trouvèrent presque tous, leur maison réduite en cendres. Les femmes étaient réunies, avec les enfants, dans les rares immeubles que la flamme avait épargnés[87] et quelques-unes d'entre elles s'occupaient à soigner les blessés rassemblés à l'école des Sœurs.

Le lundi, 24 août, l'autorité occupante désigna M. Albert Lamotte, fils du bourgmestre défunt, pour remplir les fonctions de son père, avec mission de maintenir l'ordre et de procéder à l'inhumation des cadavres. On lui remit un papier lui conférant ces fonctions. Ce qui ne l'empêcha pas d'être arrêté bientôt, ainsi que le sacristain René Renaux, et d'être joint à un groupe de prisonniers d'Ansart. Tous furent conduits dans la propriété de M. Adolphe Moulu, où les Allemands constituèrent une espèce de conseil de guerre qui devait statuer sur le sort des civils détenus. L'affaire se termina heureusement par un acquittement général[88].

Nous avons retracé brièvement l'histoire des journées fatales des 22 et 23 août 1914 à Tintigny ; pour être complet, il nous faut maintenant esquisser à grands traits les événements qui se déroulèrent les mêmes jours et à la même heure dans les autres sections de la commune.

 

2. - Breuvanne.  

 

N°783.                        Nous avons vu, dans le récit de la bataille de Rossignol, les troupes de la 3e division coloniale, traverser Breuvanne dès 7 heures du matin, le samedi 22 août, pour marcher sur Rossignol et pénétrer dans la forêt de Neufchâteau. Nous avons également raconté comment, dès 10 heures, le pont de Breuvanne et toute l'agglomération devinrent une cible pour l'artillerie allemande, à tel point que les troupes françaises qui n'avaient pas encore traversé la Semois ne purent avancer et qu'ainsi la division se trouva coupée en deux.

Le hameau fut copieusement bombardé, et, lorsque les Allemands y entrèrent, ils mirent encore le feu à plusieurs maisons. Dix-huit habitations furent ainsi détruites par l'incendie, et beaucoup d'habitants emmenés prisonniers à Tintigny.

Mais le nécrologe de Breuvanne est relativement chargé aussi.

Augustin CHARLES, 58 ans, après avoir été maltraité, parvint à s'esquiver et se réfugia sur l'autre rive de la Breuvanne, chez Lemaire. Il en sortit la nuit et les siens le retrouvèrent mort près du ruisseau.

Victor DAUSSIN, 72 ans, fut tué dans la cour de sa maison en fuyant l'incendie, et Emile BERNARD, 34 ans, dans la campagne.

Les Allemands conduisirent Augustin LESCRENIER, 17 ans, à Tintigny. Il fut conduit à Arlon avec d'autres prisonniers et fusillé le 23 août au soir[89].

A leur passage, le samedi matin, les Français avaient réquisitionné le fermier du Mesnil, Eudore Yasse-Magonette, avec un chariot et des chevaux. Il se trouva arrêté par la bataille à Rossignol avec son véhicule. Le lendemain, les Allemands envoient eux-mêmes à Rossignol cinq habitants de Breuvanne et un domestique de ferme. Tous les sept sont conduits, avec les hommes de Rossignol, au « Camp de la Misère » et puis dirigés vers Arlon, où ils seront fusillés le 26 août[90].

Deux vieillards moururent encore en ces jours terribles. Ce sont les nommés Joseph JACQUEMIN, 78 ans, et Henri GEORGES, 83 ans. Tous les deux étaient fort malades, mais les tragiques événements qu'ils vécurent accélérèrent l'heure du trépas. Le conseiller communal, J.-B. Bernard, fut grièvement blessé par des coups de fusil, en cherchant à sauver des objets de sa maison en feu.

 

3. - Ansart.  (voir plan d'Ansart)
 

Rapport de M. Benjamin Conrotte[91].

 

N°784.                        Dès 7 heures du matin, le samedi 22 août, nous vîmes passer les troupes allemandes venant d'Harinsart et se rendant à Tintigny. Bientôt la grosse artillerie s'établit dans la campagne entre Ansart et Breuvanne. A cette vue et au bruit du canon, les habitants s'empressèrent de rentrer chez eux et même de se blottir dans leurs caves.

A leur passage les troupes emmenèrent avec elles jusqu'à Tintigny quatre otages : Max Dewart, Joseph Jacques, échevin, Lambert André, conseiller communal et mon frère Lucien CONROTTE, 43 ans (fig 73). Nous ne devions plus revoir ce dernier. Tous les quatre relâchés à Tintigny après une parodie de jugement, crurent plus prudent de ne pas regagner Ansart, les routes étant encombrées de troupes. Mon frère se rendit alors chez Théophile Gillet, notre beau-frère. C'est là qu'il fut mortellement atteint par une balle allemande[92].

Vers midi, les Français ayant fait une sortie de Bellefontaine, les Allemands sont refoulés jusque dans Tintigny et nous voyons repasser à Ansart de nombreuses troupes en débandade. C'est alors que les soldats mettent le feu aux maisons qui se trouvent sur la grande route, tuent M. Théophile DRAIME (47, ans), l'instituteur, non loin de sa maison et en présence de sa femme, et blessent Joseph Rossignon, qui reçoit trois balles dans les jambes, et sa femme, Irma Gérard, atteinte au ventre de deux balles tirées à bout portant.

A la lueur des premières flammes, tout le monde s'empressa de lâcher le bétail. Quelques habitants restèrent cachés chez eux, d'autres s'enfuirent du côté de Villers sur Semois, d'autres encore prirent la direction du « Bois de la Frise » et cherchèrent un refuge au moulin d'Augustin Rion.

Mais les Allemands arrivent eux-mêmes au moulin, enfoncent la porte, en font sortir tous les habitants et y mettent ensuite le feu.

Entre-temps, des soldats m'empoignent et me collent au mur pour me fusiller. Ma femme et mes enfants implorant grâce pour moi, les fusils s'abaissent. Je me dirige alors avec les miens dans un clos, derrière un buisson, mais les énergumènes m'en veulent particulièrement et tirent dans notre direction. Ma femme est atteinte par une balle qui lui traverse le pied ; mes deux petites-filles sont touchées aussi : l'une a les deux jambes percées, l'autre a une blessure à la cuisse. A grand-peine je transporte mes blessées à la maison, où je les installe dans la cave. C'est de là que, vers 17 heures, je vis passer des soldats allemands porteurs du brassard de la Croix-Rouge, conduisant un groupe de prisonniers parmi lesquels je reconnus M. le curé de Tintigny, le bourgmestre M. Lamotte, l'ex-notaire M. Lefèvre, et bien d'autres. Je ne me doutais guère que ces malheureux ils étaient une quarantaine - étaient conduits à la mort, et allaient être exécutés tout près de chez moi. Le lendemain, je conduisis ma femme et mes deux enfants à Marbehan, ainsi que M. et Mme Rossignon.

 

Rapport de M. Octave Conrotte[93].
 

N°785.            Les habitants demeurés à Ansart restèrent cachés dans les caves, ou sous les débris des maisons incendiées, toute la journée du 13. Le soir, à la faveur de l'obscurité, quelques hommes se hasardèrent à sortir de leur cachette pour chercher un peu de nourriture dans les maisons qui avaient été épargnées par l’incendie.

Le lundi matin, les Allemands réquisitionnent les hommes pour enterrer les cadavres des 40 civils fusillés dans une prairie, au bord de la grande route. Nous étions au nombre de 26. Parmi les cadavres se trouvait celui d'un soldat allemand, que les civils auraient prétendument tué, près de la maison d'Eugène Claisse (plan F), à l'aide d'une pioche, qu'on avait retrouvée toute couverte de sang. Or, cette pioche avait servi à enterrer un cheval mort. Je suis chargé, avec quelques autres civils, de transporter sur un tombereau le cadavre du soldat allemand, pour l'enterrer au « Haut des Fagots[94] ».

Notre lugubre besogne terminée, on nous conduit vers Tintigny, toujours sous la menace d'être fusillés. Il y avait de quoi nous faire perdre la tête. L'un d'entre nous, en effet, voulut, en traversant le pont de la Rulles, se jeter à l'eau pour échapper ainsi à ses bourreaux. C'était Emile CHOIZY, 44 ans. Mal lui en prit, car les soldats déchargèrent sur lui leur fusil et il fut criblé de balles. Son cadavre resta deux jours dans l'eau, on ne put l'en retirer que le mercredi.

On nous fit traverser le village de Tintigny et on nous arrêta dans la prairie de M. Adolphe Moulu, où nous dûmes nous mettre à genoux, avec défense de parler. On nous adjoignit deux hommes de Tintigny : M. Albert Lamotte, investi par l'occupant lui-même des fonctions de bourgmestre, et le sacristain René Renaux.

Les Allemands instituèrent une espèce de conseil de guerre, composé de plusieurs officiers, parmi lesquels un major parlant correctement le français et qui paraissait fort bien disposé.

L'interrogatoire portait surtout sur le cas du soldat allemand tué devant la maison Claisse. Après bien des délibérations, on reconnut notre innocence et on nous déclara libres.

En rentrant à Ansart, nous pûmes nous rendre compte des dégâts : 35 maisons avaient été incendiées. On comptait 7 victimes : mon frère Lucien, tué à Tintigny, l'instituteur DRAIME, tué à Ansart, Emile HENRY, Edouard ANDREUX, Georges MARCHAL, Joseph ROSSIGNON, qui firent partie de la fusillade collective, et, enfin, Emile CHOIZY, dont la mort tragique a été racontée plus haut[95] .

 

4. - Han.

