Le Pays Gaumais

N° 34e & 35e années 1973-74

 

 

 

Une SECTION d'INFANTERIE COLONIALE

dans la bataille de ROSSIGNOL, le 22 août 1914

GAMORY-DUBOURDEAU.

 

 

Le colonel A. Grasset dans son livre intitulé Surprise d'une division – Rossignol, Saint-Vincent paru en 1932 a longuement évoqué « le grand désastre de la bataille des frontières, où la 3e Division Coloniale française, une division d'élite entre toutes, a été anéantie ». Cette division s'était engagée, en colonne de route, au-delà de la Semois dans la forêt de Neufchâteau, sans prendre la précaution de savoir qui elle avait en face d'elle et aussi sans protéger les flancs de sa colonne. Attaquée de front, sous bois, par la XIIe Division allemande, elle fut prise en queue, dans la région de St-Vincent, par une brigade de la XIe Division allemande le 22 août 1914.

 

Le régiment en tête de la colonne française était le 1e Régiment d'Infanterie Coloniale. Immédiatement derrière lui venait le 2e Régiment d'Infanterie Coloniale. Même après la déroute du 1e RIC, en début de matinée, le 22 août, le général Raffenel commandant la 3e Division « se refuse à croire à la présence de grandes forces ennemies dans la forêt ». Il engage le 2e Régiment en fin de matinée, le faisant sortir de Rossignol pour rejoindre dans la forêt le 1e Régiment. Il prescrit que le bataillon Richard (1e) ira prolonger la droite du 1e Régiment, en empruntant le chemin qui longe la route, à 400 ou 500 mètres à l'est de cette route. Le bataillon Wehrlé exécute un mouvement identique mais à la gauche du 1e RIC, en empruntant le chemin qui, partant de la sortie nord de Rossignol aboutit à la forêt à 400 mètres à l'ouest de la route.

 

Le colonel Grasset note qu'à 10 h 15, les deux bataillons « avaient disparu sous le couvert » et il ajoute « Que s'est-il passé ensuite ? - Aucun renseignement précis ne permet de le dire. Les exécutants n'ont conservé des faits que des souvenirs vagues. Ils ont complètement perdu la notion du temps... ». Un peu plus loin il écrit encore : « Où s'est arrêté le bataillon Wehrlé ? - On ne le sait pas. On a l'impression qu'après avoir marché longtemps dans les fourrés épineux où il fallait se frayer un passage à la serpe, à la hachette, à la pelle-bêche, à la pioche, à la crosse... toujours dans le fracas des balles, dont on ignore la provenance, mais qui tuent ou font d'horribles blessures quand elles arrivent déchiquetées, il n'a pas rencontré l'ennemi et a fini par s'égarer vers le nord, ne trouvant pas non plus l'aile gauche du 1e Régiment. Il est alors revenu sur ses pas, ayant dépassé le bruit de la fusillade. »

 

Grâce à un document inédit, nous sommes aujourd'hui en mesure de répondre aux questions que se posait le colonel Grasset. Ses hypothèses ne sont pas confirmées. Les 7e et 5e Compagnies du bataillon Wehrlé n'ont pas atteint la lisière de la forêt, elles se sont durement battues contre des ennemis déjà en position d'encercleraient bénéficiant d'un appui d'artillerie important. Les tirs des canons allemands prenaient d'enfilade l'infanterie française clouée dans les champs par les tirs frontaux de l'infanterie allemande.

Le récit que nous présentons émane du sous-lieutenant Jean Gamory-Dubourdeau commandant de la 4e Section de la 7e Compagnie. Gravement blessé, le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau rédige son témoignage à l'hôpital de Halle a/Saale le 30 septembre 1914. Le narrateur souligne qu'il a seulement évoqué les opérations de sa section à partir de l'instant où il ne s'est plus trouvé sous les ordres continus de son commandant de compagnie.

