ARLON-CARREFOUR

mercredi 4 septembre 1996

 

CONTRE TOUTE ATTENTE, L’ARMÉE FRANÇAISE REVIENT A ROSSIGNOL

Jean-Claude DELHEZ

 

La sanglante bataille franco-allemande de Rossignol survenue le 22 août 1914 donne lieu depuis des décennies à une cérémonie de commémoration organisée par les troupes de marine françaises, héritières de l’infanterie coloniale de 1914. Quatre-vingt-deux ans après les combats, alors que la manifestation semblait s'éteindre progressivement, on assiste cette année à un retour de flamme.

Il y a deux ans, pour le 80e anniversaire de la tragique bataille de Rossignol, le cimetière à l'orée de la forêt et le monument aux coloniaux situé à proximité, au bord de la route de Neufchâteau, avaient l'un et l'autre été restaurés. Cette année-là, comme à l'habitude, la cérémonie était menée par des officiers français, dont le général-inspecteur, et la musique principale des troupes de marine, venue de Versailles, accompagnés par les représentants des mouvements patriotiques. Le programme comprenait le passage aux cimetières militaires, la messe, le défilé de la musique dans Rossignol avec arrêts au monument aux morts, au caveau des fusillés et aubade finale dans l'enceinte du château. La municipalité tintignolaise offrait ensuite le repas aux hôtes français, avant qu'ils s'embarquent pour Bazeilles célébrer 1870. Mais des bruits courraient comme quoi la cérémonie de Rossignol pourrait bientôt s'arrêter. Et en effet, l'an dernier, la messe, l'aubade au château et le repas furent supprimés tandis que les dizaines de musiciens de la musique principale étaient demeurés en France, seuls deux clairons ayant fait le déplacement de Rossignol. Il faut bien avouer que 1914, ça commence à dater, que les civils qui ont connu cette époque et les familles des victimes se font de plus en plus rares. On pouvait s'attendre à une nouvelle réduction voire à la disparition pure et simple de la cérémonie. Il n'en est rien.

 

Ce SAMEDI APRES-MIDI

 

Au contraire, cette année, la batterie fanfare des troupes de marine, forte d'une trentaine de musiciens, accompagnera la délégation française à Neufchâteau d'abord ou une aubade sera donnée, puis à Rossignol. C'est ce samedi 7 septembre, à 15 h 30, qu'ils seront dans le village gaumais. Au programme : cérémonie au monument des coloniaux à l'orée de la forêt, dépôt de gerbes au monument aux morts, dans le cimetière civil, dépôt d'un rosaire devant le monument Psichari, dépôt de gerbes au caveau des fusillés et lecture du récit des combats. Cependant, alors que jusqu'ici c'est Rossignol qui bénéficiait du plat de résistance de la commémoration a juste titre au regard de l'histoire la situation s'est inversée au profit de Neufchâteau. Au total, le retour des troupes de marine françaises demeure, sauf erreur, la dernière manifestation de ce genre en Belgique.

 

 

COMPRENDRE LA BATAILLE DE ROSSIGNOL

J.Cl. DELHEZ

 

Si le drame d'août 1914 a marqué une génération entière, tout cela est aujourd'hui bien loin et le souvenir qui peut encore en subsister s'efface chaque jour un peu plus. Mais pour l'histoire, le nom de Rossignol restera lié à un violent affrontement franco-allemand, à un des revers les plus douloureux de l'armée française de 14-18.

Nous sommes le 22 août 1914. Le Corps d'Armée colonial, qui cantonne depuis quelques jours à la frontière franco-belge, a reçu l'ordre de marcher sur Neufchâteau. C'est en fait l'ensemble des 3e et 4e Armées françaises qui prennent l'offensive, depuis la ligne Sedan-Spincourt, en direction de Neufchâteau et d'Arlon, afin d'y enfoncer le centre des armées allemandes en mouvement vers l'ouest. Le corps colonial occupe le cœur du dispositif ; c'est une troupe d'élite, métropolitaine, composée très majoritairement d'engagés, la plupart ayant déjà vu le feu dans les campagnes coloniales d'Afrique et d'Indochine. Il est fort de 3 unités : la 5e Brigade qui doit atteindre Neufchâteau par Jamoigne et Suxy, la 2e Division, qui est en réserve d'armée et ne doit pas dépasser Jamoigne, et la 3e Division d'Infanterie coloniale (3e DIC). Cette dernière progressera par Saint-Vincent, Rossignol et Les Fossés, vers Neufchâteau ; elle est commandée par le général Raffenel et aligne 4 régiments d'infanterie coloniale, les 1e, 2e, 3e et 7e RIC, et un régiment d'artillerie coloniale, le 2e RAC. Au total, 17.000 soldats. Les deux tiers n'en reviendront pas.