 

N°786.                        La section de Han, qui ne compte que 13 maisons, fut épargnée. Les Allemands y firent transporter leurs blessés dès le samedi soir et les religieuses de Tintigny y furent conduites pour prêter secours aux médecins. Les habitants furent chassés de chez eux jusqu'à l'évacuation des blessés.

Trois hommes inoffensifs furent enlevés subitement et, les mains liées derrière le dos, enfermés dans un clos sous bonne garde[96]. Ils y passèrent la nuit à la belle étoile, avec menace continuelle d'être fusillés.

C'est à Han que fut jugé le docteur Robert, arrêté à Tintigny le 23 août, malgré, ses 85 ans. On l'accusait d'avoir tiré sur les troupes allemandes; mais sa culpabilité ne pouvant être établie, on le relâcha.

 

5. - Poncelle.  (voir plan Poncelle)   Victimes de Tintigny et de Poncelle

Rapport de M. Max Servais, instituteur[97].
 

N°787.                        La section de Poncelle, située à égale distance entre Tintigny et Sainte-Marie, fut très éprouvée pendant les journées d'août 1914. Sa population ne dépassant guère 175 habitants compte 13 victimes massacrées odieusement par une douzaine de soldats, qui mirent systématiquement le feu à 25 maisons. Et c'est ainsi que les Allemands se vengèrent sur des innocents des pertes cruelles que les Français leur firent subir, notamment dans le bois de Tintigny, où la bataille fit rage toute la journée du 22 et où des corps à corps sanglants couchèrent par terre bon nombre de soldats.

Le samedi, vers 10 h du matin, J.-B. Badoux était sorti de chez lui pour aller chercher son bétail dans un pâturage situé près du bois. Il est rejoint par trois cavaliers allemands qui lui demandent si les Français sont dans les environs. Badoux leur répond qu'il n'en sait rien. Au même moment une balle atteint un des cavaliers qui s'affaisse. Les deux autres, furieux, agonisent d'injures Badoux et le forcent à courir devant eux, sur une distance d'un kilomètre au moins. Finalement à bout de forces, Badoux s'arrête et dit aux deux soldats : « Faites de moi tout ce que vous voulez, mais je ne puis aller plus loin » Il reçoit alors une balle dans le bras et a la présence d'esprit de tomber à terre et de faire le mort. Les Allemands, croyant qu'il a son compte, déguerpissent. Lorsqu'ils ne sont plus en vue, Badoux se relève et se réfugie chez sa fille, Mme Henri Yante, qui lui prodigue les premiers soins. A peine est-il pansé, que des soldats se précipitent dans la maison, où se trouvaient réunies plusieurs familles. Badoux a le temps de monter au grenier, où il parvient à se cacher, mais neuf autres hommes sont découverts par les soldats qui les placent devant la maison et les mettent en joue. C'étaient les deux frères Yante, Henri et Cyprien, Albert François, les deux fils Bivert, le père Drouet, Léon Drojet, Edouard Laurent et Nicolas Wagner. Henri YANTE, 29 ans, est tué sur le coup, laissant une jeune veuve et un bébé de quelques jours. Son frère Cyprien est blessé au pied, mais simule le mort et échappe ainsi à ses bourreaux. Les autres parvinrent à s'enfuir. Malheureusement, Albert FRANÇOIS, 24 ans, fut atteint près de sa maison, située de l'autre côté de la route. Simon CALANDE, âgé de 16 ans seulement, fut tué dans son jardin et son frère grièvement blessé au ventre, souffrit d'atroces douleurs pendant plusieurs semaines. Alphonse CALANDE 49 ans et les siens, voyant les Allemands mettre le feu à leur maison, s'enfuient par le jardin et vont se cacher dans la cour de l'école communale. Un soldat les y aperçoit et les en fait sortir. Il y avait une dizaine de personnes. Les femmes et les enfants sont envoyés d'un côté du village, tandis qu'on pousse de l'autre, à coups de baïonnette, le père Calande avec ses deux fils Georges CALANDE, 21 ans, et Jules. Arrivés au bout du village, les soldats se mettent à tirer sur leurs prisonniers. Jules, atteint gravement à la tête, perd aussitôt connaissance. Quand il revient à lui bien tard dans la soirée, il voit son pauvre père couché sur le dos, à côté de lui; il était mort. Son frère Georges, blessé mortellement à la gorge, se tordait de souffrance. Le lendemain, la malheureuse mère, inquiète sur le sort des siens, les chercha partout et finit par aboutir sur le lieu du crime. Un soldat qui la vit s'agenouiller près des victimes lui offrit d'achever son fils Georges ! Celui-ci mourut le surlendemain. Jacques PIERRARD, 64 ans, est tué dans son jardin. J.-B. CLAISSE, 51 ans, voyant sa maison prendre feu, a la malencontreuse idée de sortir de sa cachette pour lâcher son bétail. Des soldats l'aperçoivent et tirent sur lui il eut la main trouée d'une balle et un coup de lance lui perça le côté. Il mourut après avoir beaucoup souffert, le 7 septembre. J.-B. LAHURE, 74 ans, et son fils Julien LAHURE, 27 ans, arrêtés par les Allemands, se jettent à genoux implorant grâce, mais ils sont lâchement assassinés en présence de Jules Servais, qui n'est que blessé à la hanche. Au même moment, Léon STÉVENOT, 64 ans, est tué devant sa maison à laquelle on met le feu. Victor RENSON, 39 ans, tombe en disant à Jules Servais : « Sauve-toi, j'ai mon compte ! ». Il laisse une jeune veuve et trois petits-enfants. Toujours au même endroit, Edouard Ricaille reçut une balle dans l'épaule et se laissa tomber en faisant le mort. Sa femme fit de même, sans cependant avoir été touchée. Enfin, René RÉSIBOIS, 19 ans et Alexis SOBLET, 42 ans, furent tous deux tués en cherchant à fuir.

S'il n'y eut pas plus de victimes encore, ce fut grâce à la proximité du bois, où la plupart des habitants se réfugièrent sous la protection des fusils français,

Le mardi suivant, en rentrant au village, les survivants inhumèrent leurs morts sur place, en attendant leur transfert au cimetière.

 

6. - Au château de Villemont.
Rapport de M. Léopold Demoulin[98].
 

N° 788.           En août 1914, je me trouvais au château de Villemont, occupé par ma sœur, la baronne Henri d'Huart, ainsi qu'un neveu et deux domestiques.

Du 14 au 18 août, nous fûmes envahis par de nombreux cavaliers allemands qui se montrèrent pleins d'exigence. L'un d'entre eux cependant, le Rittmeister comte Königsmarck, du 2e escadron du 4e dragons, nous délivra une reconnaissance des bons soins reçus. (TRADUCTION : J'atteste que le baron d'Huart a fort bien accueilli le 2e escadron. L'escadron reçut du foin pour 150 chevaux et l'entretien de 6 officiers. (s.) Comte Königsmarck, Rittmeister.)

Le 21 au soir, les Allemands se présentèrent de nouveau, mais ne logèrent pas au château. Le samedi, à 3 heures du matin, un peloton de cavalerie française traversa la propriété et me demanda de lui indiquer le chemin qui conduisait à la ferme du Mesnil. Ces cavaliers disaient devoir gagner Neufchâteau où on allait se battre.

Vers 7 ou 8 heures du matin, nous entendons crépiter la fusillade du côté de Rossignol, à laquelle se mêle bientôt le bruit du canon. Aussitôt ma sœur et moi, ainsi que notre neveu et le personnel, nous nous cachâmes dans l'ancienne prison du château. Bien nous en prit, car quelques instants après les Allemands arrivèrent et fouillèrent en vain dans tous les coins, espérant découvrir quelque Franc-tireur. Leurs recherches ayant été infructueuses, ils mirent le feu au château. Nous restâmes néanmoins blottis dans notre cachette jusque vers 15 h, mais l'atmosphère devenant de plus en plus irrespirable, et la fumée nous suffoquant, nous sortîmes de notre réduit pour nous rendre dans le ruisseau qui traverse la propriété. Nous demeurâmes assis dans l'eau jusque vers 19 h 30 ; à cette heure, le bruit de la bataille s'étant petit à petit apaisé, et notre situation devenant intolérable, nous essayâmes de gagner Tintigny. C'est alors que des soldats allemands m'aperçurent et me firent prisonnier. On me conduisit sur la route de Saint-Vincent, où se trouvaient gardés environ 400 soldats français de l'infanterie coloniale et quelques civils, notamment les fermiers du Chenois. Je partageai à partir de ce moment leur sort et je fus conduit comme eux à Arlon, d'où l'on nous expédia dans le Grand-Duché de Luxembourg.

Au moment de mon arrestation, ma sœur, mon neveu et les deux domestiques étaient parvenus à se cacher derrière une haie et, à la faveur de l'obscurité, ne furent pas aperçus. Ils passèrent la nuit dans le bois; mais, le lendemain matin, surpris par des soldats allemands, ils furent arrêtés et conduits jusqu'à la ferme du Chenois. L'après-midi, ils furent dirigés sur Saint-Vincent et de là vers Frenois, où un officier leur délivra un sauf-conduit pour retourner à Tintigny, où ils arrivèrent le soir au milieu des ruines.

 

 

7. - L'exode du fermier du Chenois.
Rapport de M. Nicolas Hemmen, fermier du Chenois[99].
 

N°789.                        Le 11 août, quatre chasseurs allemands nous arrivent vers 18 heures et nous demandent très poliment à loger. Ils partent le lendemain matin.

Le 13, quatorze Allemands sont surpris par des cavaliers français qui les rejoignent du côté de la « rappe » de Bellefontaine, et leur tuent deux hommes ; deux autres furent blessés.