 

C'est seulement à la fin de sa captivité en Allemagne, et après son transfert en Suisse, que le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau put faire parvenir son récit en France au début d'août 1916. Ce récit se trouve aujourd'hui dans les archives du général Roques, ministre de la guerre en 1916.

 

Outre l'intérêt stratégique que présente la publication du récit du sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau, on notera qu'un tel texte apporte une riche contribution à la psychologie des troupes françaises au début de 1914. Les morts français de cette journée du 22 août ne peuvent qu'être associés à la mémoire des 125 habitants de Rossignol, Breuvanne et Saint-Vincent, fusillés en août 1914 par les troupes allemandes.

Serge BONNET.

 

*  *

 

Rapport du sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau Jean, du 2e Régiment de l'Infanterie Coloniale sur le rôle de la 4e Section de la 7e Compagnie du 2e Régiment d'Infanterie Coloniale pendant la journée du 22 août 1914

 

En sortant de la forêt de Neufchâteau où le bataillon s'était engagé en partie, la section se déploie, sur les ordres du capitaine Langlois, en première ligne, (en S) à la gauche de la compagnie. Le mouvement est à peine terminé qu'elle est prise sous le feu de l'artillerie ennemie (en A) et perd le sergent Arhand, blessé, le soldat Le Dantec tué et un autre homme blessé. Presque aussitôt elle est sous le feu de l'infanterie et doit pour rester en liaison avec les unités voisines reculer peu à peu jusqu'en S1.

Le champ de tir est mauvais. Les blés hauts et les avoines cachent le pied des arbres à la lisière de la forêt. Le ravin à son débouché du bois est très visible. L'artillerie ennemie (en A) arrose tout le terrain de temps à autre.

La section (S1) est en tirailleurs, couchée à la lisière d'un champ de blé, face au N.N.O. à droite la 5e Compagnie en liaison à la vue et même à la voix en se déplaçant un peu. A gauche, rien.

L'ordre est de surveiller la lisière de la forêt et surtout le ravin et la gauche. Le caporal Briand avec une patrouille de trois hommes est spécialement chargé de surveiller le ravin et la gauche et de prévenir de tout ce qu'il peut voir. Il n'y a rien en vue.

En arrière de la section et se déplaçant très souvent le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau, se lève pour explorer le terrain à la jumelle. Chaque apparition est saluée d'un feu nourri et bien ajusté, qui continue chaque fois après son départ. Le tir de l'ennemi est toujours trop long pour la section. La 5e Compagnie tire sans cesse.

En arrière à environ 250 mètres le capitaine Langlois et le commandant Wehrlé sont aperçus un moment. Plusieurs fois par la suite le capitaine est aperçu au même endroit. C'est probablement le poste de commandement du capitaine. Les trois autres sections de la compagnie sont invisibles.

La 5e Compagnie tire toujours. Plusieurs fois le chef de section qui ne voit absolument rien, se déplace pour savoir du lieutenant commandant cette compagnie quels sont ses objectifs. « Je ne vois rien lui est-il répondu, mais fais tirer sur la lisière du bois, ce n'est toujours pas perdu » ou bien : « Je ne vois toujours rien »

Le caporal Le Bihan (?) rallie avec quelques hommes de la 2e Section de la compagnie. Il ne sait plus où est sa section.

Au bout d'un moment l'ennemi est aperçu au coin de la corne du bois (en G) en avant et à droite. Le feu est ouvert par la partie droite de la section. L'ennemi riposte serré mais trop haut. Impossible de savoir d'où on ne voit que quelques hommes en G. La droite de la section tire en plusieurs feux rapprochés deux paquets de cartouches. Le feu ennemi diminue. Le chef de section se porte en arrière et se lève pour examiner l'horizon. Le feu adverse reprend nourri autour de lui.

Un temps très long se passe, on ne voit plus rien. Peu à peu le feu d'infanterie s'est fait plus dense et bat bien le terrain occupé par la section. De loin en loin un feu est commandé sur la lisière du bois. On ne voit toujours rien.