Le gros de la troupe a passé la nuit du 21 au 22 août 1914 à Gérouville tandis que l'avant-garde, le 1e RIC occupait Saint-Vincent. La division se met en route le 22 à l'aube pour Neufchâteau où elle doit aller cantonner. Même si la 3e DIC marche vers l'ennemi, la journée s'annonce calme puisque aucune infanterie allemande ne lui a été signalée avant la Lesse, et au devant d'elle tout au plus quelques faibles patrouilles de cavalerie. La réalité est bien différente. En effet, deux jours plus tôt, la cavalerie française avait découvert dans la région de Neufchâteau-Libramont, un corps d'infanterie allemand au grand complet. Et il devait logiquement y en avoir d'autres pas loin. Or la précieuse information n'avait pas été retransmise au corps colonial. C'est donc l'esprit serein que les fantassins français abordent la forêt de Rossignol qu'il va leur falloir traverser sur plusieurs kilomètres pour déboucher au sud de Neufchâteau. Il est 7 h 30 quand l'avant-garde s'y heurte à une résistance tellement tenace qu'il faut déployer dans les bois la totalité du 1e Régiment d'Infanterie coloniale, soit plus de 3.000 fantassins. Que se passe-t-il ?

 

POUR une FANTAISIE du KRONPRINZ

 

C'est le moment d'aller voir du côté des Allemands. En face des 3e et 4e Armées françaises se tiennent, au nord, la 4e Armée allemande du duc de Wurtemberg et, au sud, la 5e aux ordres du Kronprinz, le fils de l'empereur Guillaume. Selon les consignes de l'état-major impérial, le 22 août, elles ne doivent pas opérer de grands déplacements. Le Kronprinz ne l'entend pas de cette oreille. Son armée est en position devant Longwy. Par vanité, il veut s'offrir tout de suite la prise de la citadelle, en l'encerclant. Outrepassant les ordres, il décide donc d'attaquer le 22 sur toute la largeur de son front, c'est-à-dire d'Etalle à Audun, en direction du sud-ouest. Mais, le 5e Corps du Kronprinz, qui devra se porter d'Etalle sur Ethe et Virton va laisser vide toute la vallée de la Semois. Un espace dangereux sera ainsi créé entre lui et les premières divisions du duc de Wurtemberg qui bivouaquent dans le sud de l'Ardenne.

C'est ici qu'intervient la rocambolesque mission du capitaine Wachenfeld. Cet officier allemand est envoyé avec 2 voitures le 21 août au soir par le général du 5e Corps, depuis Etalle. Il va demander à une des plus proches unités du duc de Wurtemberg qu'elle vienne le lendemain boucher la brèche de la Semois. C'est la nuit, Wachenfeld doit traverser la forêt d'Anlier. Il s'y perd, puis parvient à en sortir, mais la seconde voiture a disparu. Il finit par aboutir auprès du général de la 25e Division de Réserve qui est d'accord pour pousser sa division vers le sud le lendemain, mais l'autorisation lui est refusée par son supérieur car le corps de réserve doit occuper Neufchâteau le 22. Wachenfeld ne perd pas courage et après 2 h du matin, donc le 22 août, il trouve à Léglise le général Von Pritzelwitz du 6e Corps d'Armée silésien. L'officier acquiesce à la demande de Wachenfeld, mais là aussi, il faut l'accord du supérieur hiérarchique, à savoir le duc de Wurtemberg. Il est 3 h du matin quand un coup de téléphone le tire du sommeil à son quartier général de Bastogne. Le duc, conscient de la nécessité de maintenir son front soudé à l'armée du Kronprinz, ordonne au 6e Corps de descendre sur Tintigny avec sa 11e Division et sur Rossignol avec la 12e. Ces troupes qui devaient demeurer le lendemain au repos dans leurs bivouacs des régions de Mellier et Léglise sont réveillées en hâte et les colonnes de régiments se forment, prêtes à partir vers le sud. A la même heure, les premières unités du corps colonial s'ébrouent en direction de Neufchâteau. C'est ainsi que Français et Allemands vont se rencontrer en pleine forêt, à quelques kilomètres au nord de Rossignol, sans que personne ne l'ait vraiment voulu.