A partir du 15 août, jusqu’au 18, nous eûmes tous les jours des Allemands à héberger. La plupart se conduisirent assez bien ; quelques-uns, cependant, se montrèrent grossiers et déjà menaçants.

Le mardi, 18 août, les Allemands, sentant les Français proches, commencèrent à se fortifier ; leurs travaux ne durèrent guère longtemps, car le canon se mit bientôt à gronder et les Allemands, abandonnant un tué et un blessé, se retirèrent dans la direction de Sainte-Marie. Vers 17 heures, les Français occupaient la ferme.

Le 21, nous vîmes passer des troupes allemandes se rendant au combat d’Izel.

La nuit du 21 au 22, se présentèrent à la ferme quelques éclaireurs français qui, après s’être restaurés, partirent dans la direction de Neufchâteau.

Le samedi, 22 août, dès 5 heures du matin, passent, sans discontinuer, des troupes coloniales qui descendent sur Breuvanne et Rossignol.

Vers 8 heures, la fusillade se fait entendre du côté de la forêt de Neufchâteau, et bientôt les balles, venant de la direction de Tintigny, pleuvent tout autour de la ferme. Le canon ne tarde pas à se mettre de la partie.

Je m’empresse, avec ma femme et mes enfants, de descendre dans les caves pour nous mettre à l’abri des projectiles. Quelques blessés français et quatre automobilistes, qui avaient laissé leurs machines dans la cour, nous rejoignent.

Les heures, qui nous semblent interminables, s’écoulent au milieu du fracas de la bataille qui fait rage et se rapproche de plus en plus. Vers 16 heures, nous entendons les cris des Allemands poussant de vibrants « Hourrah ». S’approchant des bâtiments, ils tirent par les soupiraux à plusieurs reprises, mais heureusement sans nous atteindre. Enfin, peu après ils descendent à la cave et nous constituent tous prisonniers. Nous remontons, avec les soldats français qui se trouvaient avec nous, et les Allemands nous accusent d’être des francs-tireurs, tous, sans exception, même les deux jeunes enfants de mon fils Matthieu, qui n’avaient que 6 et 4 ans !

Sur ces entrefaites, un soldat était descendu dans la cave où nous nous étions cachés et y avait trouvé les armes des Français qui venaient de se rendre. Ce furent aussitôt des cris de rage de la part de nos bourreaux et je ne sais vraiment pas comment nous avons échappé à la mort. Finalement, on nous joint à un groupe d’une quarantaine de prisonniers français et on nous fait parcourir, de gauche à droite, tout le champ de bataille du Chenois, couvert de morts et de blessés français.
(voir photo fig 80)

 Ceux-ci font, en vain, entendre des plaintes et des gémissements ; on nous défend de leur porter secours sous peine d’être fusillés.

Il était environ 19 heures, lorsqu’on nous fil descendre sur Tintigny, tout en feu, et on nous parqua avec un gros contingent de prisonniers français. Ils devaient être à peu près quatre cents. Nous étions là de quelques minutes à peine, qu’arrive M. Léopold Demoulin, ligoté et maltraité. Le pauvre homme était tout mouillé, s’étant caché dans l’eau du ruisseau qui traverse la propriété de Villemont.

Nous passons la nuit à la belle étoile, couchés sur l’herbe et tenus en éveil par de fréquentes alertes.

Le dimanche matin, un nouveau compagnon de captivité arrive. C’est Victor Guiot, de Saint-Vincent. Les Allemands l’avaient réquisitionné, la veille au soir, pour leur apporter de l’eau dans leurs tranchées, lorsqu’un soldat, tirant un coup de feu en l’air, le conduisit près d’un officier, en l’accusant d’avoir tiré sur lui. C’est en cours de route que le fils Guiot nous raconta son arrestation. Augustin Lescrenier, de Breuvanne, nous fut également adjoint. Un Allemand prétendait l’avoir vu perché sur un arbre et tirant sur les troupes.

Enfin, un autre compagnon d’infortune excitait tout particulièrement notre compassion. C’était Joseph Déom, de Tintigny. Blessé la veille au bras et au ventre, il avait souffert un véritable martyre pendant la nuit et avait toute la peine du monde à se tenir debout[100].

De grand matin, le cortège se met en branle dans la direction d’Arlon. Nous traversons d’abord Tintigny, qui n’est plus qu’un amas de ruines. Devant la maison Lejeune, nous apercevons les cadavres des quatre jeunes gens fusillés à cet endroit la veille.

Le malheureux Déom ne pouvant marcher, M. Demoulin et mon fils le soutinrent de leur mieux, en le portant pour ainsi dire, Mais arrivé à Han, on dut abandonner le pauvre blessé à son triste sort. On ne sait ce qu’il est devenu, et l’on n’a jamais retrouvé trace de son cadavre.

Nous obliquons dans la direction de Villers sur Semois et,au bord de la route, nous rencontrons un lazaret de circonstance installé dans une prairie. On y donna quelques soins bien sommaires aux blessés français qui nous accompagnaient, et puis de nouveau en route pour la gare de Sainte-Marie. Là, quelques blessés furent hissés sur des chariots. Et nous voici de nouveau en marche. Victor Guiot et Augustin Lescrenier doivent prendre la tête de file et sont soumis à toutes sortes de vexations.

Arrivés à Etalle, on nous arrête devant la maison Kieffer où un Etat-Major doit statuer sur le sort des prisonniers civils. Guiot et Lescrenier sont condamnés à être fusillés à Arlon.

Entre Sivry et Vance, nous croisons le curé de Fouches et deux civils fort maltraités qui, eux aussi, doivent comparaître à Etalle devant le conseil de guerre. Nous arrivons enfin à Arlon exténués de fatigue et l’on nous conduit sur le quai de la gare. Là, des officiers vinrent chercher Guiot et Lescrenier, qu’ils entraînèrent avec eux dans la salle d’attente de 3e classe. Les deux malheureux en sortirent bientôt accompagnés de 12 soldats. On les fusilla un peu plus loin, près du pont de Schoppach. Il était environ 20 heures. Nous ne vîmes pas s’accomplir le crime, mais nous entendîmes les coups de feu. Un de nos gardiens s’adressant à un des exécuteurs qui revenait lui dit : « Je ne voudrais pas avoir fait ce que vous venez d’accomplir. » Et le soldat de lui répondre : « Ce ne sont que des Belges ! »

Plusieurs officiers s’approchèrent de nous pour décharger leur colère et nous injurier. Ils nous annoncèrent enfin que nous serions envoyés comme prisonniers à Trèves. Mais, ayant appris que j’étais grand-ducal, ils changèrent d’avis et décidèrent de m’envoyer avec toute ma famille et M. Demoulin à Luxembourg. On nous embarqua vers 22 heures et nous débarquâmes le lendemain à Luxembourg à 1 heure du matin. Nous y passâmes le reste de la nuit dans une salle d’attente et nous reprîmes, vers 7 heures, un train pour Canak, où nous fûmes hébergés pendant sept semaines chez un de mes cousins. Après ce laps de temps, nous parvînmes à retourner jusqu’à Arlon, où l’on nous délivra un passeport pour regagner la ferme du Chenois. Celle-ci avait été entièrement pillée et fort endommagée par le bombardement.

 

8. – A la « Barrière des Malades ».

 

Sur la route de Jamoigne à Tintigny, se trouve une petite maison appelée « Barrière des Malades », qu’occupe la famille Bartin. Voici le récit que nous a fait Jules Barlin.

 

N°790.                        Le dimanche, 23 août, les Allemands sont arrivés chez nous au milieu de la matinée et ont perquisitionné partout pour voir si nous ne cachions pas de Français.

Vers 10 heures se présentent sur la route quatre soldats français. les bras levés ; l'un d'entre eux était blessé. Les Allemands nous obligent alors de quitter notre maison et nous conduisent tout près sur un talus, d'où nous pouvons voir l'officier commander le feu à une dizaine de soldats sur les quatre malheureux français qui avaient été placés contre le mur. Trois furent tués sur le coup, le quatrième fut mortellement atteint.

A ce moment, des obus venant s'abattre tout près de nous, les Allemands nous permettent de nous réfugier dans nos caves, où ils descendent eux-mêmes. Du soupirail, nous pouvions voir les pauvres soldats français couchés par terre. Le blessé se remuait de temps en temps. Vers 17 heures, il se releva et retomba : il était mort. Les Allemands, alors, firent piétiner les cadavres par leurs chevaux et, nous obligeant ensuite de les recouvrir de feuilles, nous défendirent de les relever. Ce n'est que quatre jours après que des brancardiers de Saint-Vincent vinrent ramasser les quatre corps pour les enterrer près de la ferme du Chenois.

 

9. - Les responsabilités et le Livre Blanc allemand.

 

Pour établir les responsabilités, il faut se rappeler que le samedi 21 août, à partir de 7 heures du matin environ, toute la 11e division silésienne (général von Webern), qui avait quitté à 5 heures Thibésart, avait traversé Ansart et Tintigny, pour bifurquer ensuite et se rendre, la 22e brigade (11e et 51e RI.) du côté de Saint-Vincent et la 21e brigade (10e et 38e RI.) dans la direction de Bellefontaine. La 11e brigade d'artillerie de campagne, qui les suivait, comprenait les régiments 42e et 6e. On sait que ces troupes se heurtèrent à Saint-Vincent au 7e colonial et, à Bellefontaine, à la 4e division du 2e corps d'armée.

De part et d'autre l'action fut chaude et les pertes allemandes fort lourdes, plus lourdes même qu'à Rossignol. A plusieurs reprises les Français passèrent à l'offensive et forcèrent les Allemands à reculer. Chacun de ces mouvements était signalé par une recrudescence de cruauté.