La 5e Compagnie ne cesse pas de tirer. Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau se déplace pour parler au commandant de cette compagnie. Celui-ci ne voit toujours rien. Ses munitions s'épuisent. Il en demande. Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau lui refuse. Il est en première ligne sous le feu, a besoin de toutes ses cartouches. Les sections de renfort doivent pouvoir en fournir.

L'artillerie (vue se mettre en batterie en A au début) a repris son tir. Impossible de voir d'où part le feu d'infanterie auquel on est soumis sans arrêt. La situation est presque intolérable. Le terrain en arrière est battu continuellement par des obus.

Le chef de section demande un homme pour aller au capitaine et revenir aussitôt. Le soldat Merryen se présente. Il expliquera la situation sans aucun commentaire, demandera des renseignements et rapportera des ordres s'il y a lieu. Il a compris répète et part en ramassant au bout d'une demi-heure Merryen toujours rampant revient. Le capitaine a été blessé, le lieutenant Verrier commande la compagnie, Il envoie l'ordre de rallier à 250 mètres en arrière, à un endroit visible d'où l'on est. On prendra une nouvelle position. Le terrain pour y arriver dit Merryen est très battu par l'artillerie et l'infanterie.

Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau se déplace pour prévenir le commandant de la 5e Compagnie de son mouvement et l'avertir qu'il n'aura plus personne à sa gauche.

Le caporal Briand est rappelé. Le point de ralliement est montré à toute la section. Les escouades reçoivent successivement l'ordre de partir en rampant. Le chef de section part en queue de la dernière escouade. On entre dans une zone extrêmement battue Les obus y tombent et des feux d'infanterie s'y croisent.

Les groupes de tête ont ralenti, se sont arrêtés. La section ne forme plus qu'une seule ligne, immobile au milieu de la zone dangereuse.

Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau se lève, interpelle les gradés et quelques hommes. Les gradés crient, interpellent, encouragent les hommes, les invectivent. La ligne repart c'est un véritable enfer à traverser. Debout auprès d'un petit groupe de retardataires qu'il pousse devant lui, le chef de section est violemment projeté à, terre par une explosion qui se produit à côté de lui. Il se relève étourdi et court après sa section. Les gradés lancés poussent toujours les hommes. La zone vraiment dangereuse est passée.

Le sous-lieutenant aperçoit le chef de bataillon, le commandant Wehrlé. Il va vers lui. Le commandant indique un nouvel emplacement, auquel il va lui-même à quelques pas de là, et donne l'ordre de l'occuper face à l'ouest, de surveiller le ravin et de garder la gauche à tout prix (emplacement en S2).

On ne voit aucune autre section de la compagnie ni aucune autre troupe. Le lieutenant Verrier arrive. Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau le met au courant. La section commence à arriver par groupes.

Le commandant Wehrlé et le lieutenant-colonel Gadoffre, à quelques pas de là, se promènent un fusil à la main, impassibles au milieu des balles qui sifflent.

Au fur et à mesure de leur arrivée les hommes toujours, rampants, sont immédiatement dirigés sur le nouvel emplacement.

La section s'y trouve bientôt placée en ordre parfait en tirailleurs couchés. Quelques hommes sont touchés dans ce mouvement.

L'emplacement (S2) désigné par le chef de bataillon est au milieu d'un chaume rectangulaire. Il a déjà été occupe. Des gerbes de blé couchées en travers, jalonnent la ligne. Derrière et contre cet alignement de gerbes, de loin en loin un élément d'abri individuel, Même sur la droite, face au nord, à la lisière d'un champ de pommes de terre, un petit bout de tranchée pour tireur assis de trois ou quatre mètres de long. Tout autour du chaume, à quelque distance, les moissons hautes empêchent la vue de s'étendre. On voit bien seulement, au nord-ouest, la lisière de la forêt et la pente descendante de l'autre côté du ravin dont le fond est invisible, même si l'on est debout.

A peine la section est-elle en place que le feu de l'ennemi est dirigé sur elle. Le sous-lieutenant donne l'ordre de creuser des abris individuels.