 

LE PONT DE BREUVANNE SOUS LES OBUS ALLEMANDS

 

Dès le premier contact, l'avantage revient aux Allemands qui parviennent à masser plus de forces en première ligne, et dont les mitrailleuses fauchent les téméraires charges à la baïonnette des coloniaux. Côté français, on renforce le 1e RIC par le 2e Régiment d'Infanterie Coloniale, mais rien n'y fait. La forêt devient le théâtre d'une infâme boucherie où les hommes meurent par centaines. A Rossignol, on attend l'arrivée du 3e RIC pour l'engager à son tour. Cependant il apparaît rapidement que le régiment est bloqué à Breuvanne par l'artillerie allemande qui en bombarde le pont sur la Semois, unique voie de passage entre la tête et la queue de la 3e DIC. En effet, tandis que la 12e Division d'Infanterie allemande attaque vers Rossignol, la 11e marche, sans rencontrer de résistance, par Mellier et Marbehan sur Tintigny. Si elle n'y rencontre aucun opposant, c'est que le 2e Corps d'Armée français est en retard. Il devait monter sur Léglise en passant par Tintigny et Marbehan, il ne dépassera jamais Bellefontaine. Tout le flanc droit du corps colonial se trouve ainsi découvert. La 11e DI allemande en profite, mettant de l'artillerie en batterie vers Ansart, artillerie qui immobilise le 3e RIC dans Breuvanne. A partir de ce moment là, plus aucun renfort ni ravitaillement ne parviendra dans Rossignol, et aucun régiment, ou presque, ne pourra s'en extirper vers le sud. C'est le début d'un encerclement qui se dessine en même temps par Termes où débouchent de la forêt des éléments de la 12e DI allemande.

Outre les 1e et 2e RIC, deux autres régiments français avaient passé la Semois pour rejoindre la région de Rossignol : le 2e Régiment d'Artillerie Coloniale qui est bloqué en colonne sur la route entre Breuvanne et Rossignol et y subit le feu allemand, et la cavalerie du Corps d’Armée, le 3e Chasseurs d’Afrique. Quant au 7e RIC, il n'est pas allé plus loin que Saint-Vincent, qu'il doit défendre, depuis la ferme du Chenois jusqu'au bois des Râpes contre une Brigade de la 11e DI allemande. La situation de la 3e DIC est donc très mal engagée et le général Raffenel, comme paralysé, ne semble plus commander son unité.

 

TOUT EST PERDU FORS L'HONNEUR

 

De la forêt de Rossignol, les débris des 1e et 2e RIC se sont retirés en fin de matinée pour former une ligne de défense entre les bois et le village. Les Allemands y seront un moment arrêtés, mais devant leur supériorité numérique, les Français doivent de nouveau se replier sur la ligne de tram qui enserre Rossignol au nord. La défense du village est organisée par le général de Brigade Rondony. Malgré les lourdes pertes, la fatigue et la faim, les coloniaux résistent avec une bravoure surhumaine. Les Allemands donnent l'assaut avec 3 Régiments d'Infanterie. Les lignes sont enfoncées, ils prennent pied dans le village. Mais voulant éviter un combat de rues, ils se retirent pour laisser leur artillerie bombarder Rossignol. Les obus tombent par centaines, le village est en flammes. En fin d'après-midi, c'est l'assaut final et la prise du parc du château où résistaient encore les derniers défenseurs. Sur la route de Breuvanne, le Régiment d'Artillerie Colonial au complet s'est fait massacrer sur place. De l'encerclement, plusieurs groupes de soldats sont parvenus à s'extraire avec des bonheurs divers. C'est ainsi que les drapeaux des 1e et 2e RIC seront soustraits à l'adversaire et enterrés, le premier qu'on ne semble jamais avoir retrouvé, au sud d'Orsinfaing, le second, récupéré après-guerre, à Villers-sur-Semois.