Aux premiers engagements avec l'ennemi, c'est à dire vers 8 h 30, correspondent les premiers incendies et l'arrestation des otages. Lorsque, vers midi, les Français refoulèrent les Allemands de Bellefontaine, ceux-ci débandés traversèrent Ansart, y mettant le feu et tirant à droite et à gauche, faisant plusieurs victimes. Lorsque, dans le courant de l'après-midi, les Français, dans une poussée en avant, atteignirent presque les abords de Tintigny, les Allemands qui détenaient tout un groupe d'otages prisonniers, en choisirent quatre qu'ils fusillèrent sur-le-champ, prétendant qu'on avait tiré sur eux. Et c'est à peu près vers ce temps-là aussi que le premier groupe d'otages, parmi lesquels se trouvaient les notables, fut dirigé vers Ansart, pour y être fusillé non loin du pont de la Rulles.

Il serait difficile de ne voir dans tout cela qu'une pure coïncidence,

Le Livre Blanc allemand consacre aux événements de Tintigny et d'Ansart 9 annexes, en partie du moins . Il est à noter tout d'abord qu'on n'y souffle moi des crimes de Poncelle et de Breuvanne. Quant à ceux de Tintigny et d'Ansart même, les rédacteurs ont soin de passer sous silence la fusillade collective qui abattit d'un coup 40 innocents ! Les rapports restent volontairement dans de vagues généralités : On a tiré dans le village... des coups de feu sont partis des fenêtres… et toujours sans précision de lieu et de personne.

Trois faits déterminés, cependant, sont apportés à charge des « francs-tireurs ». Un soldat allemand tué le matin à Tintigny, un autre massacré à Ansart et des coups de feu tirés de la Croix-Rouge. En reprenant chacune de ces assertions fantaisistes, nous aurons l'occasion de les réfuter[101] (2).

 

- Annexe 18.         Le capitaine Illigner affirme qu'un réserviste du régiment d'infanterie n°38 a été assommé par des habitants de Tintigny, le 22, au moyen d'un instrument de maçon (Maurerkreuzhacke). Il s'agit probablement du soldat tué le samedi matin à l'entrée de Villemont par une patrouille française[102]. Car ce même jour déjà un officier déclarait à M. Auguste Lefèvre qui, par ordre du bourgmestre, transportait le cadavre, que la victime avait été abattue à coups de hache. Par deux fois M. Lefèvre demanda, de faire constater la blessure par un médecin, mais l'officier s'y est refusé.

Le lieutenant de réserve Schmidt déclare que, le 24 août, en traversant Ansart-Tintigny, deux soldats furent tués par des francs-tireurs.

On peut affirmer, sans crainte d'être contredit, que pas un seul soldat allemand ne fut tué sur la commune de Tintigny le lundi 24 août.

 

- Annexe 19.         En traversant Ansart et Tintigny, les troupes auraient essuyé des coups de feu de la part des habitants et en guise de représailles, les deux localités ont été brûlées.

Nous savons que par ordre du bourgmestre, les armes avaient été livrées dès le début d'août et que les Allemands s'en sont emparés lors de leur premier passage. Comment donc les habitants auraient-ils pu tirer sur les troupes ?

De plus, en traversant Ansart le samedi matin, les Allemands prirent quatre otages qu'ils emmenèrent jusque Tintigny. Tout s'étant bien passé, les otages furent rendus à la liberté. Or, en aurait-il été ainsi, en réalité, si les habitants avaient tiré sur les troupes en marche ?

 

- Annexe 20.         Le samedi, 22 août, à midi, de la place du marché jusqu'à la sortie ouest de Tintigny, de beaucoup de fenêtres les civils tiraient sur les troupes en marche. Le narrateur a vu des hommes derrière des canons de fusil qui fumait encore !

Pour démolir cette affirmation toute gratuite, il suffira de rappeler qu'à l'heure de midi le village était tout en feu et presque tous les civils constitués prisonniers en deux groupes.

 

- Annexe 21.         L'éternel refrain des francs-tireurs revient sous la plume du rapporteur, le capitaine de réserve Pachur, sans aucune variante. Il conclut à la culpabilité des civils, parce que « le village avait été nettoyé depuis longtemps déjà de l'ennemi. Vom Feinde gesaübert .»

Or, le récit de von Mutius déclare que l'avant-garde de la 11e division d'infanterie trouva Harinsart et Tintigny libres d'ennemis « vom Feinde frei » . Nous savons, en effet, que les Français ne pénétrèrent pas dans le village de Tintigny le 22 août.

 

- Annexe 22. Le lieutenant de réserve Felsmann s'en tient à des généralités qui ne méritent pas d'être relevées.

 

- Annexe 23.         Le lieutenant Groeger et le sous-officier Wollny de la 7e compagnie du régiment 157, prétendent avoir vu des civils tirer des coups de feu d'une maison qui avait arboré la Croix-Rouge. Cette maison aurait été brûlée et un civil qui voulait se sauver en sautant d'une fenêtre, tué.

L'accusation est grave, mais elle est heureusement fausse. Le seul établissement qui portait l'enseigne de la Croix-Rouge était l'Ecole des religieuses qui fut épargnée et les soldats ne molestèrent nullement les Sœurs; tout au contraire, les Allemands leur permirent même d'aller soigner les blessés à Han, où ils avaient établi un important lazaret. De plus, aucun civil n'a été tué en sautant d'une fenêtre.

 

- Annexe 24.         Le capitaine Rumland déclare avoir vu, le 22 août, le cadavre du réserviste Franke, le crâne fracassé par une hache, et l'instrument de torture gisant encore à terre, tout couvert de sang. Une vingtaine d'hommes qui venaient d'enterrer des civils belges fusillés furent interrogés. L'un d'entre eux, le coupable probablement, se jeta du haut d'un pont dans la rivière, dont le lit est rocailleux, et se tua.

Tout d'abord, il est à remarquer que les événements visés dans ce rapport, se passèrent le 24, et non le 22, comme le capitaine Rumland l'affirme. Ensuite, les 26 fossoyeurs réquisitionnés pour enterrer les 40 civils fusillés à Ansart ne furent nullement interrogés. En effet, ils virent le cadavre d'un soldat allemand, tué près de la maison Claisse. La pioche, maculée de sang, avait servi, comme le rapporte Octave Conrotte, à enterrer un cheval mort.

Quant à conclure à la culpabilité d'Emile Choizy - car c'est lui - parce qu'il s'est jeté à l'eau, ayant perdu la tête, ou pour échapper aux mauvais traitements, c'est manquer de logique. Mais où le capitaine Rumland fait complètement erreur, c'est lorsqu'il affirme que Choizy s'est tué en donnant sur les pierres du ruisseau. Il fut tout au contraire criblé de balles par les soldats qui s'empressèrent de tirer sur lui .

 

- Annexe 25.         Le lieutenant von Lindeiner s'étend assez longuement pour décrire son passage à travers Tintigny, au milieu des coups de feu des francs-tireurs.

Il nous suffira de relever quelques détails de ce rapport, pour en montrer le côté fantaisiste.

Deux coups de feu furent tirés : c'était le signal convenu et tout aussitôt la fusillade générale éclata. A chaque fenêtre, pour ainsi dire, des civils étaient postés pour tirer sur les troupes. Le narrateur vit même à vingt pas de lui, la distance ne pouvait donc le tromper, une mitrailleuse manœuvrée par un civil !

Toutes ces armes et ces munitions, voire même cette mitrailleuse, avaient donc échappé aux regards perquisiteurs des soldats, installés dans le village depuis le 14 août, et les civils ne s'en étaient pas servis contre des troupes peu nombreuses, mais avaient attendu le passage de toute une division !

Le lieutenant aperçut aussi dans des jardins des lits disposés pour protéger les francs-tireurs.

Enfin, le rapporteur termine par une pièce de haute imagination : Au bout du village il vit 2 ou 3 vaches venir sur lui et il remarqua que derrière une de ces vaches se trouvait un civil qui avait tiré et qui fut tué.

Qu'on nous permette de sourire !

 

- Annexe 27.         La 1ère compagnie du régiment de grenadiers n°10, qui servait de soutien l'artillerie, prétend avoir dû se frayer un passage à travers Ansart maison par maison, car dans chacune d'elles se trouvaient embusqués des francs-tireurs. Le feu fut particulièrement violent aux abords du moulin, où se trouvaient une trentaine de civils, qui en furent délogés. Pendant ce temps, on tira sur les troupes d'une maison blanche, située vis-à-vis du moulin. Elle fut aussitôt assaillie par des soldats qui y tuèrent trois civils prenant la fuite par le jardin. On y trouva des fusils tout neufs venant de Liège.

Quoi d'étonnant à ce que les Allemands aient trouvé des civils dans le moulin d'Ansart ! Nous avons vu dans le rapport de Benjamin Conrotte n°784) qu'en voyant les soldats mettre le feu aux maisons, la population s'était enfuie et plusieurs habitants avaient cru trouver un refuge dans le moulin assez vaste, situé à l'extrémité de la section. La « maison blanche» dont il est parlé dans le rapport doit être celle de Jeanty, située à quelque cinquante mètres de là. Il est inexact que trois civils y furent tués. Quant aux coups de feu, nous ne disons pas que le rapporteur se trompe en prétendant les avoir entendus, mais ces coups partaient de fusils français. Nombreux, en effet, sont les témoins qui peuvent affirmer avoir aperçu des soldats français dans les environs. Une cinquantaine au moins se sont tenus cachés dans le bois de la Prise. Victor Claisse a vu couchés dans les avoines des Français, qui ont abattu quatre ou cinq Allemands du côté de Gravière.