Le sergent Le Gall et quelques hommes de la 3e section rallient. L'adjudant Schüller a reçu une balle dans le ventre. Sa section s'est dispersée.

Le sergent Le Gall est placé à droite de la ligne, formant crochet face au nord, dans le petit bout de tranchée. Le feu d'enfilade est très violent. On ne voit rien.

Le lieutenant Verrier absent un moment revient. Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau et lui alternent pour observer et se creuser un abri.

Des hommes signalent à très courte distance, en avant et en avant à droite, des isolés ennemis, qui se glissent à la lisière d'un champ, de blé et derrière de petites pyramides de gerbes dans un chaume. Le feu est ouvert sur eux.

Une ligne de tirailleurs ennemis est découverte dans la direction d'où vient la section, vers le nord, à environ une centaine de mètres. Elle se prolonge sur sa gauche vers l'est plus loin, en arrière un mouvement décèle un groupe de renfort. Il doit y avoir là à peu près une compagnie ennemie dont le centre est dans le prolongement de la ligne de la section. Le feu d'enfilade est violent et ininterrompu. De temps en temps un homme est touché. Des isolés sont de nouveau signalés en avant.

Le lieutenant Verrier fait mettre baïonnette au canon. « Si ces gens-là nous embêtent de trop près, on leur saute dessus à la baïonnette », dit-il.

Il semblerait que la mise de la baïonnette au canon ait arrêté momentanément tout mouvement de l'ennemi. Il tire sans arrêt mais rien ne bouge. Le lieutenant Verrier dit : « Je vais voir par-là, je reviens » Il se lève et part en courant vers l'est.

A peine est-il parti que des groupes ennemis se distinguent en avant dans un champ d'avoine. Le feu est ouvert sur eux. La compagnie sur la droite se rapproche par bonds très courts. Le sergent Le Gall reçoit l'ordre de faire tirer dessus par son groupe. Cette compagnie s'arrête à une cinquantaine de mètres au plus. On distingue mal ses tirailleurs couchés dans les pommes de terre. Une petite flamme sombre et blanche flotte d'un bâton fiché en terre, à la droite de cette ligne.

L'ennemi en face semble s'agiter. « En avant » La section bondit baïonnette haute, droit devant-elle. Le feu d'enfilade se fait plus dur. La section s'arrête et se couche. L'ennemi d'en face n'a pas attendu et a disparu. Le sous-lieutenant fait rapidement passer des ordres. Au signal, tous ensemble et au pas de course les hommes regagnent leurs maigres abris. Pas un homme n'est perdu dans ce mouvement. La soudaineté du départ et du retour a dû surprendre l'adversaire.

Maintenant on est aussi sous le feu d'enfilade des mitrailleuses. Les balles tombent drues et régulières. De brusques et nombreux déplacements du tir autour de la section permettent de respirer par instants. Le feu partant de la droite n'arrête pas et n'arrêtera du reste jamais. Un moment se passe.

Des renforts sortent du bois (en R) en formation analogue à une ligne d'escouades par un, à intervalles de déploiement, au pas de gymnastique. Il est difficile d'en apprécier la force. Il y a peut-être une compagnie. Ils sont à 800 mètres. Feu à volonté. On voit quelques hommes tomber. Ils se déploient et disparaissent rapidement dans le fond du ravin.

Un moment plus tard des renforts, plus nombreux que la première fois sortent encore de la forêt (aux environs de R…). Le feu est ouvert instantanément. Ils se déploient, s'arrêtent un instant, mais repartent bientôt et comme les premiers disparaissent dans le fond du ravin.

En avant des groupes ennemis reparaissent plus mordants. Malgré le feu dirigé sur eux ils sont visibles en certains points à très courte distance, une quarantaine de mètres. La ligne de droite a encore fait un petit bond très court. La pince se resserre. Il devient urgent de se dégager. Les hommes sont prévenus.