 

ULTIME ESPOIR à TERMES

 

De son côté, le 3e Chasseurs d'Afrique a réussi à repasser la Semois, tandis que le 3e RIC a été obligé d'évacuer Breuvanne vers la ferme du Ménil. A Saint-Vincent, le 7e RIC avait tenu tête aux bataillons allemands jusqu'à ce qu'un renfort et un appui d'artillerie permettent à ceux-ci d'enlever les positions françaises. D'abord replié sur le cimetière et le village, le Régiment Colonial doit finalement se retirer vers l'orée de la forêt à hauteur de la gare de Saint-Vincent.

Un événement extérieur avait pourtant failli renverser la vapeur. La 2e Division d'Infanterie Coloniale arrivée à Jamoigne en début d'après-midi, dépêchait le 22e RIC au secours de Rossignol. Après un furieux combat de rues, chassant les Allemands qui s'y trouvent, le régiment s'était rendu maître de la partie haute du village de Termes. Mais, sur ordre, le mouvement s'arrêtera là, et la 2e DIC prendra des positions défensives avec ses avant-postes à hauteur de Frénois. L'attaque du 22e RIC aura au moins permis de dégager le 3e RIC sur le point d'être encerclé à Breuvanne et au nord de la ferme du Ménil.

 

15.000 SOLDATS HORS DE COMBAT

 

La bataille de Rossignol se solde par une cuisante défaite française due à des lacunes de commandement aux échelons supérieurs. Les fantassins coloniaux ont fait tout ce qu'ils ont pu et même bien plus, mais n'y pouvaient rien changer. Les 1e, 2e RIC et 2e RAC, régiments de Cherbourg et de Brest, furent littéralement décimés, c'est-à-dire que l'effectif disponible le soir du 22 était dix fois inférieur à celui du matin. Aux 3e et 7e RIC aussi, les pertes furent lourdes. L'ensemble des régiments coloniaux engagés à la bataille de Rossignol a perdu en un jour 11.500 soldats, dont 2.750 tués, et les 36 canons de 75 mm de l'artillerie divisionnaire. Les Allemands qui leur faisaient face déplorèrent 3.500 hommes hors de combat dont 1.250 tués.

Beaucoup d'officiers français n’ont pas survécu. Le général de division Raffenel a été trouvé mort entre Breuvanne et la ferme du Ménil ; devant l'étendue du désastre, il se serait suicidé. Le général de brigade Rondony fut mortellement blessé à Rossignol, il est décédé à Han. Le général de brigade Montignault, blessé, à été fait prisonnier. Le colonel Guérin, commandant le 1e RIC, est parvenu à s'échapper de Rossignol avec un groupe de soldats et à rallier les lignes françaises. Le colonel Gallois chef du 2e RIC est mort à Rossignol. Le colonel Guichard-Montguers commandant le 2e RAC a été blessé parmi ses pièces d'artillerie et fait prisonnier.

L'échec de Rossignol cumulé à celui de Bertrix consacre la défaite de la 4e Armée française dans la Bataille des Frontières et la contraint ainsi que la 3e à retraiter. Début septembre, la bataille de la Marne permettra à la France, avec les mêmes troupes, encore plus fatiguées et encore moins nombreuses, de rétablir la situation en sa faveur.

Le malheureux ou l'héroïque, c'est selon, le 1e Régiment d'Infanterie Coloniale français reviendra dans la région 26 ans plus tard puisque ses fantassins défendront Jamoigne contre le même envahisseur allemand, le 12 mai 1940, versant de nouveau le sang français sur le sol gaumais.

 

4.000 Français et Allemands on perdu la vie le 22 août 1914 à la bataille de Rossignol.

 

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Les combats du 22 août ont provoqué l'incendie des villages de Rossignol, Breuvanne et Termes.

Tintigny a également brûlé, mais il n'y a aucune raison militaire à cela. Sous prétexte de francs-tireurs qui n'existaient pas ailleurs que dans leurs têtes, les Allemands l'ont fait bombarder à obus incendiaires pour punir les civils. C'est sous couvert du même genre d'argument qu'ils ont fusillé 200 paisibles villageois de Rossignol, Tintigny et des localités voisines. Les mêmes troupes silésiennes, décidément peu recommandables, ont massacré des blessés français dans la forêt de Rossignol et en ont laissé mourir d'autres au lendemain de la bataille, faute de soins.