Fin page 115

 

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Pages 203 & 204

 

ARLON, le 26 août 1914

 

 

Liste des 122 victimes fusillées à Arlon le 26 août 1914.  Photos de quelques victimes

 

·           Cent-huit de Rossignol :

Théophile Anizet, 29 ans. Hubert Antoine-Pêcheur, 48 ans; Félix Baudru, 69 ans; Joseph Baudru-Moreau, 32. ans, et son frère, Louis Baudru, 20 ans; Joseph Brunel-Marouzé, 29 ans; Louis Cardron-Carrière, 55 ans; Alphonse Carrière, 70 ans; François Condrotte-Blasen, 60 ans, et ses deux fils, Jules Condrotte-Moreau, 30 ans, et Georges Condrotte, 27 ans; Gaston Copus-Condrotte, 23 ans; Jean. Jacques Cornet, 82 ans; Victor Cornet-Cornet, 74 ans; Jules Cozier-Gravet, 56 ans, et ses deux fils, Joseph Cozier, 22 ans, et Louis cozier, 21 ans; Théophile Cozier, 46 ans, et son frère, Joseph Cozier-Graff, 38 ans; Louis Cozier-Lefèvre, 40 ans; Jules Dejosé-Goffinet, 29 ans; Louis Eppe, 33 ans, et son frère, Ernest Eppe, 27 ans; François Froidcourt-Jacques, 46 ans ; Léon Gaussin-Hingot, 39 ans ; Désiré Gilles-Condrotte, 53 ans, et ses deux fils, Joseph Gilles, 26 ans, et Louis Gilles, 19 ans; Julien Gillet-Condrotte. 26 ans; Jean-Joseph Goffinet-Cornet, 72 ans: Alphonse Goffinet-Pêcheur, 54 ans. René Goffinet, 17 ans; Louis Gustin-Claude, 38 Ans, Théophile Gravis-Jacquet, 61 ans ; Emile Gravisse, 24 ans, Constant Habaru, 69 ans; Emm. Habaru-Durand, 61 ans. Et son fils, Paul Habaru-Magin, 27 ans; Edouard Habaru, 20 ans, et son frère, Germain Habaru, 18 ans; Joseph Halbardier-Anizet, 37 ans; Alexandre Hamptiaux-Martin, 57 ans, Jérôme Herbeuval-Thiry, 5, ans, et son frère, Léopold Herbeuval-Thiry, 47 ans; Edouard Hourt-Thiry, 29 ans; Alfred Hurieaux-Goffinet, 47 ans, et son épouse, Marie Hurieaux-Goffinet, 41 ans; Louis Jacques-Rossignon, 56 ans; Louis Jacques-Pêcheur, 15 ans; Joseph Jacques, 56 ans; Justin Jacques, 42 ans; Théophile Jacquet-Baudru, 56 ans, et son frère, Nicolas Jacquet-Pêcheur, 51 ans, et son fils, Jules Jacquet, 17 ans; Auguste Jacquet-Gillardin, 33 ans, et son frère, Joseph Jacquet-Strasser, 32 ans; Joseph Jacob, 13 ans; Adolphe Labranche-Théate, 54 ans; J.-B. Lambert-Goffinet, 38 ans; Constant Lemans-Martilly, 62. ans; Constant Lemans-Cornet, 37 ans, et son frère, Ernest Lemans-Tintinger, 33 ans; Eugène Lemoine-Cardron, 32 ans; Gustave Lescrainier-Wilmus, 27 ans; Dominique Mathay-Alen, 59 ans; Célestin Meurisse-Masset, 63 ans et son fils, Victor Meurisse-Léonard, 37 ans; Joseph Migeal-Baudru, 47 ans, Constant moreau-Peignois, 63 ans, et ses deux fils, Joseph Moreau-Moreau, 28 ans, et Victor Moreau, 21 ans; Victor Moreau-Cornet, 60 ans et son fils, Léon Moreau, 19 ans; Xavier Moreau, 67 ans, et son frère, Jules Moreau-Alen. 53 ans; Dominique Moreau, 19 ans, fils de Jules; Isidore Mouthon-Baudru, 63 ans; Constant Pêcheur-Grévisse, 76 ans, et ses deux fils, Joseph Pécheur-Schmit, 39 ans, et Constant Pêcheur-Pêcheur, 31 ans; Joseph Pécheur-Cardron, 56 ans; Célestin Pêcheur-Strasser, 51 ans, et son fils, Joseph Pêcheur-Gobin, 29 ans; Louis Pêcheur-Royer, 52 ans, et son fils, Joseph Pêcheur, 16 ans; Jules Pécheur-Jacquet, 36 ans; Louis Pêcheur-Hourt, 36 ans; François Perleau-Grandhenry, 63 ans; Louis Pierlot-Molinet, 44 ans; Georges Pierlot, 17 ans, et son frère, Joseph Pierlot, 22 ans; Polycarpe Pierrard-Carrière, 37 ans; Désiré Pirson-Thiry, 56 ans; Constant Rossignon, 76 ans; Jules Rossignon-Dinan, 63 ans; Constant Rossignon-Cardron, 54 ans; Emile Rossignon, 44 ans; Louis Rossignon-Rossignon, 38 ans, et son fils, Fernand Rossignon, 21 ans; André Royer-Condrotte, 58 ans, et son fils, Alfred Royer, 20 ans; Emmanuel Strasser-Baudru, 55 ans, et son fils, Ernest Strasser, 27 ans; Eugène Théate-Jacques, 48 ans; Auguste Thiry-Cozier, 53 ans, et ses deux fils, Gustave Thiry, 17 ans, et Alphonse Thiry, 16 ans; Auguste Thiry, 17 ans.

·           Sept de Breuvanne :

Joseph Dauphin-Lepère, 54 ans; Henri Daussin-Bertrand, 39 ans; Joseph Daussin-Henry, 40 ans; Louis Delahamaide, 64 ans; Joseph Pireaux-Pierret, 40 ans; Albert Sibret, 25 ans; Eudore Yasse-Magonette, 44 ans.

·           Cinq de Saint-Vincent :

Julien Forêt, 31 ans; Clément Guirsch, 20 ans; François Laurent, 45 ans; Lucien Laurent, 25 ans; Louis Lecomte, 40 ans.

·           Deux de Tellancourt (France) :

Emile Bastien, 67 ans; Aimé Prégnon, 20 ans.

 L'hécatombe des 122 victimes au pont de Shoppack à Arlon

***


[1] Le curé. l'abbé Ch. Hubert assuma les fonctions d'aumônier, le docteur Sironval, de Jamoigne, le soin des malades, M. Pierlet, secrétaire communal, et M. Provis devaient s'occuper de l'organisation et de la comptabilité. Le 10 août, une délégation de la Croix-Rouge d'Arlon remit à M. Provis le brassard officiel n°9.

[2] Cette 4e brigade entrait elle-même dans la composition de la 4e division de cavalerie (général Abonneau).

[3] La 4e division de cavalerie, qui jusqu'à présent avait fait partie du corps d'observation du général Sordet, en est détachée pour passer directement sous les ordres de la 5e armée (général Lanrezac). Quelques jours plus tard, le 15, elle sera affectée à la 4e armée (général de Langle de Cary)

[4] Ernest Claude, Ernest Eppe (fusillé le 26 août), Florent Houri et Jules Hubert (décédé depuis).

[5] La veuve de Jules André, morte depuis, a raconté au curé toute la scène dont elle avait été elle-même témoin.

[6] Le récit allemand dit, en effet, qu'à 8 h 40 (heure centrale) les premiers coups de feu furent tirés.

[7] Les voici dans l'ordre, de droite à gauche : 2e C. A., C. Cal, 17e C. A., 11e C. A., 9e C. A.

[8] « La 2e DIC. venue du littoral de la Provence, a subi des retards dans son transport. Général Puypéroux, La 3e division coloniale dans la grande guerre, Paris, Fournier.

[9] C'est une erreur. Il s'agit probablement des 3e et 6e divisions allemandes.

[10] Il s'agissait, comme nous le verrons plus tard, du bataillon de chasseurs d'Oels n°6, qui eut à subir « un dur combat »

[11] « Les hommes n'ont pas mangé depuis z4 heures, à cause des déplacements continuels, et ce départ est si brusque qu'ils n'ont pas le temps d'avaler le café. Ils n'en conservent pas moins leur bel entrain » Historique du 1er régiment d'infanterie coloniale, o. c., p. 3.

[12] Qui avait passé la nuit à Valansart (Jamoigne), venant de Thonne-le-Thil (France). Cf. Historique du 3e régiment de chasseurs d'Afrique pendant la guerre 1914,) 918, Berger-Levrault, pp. 94 à 16.

[13] Le régiment est au complet, sauf deux pelotons du 4e escadron (capitaine Le Petit) désignés pour être détachés près de la 5e brigade du C. A. C.

[14] Une autre reconnaissance, opérant plus à l'est, et commandée par le lieutenant de Clermont-Tonnerre, est également arrêtée par l'ennemi à l'entrée du village. Le chasseur Poullet tue à bout portant un uhlan, mais le chasseur Guilioui est tué. C'est le premier chasseur du régiment tombé au champ d'honneur. (Cf. Historique du Régiment, o. c., p. 15.)

[15] La relation allemande dit « Vers 8 h 40 (heure centrale), des coups de fusil retentirent à l'avant-garde de la 12e D. I. en pleine forêt » Die Schlacht bei Longwy, o. o., p. 21.

[16] De la 8e compagnie on ne retrouvera plus tard que 16 hommes ; et de la 7e, on ne comptera que 37 survivants !

[17] Le capitaine Chaverondier et l'adjudant-chef Maylin, ainsi que six autres chasseurs se sont blottis dans un petit bois à l'ouest de la ferme du Mesnil et se joignent aux débris du 3e colonial qui bat en retraite dans cette direction, avec le drapeau du régiment. A la faveur de la nuit, cette poignée de braves réussit à franchir les lignes allemandes et à gagner Pin.