« En avant. » La section bondit. Dès qu'elle se lève, elle est saluée par une recrudescence du feu de flanc, infanterie et mitrailleuses, des plus serré et des mieux ajustés. Elle est arrêtée net à une dizaine de pas de son point de départ. On aperçoit quelques tirailleurs ennemis s'éloigner en rampant dans les avoines.

La compagnie de droite tire tout le temps mais ne bouge pas. Les hommes du sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau tirent un peu au hasard, devant eux, dans les blés. L'effectif valide de la section semble sérieusement diminué.

Le sous-lieutenant fait passer rapidement l'ordre : au signal bondir à toute vitesse et rallier dans un champ de luzerne haute, à une centaine de mètres en arrière et très à gauche (en L). Un signal, un coup de sifflet et les hommes se retrouvent quelques secondes plus tard au bout du champ de luzerne contre un très léger ressaut de terrain où la section est rassemblée et remise en ordre.

Les pentes du ravin sont visibles en partie, mais la végétation trop haute empêche de voir ce que sont devenus les renforts.

C'est une zone de calme relatif. L'ennemi ne paraît plus s'être rendu un compte exact de ce qu'est devenue la section ; quelques hommes debout le long de sa ligne paraissent chercher.

Le sous-lieutenant place la section en ligne, à peu près perpendiculairement à la bissectrice de l'angle formé par les deux lignes ennemies d'entre lesquelles il vient de glisser. D'où il est, il peut tirer par places sur le ravin et sur les deux lignes ennemies.

A ce moment, quelques hommes de la 5e Compagnie viennent à lui. Ils n'ont plus de munitions. Il les place et leur fait donner des cartouches. Puis il donne les éléments du feu et va faire tirer sur la ligne droite très bien jalonnée par quelques hommes debout cherchant à la jumelle.

A l'instant où il va ouvrir le feu une ligne amie (F) appréciée à la hâte à une vingtaine d'hommes, débouche de l'est au pas de course, baïonnette haute. Elle défile ainsi devant la ligne ennemie de droite qui tire et va, occuper les embryons d'abris que vient de quitter le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau. Ce groupe est alors exactement au milieu du triangle formé par la section et les deux lignes ennemies. Il masque complètement le champ de tir. Il est impossible de voir le chef de ce groupe.

Le sous-lieutenant décide de renforcer la nouvelle ligne amie en la prolongeant à gauche, de l'entraîner dans un dernier bond si possible pour dégager l'ouest et faire un changement de front convenable. Tous les hommes sont prévenus et crieront au dernier bond pour entraîner leurs camarades très occupés à tirer.

La section part en entier, par bonds courts, rapides, et s'arrête quelques mètres en retrait de la ligne amie. Toujours impossible de voir qui la commande. Le feu auquel on est soumis est des plus violents.

« En avant ! » Les hommes bondissent en criant. Leurs camarades de la gauche du groupe voisin cessent die tirer. Quelques-uns, trois ou quatre des plus proches, se lèvent et suivent. Les autres regardent et ne bougent pas ou continuent à tirer. L'essai d'ébranler la ligne, est manqué.

Les hommes du sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau ne se voient pas suivis. Le feu serré en fait tomber, à quelques pas ils s'arrêtent, s'aplatissent et ouvrent le feu devant eux. Le groupe de droite est rivé à ses abris. Peu à peu, d'instinct, les hommes reculent en rampant prendre l'alignement sur lui. Quelques corps restés sur place sont les témoins de ce recul de quelques mètres.

Les hommes sont calmes mais entre deux coups de fusil ils se retournent et regardent interrogativement le sous-lieutenant à genoux quelques pas derrière eux, Celui-ci fait entendre difficilement, au milieu de bruit, quelques ordres au sujet du tir. Le soldat Paul le plus rapproché de lui, les transmet.

Des hommes sont encore touchés. Le sous-lieutenant fait passer le long de la ligne : « On va partir à la baïonnette au commandement. » Les hommes s'apprêtent. Il se lève pour commander et donner le signal. Au bout de deux ou trois pas, il retombe blessé avant d'avoir eu le temps de donner le signal.