[18] Le 3e escadron se retrouve l'après-midi dans Rossignol près du mur du château avec des pelotons du 6e dragons. Cette cavalerie est prise à partie par l'artillerie allemande ; plusieurs cavaliers et plusieurs chevaux sont atteints. Ils essaient vers 16 h 30 une dernière tentative de percée. Après plusieurs essais infructueux, ils se lancent au galop, mais sont arrêtés dans leur élan et ne peuvent que se rejeter dans le parc, non sans avoir subi de grosses pertes, à l'exception du peloton Bidault qui est parvenu à rallier.

[19] Le commandant Rey, fait prisonnier, parvint à sauver la croix en la faisant coudre sous la doublure d'épaule de sa tunique. Le capitaine Paris de la Bollardière, qui réussit à franchir les lignes allemandes et à rentrer en France en septembre, confia la cravate au garde des Amerois. Après l'armistice, la hampe et un morceau de la soie ont été retrouvés et rapportés en France.

[20] Le drapeau du 2e colonial avait été confié par le soldat Le Guidec, le 22 au soir, à Harinsart, à Joseph Deny; mais, pendant la nuit, espérant pouvoir l'emporter, Le Guidec vint le rechercher et arriva jusqu'à Villers-sur-Semois. Là, craignant d'être constitué prisonnier, il dissimula le drapeau dans une haie, où Mme Warnimont le découvrit au mois de novembre suivant. Elle le mit dans un grand bocal et l'enfouit au fond du jardin. C'est là que la précieuse relique fut retrouvée en novembre 1918, en présence du général Aubé et du brave Le Guidec. (Voir Rossignol, pa., l'abbé Jos. HUBERT et JOS. NEUJEAII, pp 229 et SS.)

[21] La randonnée de ceux qui ont ainsi échappé à l'encerclement de fer est si extraordinaire, que nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs le récit qu'en a fait un des escapés, l'adjudant Paillares, de la 12e compagnie du 3e RIC. Parti à 16 h 45 de Rossignol par le N-E., avec sa compagnie et sa section, il passe par la côte 365, y rassemble une cinquantaine d'hommes des 1er, 2e et 3e RIC. se dirige vers la côte 340, au sud d'Orsainfaing, traverse la Rulles, marche sur la côte 355, près de laquelle il franchit la voie ferrée, évite Villers-sur-Semois et voit à 500 mètres de la côte 377 un poste allemand qui désarme les coloniaux au fur et à mesure qu'ils arrivent. Il rallie à la corne du bois 365 un détachement de 250 hommes, plus un détachement du génie et un peloton de chasseurs d'Afrique et ils se dirigent vers Etalle, où ils s'arrêtent pour la nuit au sud du bois de Rastad (à 1500 mètres de la côte 340). Ils reprennent le lendemain la direction du sud, en laissant Etalle à gauche, se heurtent près d'Etalle à un poste allemand, retraversent la Semois près de la côte 335, franchissent la voie ferrée près du bois de Sainte-Marie, dans lequel ils entrent pour en sortir vers la ferme de la Vieille Hage, et de là par Lahage sur Meix, où ils rentrent dans les lignes du 2e C. A.

[22] Le Kronprinz dans ses Souvenirs de guerre fait allusion à l'événement en ces termes L'un des officiers de cet État-Major (du Ve corps), en train de passer une communication à mon Grand Quartier Général, s'interrompit en ces termes : « Un moment, nous venons d'être attaqués ici par des Français. » Les ennemis furent faits prisonniers et nous ne tardâmes pas à avoir une agréable explication du message extraordinaire du major Dove. »

[23] Le 26, les Allemands procédèrent à des inhumations du côté de Breuvanne; le Docteur Talbot, du 1e RIC., fait prisonnier à Rossignol, obtint d'y assister. Parmi les plaques d'identité des morts déjà ensevelis, il vit celle du général Raffenel avec sa croix de la Légion d'Honneur. Plus lard, le corps du général fut transféré au cimetière de Mesnil-Breuvanne et rapatrié en mars 1922.

[24] Blessé, le général Rondony refusa l'offre d'aller chercher des brancardiers et, accompagné du sergent Le Pimpe, du 3e colonial, se cacha derrière une haie. Au milieu de la nuit il parvint, avec quelques autres, à sortir du village et à traverser la Semois; mais arrivés près de Han ils furent arrêtés, et, tandis que le général meurt, les autres sont emmenés prisonniers. Le général Rondony fut enterré au cimetière du Tilleul à Tintigny (tombe 105), mais, réclamé par sa famille après l'armistice, il fut rapatrié en mars 1922.

[25] « Les clairons allemands sonnent notre cessez le feu. On répond à cette impertinente injonction en redoublant les feux. Nos artilleurs emploient leurs derniers obus et font sauter leurs pièces. » (Historique du 1er RIC.)

[26] Au cimetière Est (tournant de la route d'Orsainfaing à Rossignol) : 220 Français et 108 Allemands. Au cimetière à l'entrée de la forêt (à l'intersection des routes de Suxy et de Neufchâteau) 408 Français et 227 Allemands.

Au cimetière Nord (érigé au bord de la route de Neufchâteau, à 1 kilomètre du précédent) 738 Français, 1 Russe et 148 Allemands.

[27] A Mesnil-Breuvanne : 500 Français; à Termes : 109 Français et 196 Allemands ; à Orsainfaing 30 Français ; à Marbehan ; 44 Français et 30 Allemands ; à Rulles : 7 Français ; à Ansart : 171 Français et 26 Allemands.

Ces données, on peut l'affirmer d'une façon certaine, sont tout à fait Nous ne parlons pas des cimetières de Bellefontaine, Saint-Vincent et Tintigny, qui se rapportent à un autre combat.

[28] Le Heidengräber in Süd-Belgien reproduit la photographie de 21 tombes primitives françaises ou allemandes à Rossignol et dans les environs. Dans la forêt, de nombreuses tombes de soldats allemands du 157e d'infanterie, ainsi qu'une tombe de 71 soldats français. A la lisière de la forêt deux tombes collectives de soldats allemands appartenant aux 62e, 63e, 157e d'infanterie, (6e Pionners et 57e d'artillerie. Une tombe française au moulin de la Civanne et une tombe de soldats allemands sur la route d'Orsainfaing : 62e et 157e d'infanterie et 6e pionniers. Dans le parc du château de Rossignol, plusieurs tombes françaises et allemandes. Dans le village même de Rossignol ou dans les environs immédiats, des tombes françaises ou allemandes. Enfin, près de Breuvanne, trois tombes de soldats français et celle d'un soldat allemand.

[29] Ce rapport est le résumé de l'excellent travail de l'abbé Jos. Hubert, curé actuel de Rossignol, qu'il publia en 1922, en collaboration avec M. Jos. Neujean, sous le titre : Rossignol (Arlon. Presse luxembourgeoise). Arrivé dès la fin de 1914 dans sa paroisse, l'abbé Jos. Hubert se mit aussitôt à recueillir les dépositions et à les faire passer par le crible de la plus sévère critique. Nous avons pu nous-mêmes, par des enquêtes faites sur place chaque année depuis 1915, contrôler tous les faits de ce rapport.

[30] En souvenir des soldats français faits prisonniers en 1870 après le combat de Sedan et détenus dans une lieu appelée « Camp de la Misère ».

[31] Environ 750 Français et une quarantaine d'Allemands.

[32] Auguste Pierlot, secrétaire communal.

[33] 1er groupe du 6e régiment d'artillerie, établi à la côte 343. (Voir : Die Schlacht bei Longwy, o. c., p. 23.)

[34] Pertes en officiers : 13 tués, dont le lieutenant-colonel, 13 blessés, 16 disparus. En hommes de troupe : 2005 tués, blessés et disparus, dont une moitié environ appartenant au 3e bataillon, engagé à Rossignol.

[35] La 12e compagnie est envoyée en mission spéciale dans la direction Frenois - Jamoigne.

 

[37] Au cimetière Militaire de Saint-Vincent reposent 474 soldats français, dont 27 officiers.

[38] La 3e Division coloniale dans la Grande Guerre, o. c., p. 13.

[39] Le Heidengräber in Süd-Belgien reproduit la photographie de neuf tombes primitives de soldats français et allemands tombés à la bataille de Saint-Vincent. Dans les environs de la ferme du Chenois, les figures 87, 91, 92 et 94 (soldats appartenant au 11e grenadiers et 51e d'infanterie). Au nord de Saint-Vincent, la tombe (fig. 93) de dix soldats allemands appartenant aux mêmes régiments. Sur la route de Saint-Vincent à Bellefontaine, deux tombes allemandes (fig, 89). A la bifurcation des routes de Saint-Vincent - Tintigny - Bellefontaine une tombe commune dans laquelle reposent 70 soldats français (fig. 95). Sur la route de Tintigny à Saint-Vincent, une tombe de grenadiers allemands du 11e régiment (fig. 78). Et, enfin, quelques tombes de soldats français et allemands dans le cimetière de Saint-Vincent (fig 88).

[40] Nos premières enquêtes faites à Saint-Vincent remontent au mois d'août 1915. Le présent rapport fut définitivement rédigé en 1921.

[41] Historique du 28e régiment de dragons, p. 22.

[42] La ferme du Chenois est située sur la commune de Tintigny, mais se trouve plus près de Saint-Vincent que de Tintigny.

[43] Voici comment le journal de marche de la 4e D. C. relate l'incident : « Au cours d'une reconnaissance sur Stockem et à son retour sur Jamoigne, l'escadron de Labeau rencontre un peloton ennemi près de Saint-Vincent. Le peloton Costa de Beauregard est détaché sur lui. Le capitaine de Labeau précède avec quelques éclaireurs, et met en fuite l'ennemi. Le capitaine tue trois uhlans, le cavalier Lambert, un. Le peloton tout entier poursuit, met sept Allemands hors de combat, et fait deux prisonniers. »

[44] Joseph Jacob.

[45] Lorsque le dimanche, 23 août, les Allemands ont rassemblé toute la population à l'église, Alphonse Maitrejean s'est caché dans une cave, puis il a rejoint les religieuses de la localité et s'est rendu avec elles au local de la Croix-Rouge où il a soigné les blessés pendant trois jours.

[46] Voici les noms des propriétaires des quatorze maisons incendiées le 23 : Benjamin Rion, les enfants Résibois, les frères Lambinet, veuve Jacob Renauld, Louis Houlmont, Joseph Laurent, Nicolas Hamus, Jacob Marquet, veuve Graff-Laurent, Eugène Laurent, Emile Lepage, Constant Bastien, Jules Noël, Ernest Langloi.

[47] Dans cinq annexes (19, 20, 21, 27. et 26) le Livre Blanc allemand parle de Saint-Vincent. L'observatoire de la 8e batterie aurait essuyé des coups de feu d'habitants cachés dans les bois (annexe 19). Un soldat du 23e régiment en traversant Saint-Vincent, le 23 août, à midi, aurait essuyé des coups de feu tirés par des civil : de la Croix-Rouge. Lui-même ne fut cependant pas atteint, mais son cheval eut l'oreille percée (annexe 20). Le capitaine de réserve Pachur (du 6e régiment d'artillerie de campagne) déclare qu'on aurait trouvé un revolver sur un civil qui avait tiré, et qu'on l'aurait aussitôt fusillé (annexe 21). il ne peut s'agir que de Julien Bastien, tué à Saint-Vincent en fuyant l'incendie de sa maison. Le lieutenant de réserve Felsmann raconte la même histoire (annexe 22), Enfin, le soldat Helmyss du 19e régiment prétend avoir trouvé à Saint-Vincent dans plusieurs maisons, sur les tables et les appuis de fenêtre, des munitions de chasse consistant en douilles et en cartouches non encore tirées (annexe 26). L'invraisemblance de toutes ces assertions saute aux yeux. Si, en effet, des francs-tireurs avaient tiré de tous côtés, notamment de la Croix-Rouge, si l'on avait trouvé des munitions, l'incendie du village n'aurait pas été arrêté et les Allemands auraient fusillé plus d'un civil.

[48] L'abbé Noël, curé de la paroisse, avait été mobilisé dès les premiers jours de l'invasion. Le dimanche suivant ce fut l'abbé Pierret, vicaire d'Etalle (pendu le 23 par les Allemands), qui vint célébrer les offices; puis, jusqu'au 29 août, il n'y eut plus de mous à Saint-Vincent.

[49] Ordre particulier n°16 à la 4e armée.

[50] « La raison stratégique qui a motivé cette décision, écrit le général Cordonnier, fut de se créer une division disponible, au point de liaison de la 4e armée avec la 3e, Il se trouvera donc, grâce à cela, que le 20 août, à 9 h du matin, quand l'ennemi tentera de pénétrer entre les 4e et 3e armées, il se heurtera aux forces puissantes que le général Regnault commande ». Â la droite de la 4e armée française, le 22 août 1914, dans Revue militaire française, 1er mai 1912, pp. 175 et 190.

[51] Bellefontaine était libre, mais le colonel de Guitaut apprit que des forces ennemies tenaient la Semois. Il mit dans le village un escadron, qui en barricada la sortie nord, un autre hors du village, à gauche, et un troisième, à droite. Le 4e escadron entre Bellefontaine et Lahage. L'escadron de gauche prit contact avec les coloniaux qui étaient à Saint-Vincent. Celui de droite rencontra des patrouilles ennemies dans le bois de Tintigny, vers Poncelle. Quelques coups de feu furent échanges et on ramena des prisonniers.

[52] Il est à remarquer que l'ennemi qui se trouvait à Bellefontaine, le 21 au soir, venait de la direction de Sainte-Marie, et n'était pas celui que la 4e division française aurait à y combattre le lendemain, et qui cantonnait alors plus au nord, à Thibésart.

[53] Le général Cordonnier écrit que le 19e chasseurs a passé la nuit (du 21 au 22) dans la région de Bellefontaine « ayant une division allemande devant lui... occupée depuis 24 heures à organiser, entre Belle, fontaine et Tintigny, une position défensive ». (Revue militaire française, 1er mai 1921, p. 179.) Le général Cordonnier paraît faire erreur. Les troupes qui se trouvaient à Tintigny le 21 ne constituaient qu'une faible avant-garde de la 3e division de cavalerie qui cantonnait dans la région de Sainte-Marie; et la division allemande (la 11e du VIe C. A.), contre laquelle le général eut à se mesurer le 22, n'arriva à Tintigny que vers 7 ou 8 h du matin le samedi, n'avant quitté Thibésart qu'à 5 h.

[54] Le général Rabier avait constitué l'avant-garde pour la marche du 22, avec le 120e, 2 groupes A. D.-4 et le 147e sous les ordres du général Cordonnier. Le 91e RI. et les deux bataillons de chasseurs à pied, plus un groupe d'A. D-4 sont chargés de la mission de flanc-garde sous les ordres du général Lejaille. En fait celui-ci ne disposera que des deux B. C. P., le 91e RI., étant resté accroché à Robelmont par une forte attaque allemande.

[55] Nous n'avons pas à étudier ici les responsabilités, Nous renvoyons les lecteurs que cette question intéresse aux deux articles parus dans la Revue militaire française : celui du général Cordonnier, le 1er mai 1922 (Â la droite de la 4e armée française, le 22 août 1914), et celui du général Regnault, le 1er février 1923 (La 3e D. 7. à la bataille des frontières). A consulter aussi l'ouvrage antérieur du général Cordonnier : Une brigade au feu. Paris, 1921.

[56] Le général Cordonnier rapporte un fait houleux sur le compte de l'ennemi. Quand les Français chargèrent à la baïonnette, plusieurs Allemands se laissèrent tomber par terre, se faisant passer pour morts ou blessés ; mais une fois dépassés, les morts et les blessés allemands se relèvent et deviennent tout à coup des hommes bien portants qui prennent dans le dos les chasseurs à pied. - Voir : Une Brigade au feu, o. c,, p. 273.

[57] Le Heldengräber in Sùd-Belgien reproduit 17 tombes primitives de soldats français ou allemands morts à la bataille de Bellefontaine. Sur la route d'Etalle à Sainte-Marie la tombe de plusieurs cavaliers du 14e hussards près du bois de Tintigny trois tombes de soldats allemands du 38e régiment de fusiliers. Un peu plus loin, vers Lahage, la tombe de 12 soldats français et dans le cimetière de Lahage celle de 16 soldats français. Dans celui de Bellefontaine reposent 16 soldats français et 19 allemands. Sur la place communale de Bellefontaine on avait creusé la tombe de 40 Français et de 30 Allemands. La tombe d'un soldat allemand du 38e fusiliers sur la route de Saint-Vincent à Bellefontaine. Sur la route de Tintigny à Bellefontaine trois tombes de soldats allemands du 10e grenadiers et du 38e fusiliers. A Tintigny même plusieurs tombes : l'une près de la station du vicinal où reposent 3 Allemands du 10e grenadiers, plusieurs autres dans le jardin de l'école des religieuses et au cimetière communal, où l'on a enterré des soldats français et allemands. Enfin, près de Han, deux tombes d'Allemands du 51e d'infanterie.

[58] Voici les noms de ces blessés : Théodore Gruhn, du 4e escadron du 8e régiment de dragons de Bredow, et Paul Oder, du 4e escadron de dragons du roi Frédériq III.

[59] Ce sont les maisons appartement à Adolphe Habaru et Georges Debreux.

[60] Le feu prit d'abord clans le hangar Maron, qui le communiqua aux maisons voisines appartenant à Lasseront, Joseph Maron, veuve Davril, et J.-B. Collin.

[61] Ce récit a été rédigé à la suite de nombreuses enquêtes, faites sur place, dès le début de l'occupation, et à l'aide des rapports de MM. Albert Lamotte, secrétaire communal, Auguste Lefèvre, notaire, de M. l'abbé Yante, et de bien d'autres encore.

[62] Le vicaire, l'abbé Jules Georges, en qualité de brancardier, et 35 soldats de Tintigny furent rappelés sous les drapeaux, Quatre d'entre eux furent tués à l'ennemi.

[63] Il en fut de même à Ansart. Par conséquent, le 22 août, les habitants n'avaient plus d'armes à leur disposition.

[64] Le vendredi arriva aussi un bataillon du 51e régiment d'infanterie (de Beauvais).

[65] Le vendredi 7 août, les Français ramenèrent deux prisonniers allemands qui avaient été pris du côté de Vance : ils passèrent à Tintigny en plein après-midi et la population se montra très calme. Le dimanche suivant, même spectacle : arrivée de deux prisonniers allemands; cette fois encore, la population, non seulement n'injuria pas l'ennemi, mais apporta à boire et à manger à ces deux soldats allemands. Le lendemain, lundi 10 août, les Français ramenèrent deux prisonniers du 14e régiment de hussards, pris près du moulin d'Etalle, Dans la traversée du village, les civils leur donnèrent des tartines...

[66] Le 7 août déjà, deux hussards s'étaient présentés au moulin d'Ansart, venant de la forêt de Rulles. (Témoignage de M. Augustin Rion.)