 

Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau, blessé à la tête, d'abord évanoui, puis paralysé et incapable de donner un ordre est secouru par le soldat Paul qui vient lui porter les premiers soins. Ce soldat aidé de deux camarades dont le sous-lieutenant ne peut voir le visage, transporte cet officier à l'abri. Pendant le trajet Paul et un de ses camarades sont blessés. Malgré cela et malgré plusieurs arrêts occasionnés par le poids du sous-lieutenant, ils n'abandonnent cet officier qu'à l'abri derrière une déclivité très marquée du terrain.

Sous le choc donné par les hommes qui viennent de le laisser glisser, le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau recouvre un moment sa lucidité entière. Il voit alors le dos d'un des hommes qui l'a porté s'éloignant vers le combat. Malgré des troubles de la vue et une forte douleur à la tête, il parvient à se redresser et, après plusieurs essais à marcher. La lucidité n'est qu'intermittente. Il se rappelle cependant avoir vu le caporal-fourrier de sa compagnie auquel il donne l'ordre de rejoindre le village de Rossignol, où il trouvera du monde et sans doute le colonel.

Il a su depuis que ce caporal-fourrier l'avait emmené vers le poste de secours, jusque dans le village où se trouvait alors un groupe d'hommes sous la direction du capitaine Fröcheu.

Il est arrivé au poste de secours quelques instants avant que l'ennemi y pénètre. C'est la seule indication d'heure qu'il puisse donner.

 

Le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau a l'honneur de signaler l'attitude générale des hommes de la section. Ils savaient pourtant tous que depuis longtemps ils n'étaient plus en liaison avec aucune troupe constituée, quelques-uns disaient avoir vu tomber le chef de bataillon. Beaucoup avaient vu le départ du lieutenant Verrier et ne le voyaient plus revenir. Ils se rendaient parfaitement compte de la supériorité numérique de l'ennemi sur eux et de son mouvement menaçant. Malgré le feu violent et efficace auquel ils étaient soumis, l'énergie et la résolution de ses hommes ont permis au chef de section d'amorcer deux fois des mouvements d'attaque, qui chaque fois l'ont dégagé d'un côté momentanément. Lorsqu’enfin l'arrivée d'un groupe ami entre eux et l'ennemi nécessita un nouveau retour offensif dans des circonstances périlleuses ils n'hésitèrent pas un instant à exécuter l'ordre d'essayer d'entraîner ce groupe avec une énergie et un entrain remarquable.

 

Leur conduite n'a été, sous les yeux du sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau, qu'un acte de discipline parfait et de sacrifice complet. En conséquence, cet officier a l'honneur de demander que les gradés et hommes de la 4e Section de la 7e Compagnie soient récompensés pour leur esprit de discipline, leur bravoure et leur énergie qui leur a permis, bien qu'isolés de tenir en échec, pendant une après-midi presque entière des forces ennemies visiblement très supérieures et a obligé des renforts ennemis à se déployer et à manœuvrer dès leur sortie de la forêt. Il demande que la même récompense soit accordée au sergent Le Gall de la 3e Section et au caporal Le Bihan de la 2e Section.

 

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Il a de plus l'honneur de demander qu'une récompense particulière soit accordée à chacun des gradés et hommes dont les noms suivent qui ont été remarqués et pour les motifs suivants :

 

Sergent Le Gall, de la 3e Section. Alors que sa section se dispersait sous le feu, après la chute de l'adjudant Schüller blessé, est parvenu à rallier autour de lui un petit groupe d'hommes avec lequel il est venu sous un feu violent se mettre à la disposition du chef de la 4e Section.

 

Caporal Briand. En patrouille à la gauche de la section, se déplaçait souvent sous un feu violent pour renseigner le chef de section. A un moment critique, où le secteur sous un feu combiné d'artillerie et d'infanterie s'était arrêtée, a le premier, remis son escouade en marche entraînant par son exemple le reste de la section.