[67] Ils appartenaient au 23e dragons hessois, commandés par le major von Arnim, et au 24e dragons. (M. Léopold Demoulin a un permis de circuler, daté du 17/08/14 et signé par un lieutenant du 2. Drag. 24.)

[68] Voici leurs noms : MM, Lamotte, bourgmestre; Auguste Lefèvre, notaire; Julien Thonon, négociant et Prosper Marioni, cultivateur.

[69] Le samedi 15 août, tout au matin, des soldats firent irruption chez le percepteur des postes Léopold Vivinus (fusillé le 22) et l'obligèrent à donner la clef du coffre-fort. Ils enlevèrent tout l'argent, mais ne trouvèrent heureusement pas grande chose. Ils refermèrent la porte du coffre-fort, emportant la clef. Une heure après, de nouvelles troupes s'introduisirent chez Vivinus, et celui-ci, ne pouvant leur donner la clef, les soldats firent sauter le coffre-fort à l'aide d'une cartouche de dynamite. Ils le trouvèrent naturellement vide, et, de dépit, déchirèrent les carnets de la caisse d'épargne et de retraite, et brisèrent les meubles dans plusieurs chambres.

Ce jour-là, et les jours suivants, plusieurs magasins furent dévalisés, Les soldats tiraient les bêtes des écuries pour y installer leurs chevaux, tuaient poules et lapins, abattaient des animaux pour la boucherie, avec un gaspillage révoltant, Les chefs, installés au café Guillaume, laissaient faire et n'arrêtaient nullement l'indiscipline des soldats.

Dès le samedi, le bourgmestre avait fait apposer une affiche manuscrite, munie du sceau communal, pour inviter encore une foi la population au calme et la mettre en garde contre de terribles représailles. Le jour suivant ce texte fut imprimé chez Jeanty et affiché.

[70] M. le curé alla l'administrer, et on le porta à la Maison communale, où il mourut une heure après. Il fut enterré dans le jardin de l'instituteur.

[71] Le 19 au soir en vit repasser les civils de Jamoigne et d'Izel libérés.

[72] Les deux Allemands, après avoir été pansés, furent de suite dirigés sur Han. Le Français resta seul à l'ambulance et y passa toute la journée et la nuit suivante, en compagnie des femmes et des enfants. La présence de ces trois blessés, le 22 de grand matin, prouve la proximité des belligérants et explique donc qu'un peu plus tard un Allemand ait pu être tué par un Français à l'entrée du parc de Villemont.

[73] Nous possédons plusieurs dépositions de témoins ayant vu des soldats français à cette heure dans les environs du parc de Villemont, mais personne n'a vu le cavalier allemand au moment où il a été tué. Les religieuses ont aperçu à cette heure deux cavaliers allemands descendant le village, venant de la direction de Han ; un peu après, elles entendirent des coups de feu, puis un des cavaliers repassa seul, regardant en arrière.

[74] Les Allemands vinrent prendre le curé au presbytère même. Il crut qu'ils faisaient appel à son ministère et dit à sa servante : « Ce ne sera probablement pas pour longtemps », et prit avec lui son rituel, qu'on retrouva sur son cadavre.

[75] Appelée actuellement « Rue du 22 août ».

[76] Notamment Pauline Marioni, veuve de Constant Vivinus, les dames Vivinug, Nicolay, Décru, Ricaille, Lallemand-Résibois, Lamotte-Rouyer, Fagny, Richard, etc. Ces dernières et leurs enfants furent renvoyés un peu au-dessus de la maison Pigeon. Les femmes Cornaz et Jacob-Deruette purent rester plus longtemps auprès de leur mari, mais durent finalement aussi se retirer.

[77] « Avec mes enfants et petits enfants, en tout 8 personnes, nous fûmes pris dans notre maison vers 8 h 30, raconte Mme veuve Jacob-Lenfant, ainsi que nos voisins les époux Goffinet-Flamion et leurs deux petits enfants et l'on nous parqua dans le verger contigu à notre habitation et situé entre celle-ci et celle de ma fille l'épouse Jacob-Jacob, où les Allemands venaient d'établir la Croix-Rouge. Bientôt arrivèrent les deux frères de notre voisin, Justin et Siméon Goffinet, les mains liées derrière le dos ; on les attacha chacun à un arbre. On amena ensuite Joseph ROSSIGNON tout couvert de sang, puis Edouard Andreux et Emile Henry. Le groupe des autres hommes de Tintigny, venant de la glacière, arriva au commencement de l'après-midi. Nous étions heureux de nous trouver avec M. le curé qui nous fit mettre à genoux pour nous donner l'absolution générale. »

[78] Après le départ des prisonniers, ceux-ci (les femmes et les enfants) se réfugièrent dans la cave du docteur Dauby, (plan M)

[79] M. Alphonse Van Schingen, fermier en 1914 du duc d'Aremberg à Villers sur Semois, fut réquisitionné avec ses quatre fils et un domestique, Hippolyte Liégeois, par des soldats de la Croix-Rouge pour conduire des chariots dans la direction de Tintigny. A mi-chemin, sur l'intervention d'un officier rencontré en cours de route, ils purent retourner à Villers, sauf un des fils Van Schingen, Joseph, que les soldats obligèrent de les accompagner et qui ne rejoignit les siens que le lundi, Il assista de loin au massacre des 40 habitants de Tintigny fusillé à Ansart et vit le curé, le bourgmestre et tous les autres tomber sous les coups de feu tirés par les soldats de la Croix-Rouge. Son témoignage écrit eût été précieux; il est malheureusement mort en avril 1918. (D'après la déposition d'Alphonse Van Schirigen.)

[80] Plus exactement, il n'y eut que 39 victimes dans cette hécatombe, car l'un des prisonniers Joseph, Jacques Jacob, âgé de 79 ans, était porté par son neveu, lorsque celui-ci fut obligé, à cause de la fatigue probablement, de le déposer à terre. C'est là sur le bord de la route, avant d'arriver au pont de la Rulles, que les Allemands le tuèrent (voir plan d'Ansart n°3).

[81] Lorsque le lundi M. Auguste Lefèvre s'occupa de l'inhumation des cadavres, il trouva celui de Louis Haupert presque entièrement carbonisé.

[82] Félicien Jacob était avec Camille Pireaux qui, non atteint, s'était laissé tomber et avait simulé le mort. Malheureusement, il fut blessé à mort le lendemain; il a survécu encore deux jours, et a pu parler.

[83] Emile fut tué à côté de la maison Laurent. Mme Schwartz-Jacques l'a vu tomber.

[84] Lorsque les personnes cachées dans la cave d'Edouard Flamion (Adolphe Moulu et sa femme, Maurice Renauld et sa fille, la vieille mère Decloux, la veuve Jacques et sa fille, Fernand Lamotte et sa grand'mère) virent que la maison brûlait, ils sortirent par une étroite ouverture. Mme Lamotte-François, fort corpulente, ne put y passer. Elle demeura seule, en récitant son chapelet. C'est ainsi qu'elle fut asphyxiée.

[85] Louis Richard et M. Lambert, conseiller communal d'Ansart.

[86] William Pugh.

[87] Notamment le quartier « Marotin » situé entre les routes de Bellefontaine et de Poncelle.

[88] Ces derniers événements sont consignés en menus détails dans un long rapport rédigé par M. Augustin Rion, d'Ansart, décédé depuis.

[89] Voir le récit de Nicolas Hemmen, fermier du Chenois. (Rapport n°789)

[90] Voici leurs noms : Louis Delahamaide, 64 ans; H. Jos. Dauphin-Lepère, 54 ans ; Eudore Yasse-Magonette, 44 ans ; Joseph Daussin-Henry, 40 ans ; H. Jos. Pireaux-Pierret, 40 ans ; Henri Daussin-Bertrand, 39 ans ; Albert Sibert, 25 ans, de Habay la Vieille.

[91] Rédigé en août 1915.

[92] « Mon beau-frère Lucien Conrotte, relâché par les Allemands, vient se réfugier chez nous. Les soldats tirant de tous côtés, nous nous cachons dans la cave. Nous y étions de dix minutes à peine qu'on frappe à la porte. Je conseille à tout le monde de fuir dans les bâtiments du fond. Nous remontons et traversons la cour, mais au moment où Lucien met le pied sur la porte, il reçoit une balle qui le tue sur le coup. Les enfants qui suivaient ont été forcés d'enjamber son cadavre. » (Rapport de Théophile Gillet.)

[93] Rédigé en août 1915.

[94] Près de la chapelle de Lorette.

[95] On pourrait ajouter à ce nécrologe le nom de Catherine Henry, veuve Renauld, âgée de 98 ans. Elle fut arrachée de sa maison en jeu et transportée près du moulin. Toutes ces émotions la remuèrent tellement, qu'elle en mourut quelques semaines après.

[96] Paul Servais, Arthur Prieur et son frère Jules Prieur, ils étaient devant la maison du père Prieur, quand on est venu les prendre sous prétexte que tout rassemblement était interdit.

[97] Enquête faite en 1915 et définitivement rédigée après l'armistice.

[98] Rapport rédigé en 1920.

[99] Ce rapport, rédigé en substance en 1915, fut complété après l'armistice.

[100] Nous étions donc 13, car outre les 4 prisonniers cités plus haut, il y avait 9 membres de ma famille : ma femme, mes fils Jacques, Jean et Lambert, ma fille Anne, mon cousin Antoint Rouen, les deux enfants de mon fils Matthieu et moi.

[101] Notons, en passant, que l'album allemand Heldengräber in Süd-Belgien, accuse également les habitants de Tintigny d'avoir tiré sur les troupes venant de Mellier pour se rendre au combat.

[102] M. Rion vit les Français embusqués.