 

Caporal Le Bihan, de la 2e Section. Sous le feu, calme comme à la manœuvre, a rempli en fiait pendant le combat les fonctions de chef de demi-section. Par sa contenance tranquille et résolue, ses observations énergiques, a contribué au maintien de la discipline et à la parfaite exécution des ordres dans des circonstances difficiles.

 

Caporal Paulin, de la réserve. Sous un feu violent, tout en dirigeant son escouade n'a cessé de faire preuve d'une gaieté et d'une bravoure insouciante. A contribué par son exemple à maintenir le calme et le courage des hommes.

 

Soldat Merryen, 2e classe. S'est proposé pour se porter en liaison vers le capitaine sous un feu violent d'artillerie et d'infanterie. Est revenu après s'être acquitté de sa mission avec autant d'intelligence que de bonheur.

 

Soldat Fournier, 2e classe rengagé. Belle conduite pleine de bravoure, de gaieté et d'insouciance, sous un feu très violent, malgré la vue des camarades frappés à, côté de lui.

 

Soldat Colin, 2e classe. Belle tenue au feu. Par son attitude calme, énergique et disciplinée, a constamment servi d'exemple jusqu'au moment où il a été mis hors de combat.

 

Soldat Folgoas, 2e classe. Belle conduite au feu, tenue courageuse, gaie et insouciante sous un feu violent jusqu'au moment où il a été mis hors de combat.

 

Soldat ?, 2e classe. Réserviste, très grand, ancien matelot des équipages de la Flotte. Par son attitude énergique et décidée, ses paroles courageuses, a servi d'exemple sous un feu violent.

 

Clairon Rouyer (?) 1e classe. Rengagé, médaille militaire, venu de la 2e Compagnie. Belle conduite au feu, par son attitude calme, énergique et son intervention personnelle auprès de quelques camarades a été un exemple constant pendant le combat.

 

Soldat X. Sous un feu violent, en terrain découvert, à quelques mètres de l'ennemi, a aidé deux de ses camarades à porter à l'abri son lieutenant grièvement blessé malgré le feu efficace dirigé sur le groupe ainsi formé. A été blessé lui-même au cours de cet acte de dévouement, mais n'en a pas moins continué à porter cet officier jusqu'à ce qu'il pût être déposé à l'abri.

 

Soldat Y. Sous un feu violent en, terrain découvert, à quelques mètres de l'ennemi, a aidé deux de ses camarades à porter à l'abri son lieutenant grièvement blessé malgré le feu efficace dirigé sur le groupe ainsi formé. Est retourné immédiatement vers le lieu du combat

 

Soldat Paul, 2e classe. Rengagé. Attitude calme et énergique sous le feu. Transmet les ordres du chef de section et intervient personnellement pour qu'ils soient répétés. Sous un feu violent en terrain découvert, à quelques mètres de l'ennemi, s'est levé pour porter secours à son lieutenant grièvement blessé. Aidé de deux de ses camarades, a porté cet officier à l'abri malgré le feu efficace dirigé sur le groupe ainsi formé. A été blessé lui-même au cours de cet acte de dévouement mais n'en a pas moins continué à porter cet officier jusqu'à ce qu'il pût être déposé à l'abri. Le soldat Paul est un vieux soldat ayant déjà plusieurs campagnes et de nombreuses années de service. Il a fait preuve au feu d'une conduite exemplaire. Son acte d'aller au secours de son lieutenant sous un feu très violent, en terrain découvert, à quelques mètres de l'ennemi, puis de porter cet officier à l'abri bien qu'étant blessé lui-même au cours de cette opération, est un exemple admirable de dévouement au chef, de bravoure et d'énergie. En raison de sa belle conduite au feu, de son acte de dévouement, de sa blessure et de ses longs services tant en France qu'aux colonies le sous-lieutenant Gamory-Dubourdeau a l'honneur de demander que le soldat Paul soit proposé pour la médaille militaire.

 

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